Nouveaux Essais — Preface
NOUVEAUX ESSAIS SUR L'ENTENDEMENT
V39
PAR L'AUTEUR DU SYSTEME
DE L'HARMONIE PREESTABLIE.
PREFACE.
L'Essay sur l'Entendement, donné par un illustre Anglais, estant un des plus beaux et des plus estimés ouvrages de ce temps, j'ay pris la resolution d'y faire des Remarques, par ce qu'ayant assés medité depuis long temps sur le même sujet et sur la pluspart des matieres qui y sont touchées, j'ay crû que ce seroit une bonne occasion d'en faire paroistre quelque chose sous le titre de nouveaux Essais sur Entendement et de procurer une entrée favorable à mes pensées, en les mettant en si bonne compagnie. J'ay crû encor pouvoir profiter du travail d'autruy non seulement pour diminuer le mien (puisqu'en effect il y a moins de peine à suivre le fil d'un bon auteur qu'à travailler à nouveaux frais en tout), mais encor pour adjouter quelque chose à ce qu'il nous a donné, ce qui est tousjours plus facile que de commencer; [ car je crois d'avoir levé quelques difficultés qu'il avoit laissées en leur entier. Ainsi sa reputation m'est avantageuse; estant d'ailleurs d'humeur à rendre justice et bien loin de vouloir diminuer l'estime qu'on a pour cet ouvrage, je l'accroistrois, si mon approbation estoit de quelque poids. ] Il est vray que je suis souvent d'un autre avis, mais bien loin de disconvenir du merite des Ecrivains celebres, on leur rend temoignage, en faisant connoistre en quoy et pour quoy on s'eloigne de leur sentiment, quand on juge necessaire d'empecher que leur autorité ne prevaille à la raison en quelques points de consequence, [ outre qu'en satisfaisant à de si excellens hommes, on rend la verité plus recevable, et il faut supposer que c'est principalement pour elle qu'ils travaillent. ]
En effect, quoyque l'Auteur de l'Essay dise mille belles choses où j'applaudis, nos systemes different beaucoup. Le sien a plus de rapport à Aristote, et le mien à Platon, quoyque nous nous eloignions en bien des choses l'un et l'autre de la doctrine de ces deux anciens. Il est plus populaire, et moy je suis forcé quelquesfois d'estre un peu plus acroamatique et plus abstrait, ce qui n'est pas un avantage à moy sur tout quand on écrit dans une langue vivante. Je crois cependant qu'en faisant parler deux personnes dont l'une expose les sentimens tirés de l'Essay de cet Auteur, et l'autre y joint mes observations, le parallele sera plus au gré du lecteur que des remarques toutes seches dont la lecture auroit esté interrompue à tout moment par la necessité de recourir à son livre pour entendre le mien. Il sera pourtant bon de conferer encor quelquesfois nos écrits et de ne juger de ses sentimens que par son propre ouvrage, quoyque j'en aye gardé ordinairement les expressions. Il est vray que la sujection que donne le discours d'autruy dont on doit suivre le fil, en faisant des remarques, a fait que je n'ay pû songer à attrapper les agrémens dont le dialogue est susceptible: mais j'espere que la matiere reparera le defaut de la façon.
Nos Differens sont sur des sujets de quelque importance. Il s'agit de savoir, si l'Ame en elle même est vuide entierement comme des Tablettes, où l'on n'a encor rien écrit (Tabula Rasa) suivant Aristote et l'Auteur de l'Essay, et si tout ce qui y est tracé vient uniquement des sens et de l'experience, ou si l'ame contient originairement les principes de plusieurs notions et doctrines que les objets externes reveillent seulement dans les occasions, comme je le crois avec Platon et même avec l'Ecole et avec tous ceux qui prennent dans cette signification le passage de S. Paul (Rom. 2, 15) où il marque que la loy de Dieu est écrite dans les coeurs. Les Stoiciens appelloient ces Principes Prolepses, c'est à dire des assumtions fondamentales, ou ce qu'on prend pour accordé par avance. Les Mathematiciens les appellent Notions communes (koinas ennoias). Les Philosophes modernes leur donnent d'autres beaux noms, et Jules Scaliger particulierement les nommoit Semina aeternitatis, item Zopyra, comme voulant dire des feux vivans, des traits lumineux, cachés au dedans de nous, mais que la rencontre des sens fait paroistre comme les etincelles que le choc fait sortir du fusil. Et ce n'est pas sans raison qu'on croit que ces eclats marquent quelque chose de divin et d'éternel qui paroist sur tout dans les verités necessaires. D'où il naist une autre question, si toutes les verités dependent de l'experience, c'est à dire de l'induction et des exemples, ou s'il y en a qui ont encor un autre fondement. Car si quelques evenemens se peuvent prevoir avant toute épreuve qu'on en ait faite, il est manifeste que nous y contribuons quelque chose du nostre. Les sens quoyque necessaires pour toutes nos connoissances actuelles ne sont point suffisans pour nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'est à dire des verités particulieres ou individuelles. Or tous les exemples qui confirment une verité generale de quelque nombre qu'ils soyent, ne suffisent pas pour établir la necessité universelle de cette même verité, car il ne suit point, que ce qui est arrivé, arrivera de même. Par exemple les Grecs et Romains et tous les autres peuples de la terre connue aux anciens, ont tousjours remarqué qu'avant le decours de 24 heures, le jour se change en nuit, et la nuit en jour. Mais on se seroit trompé si l'on avoit crû, que la même regle s'observe partout ailleurs, puisque depuis on a experimenté le contraire dans le sejour de Nova Zembla. Et celuy là se tromperoit encor qui croiroit, que dans nos climats au moins, c'est une verité necessaire et eternelle qui durera tousjours, puisqu'on doit juger que la terre et le soleil même n'existent pas necessairement, et qu'il y aura peutestre un temps où ce bel astre ne sera plus, au moins dans la présente forme, ny tout son systeme. D'où il paroist que les verités necessaires telles qu'on trouve dans les Mathematiques pures et particulierement dans l'Arithmetique et dans la Geometrie doivent avoir des principes dont la preuve ne depende point des exemples, ny par consequence du temoignage des sens, quoyque sans les sens on ne se seroit jamais avisé d'y penser. C'est ce qu'il faut bien distinguer, et c'est ce qu'Euclide a si bien compris, qu'il demonstre souvent par la raison ce qui se voit assez par l'experience et par les images sensibles. La Logique encor avec la Metaphysique et la Morale dont l'une forme la Theologie et l'autre la Jurisprudence, naturelles toutes deux, sont pleines de telles verités, et par consequent leur preuve ne peut venir que des principes internes qu'on appelle innés. Il est vray qu'il ne faut point s'imaginer qu'on peut lire dans l'ame ces eternelles loix de la raison à livre ouvert, comme l'edit du preteur se lit sur son album sans peine et sans recherche; mais c'est assez qu'on les peut decouvrir en nous à force d'attention, à quoy les occasions sont fournies par les sens, et le succes des experiences sert encor de confirmation à la raison, à peu prés comme les epreuves servent dans l'arithmetique pour mieux eviter l'erreur du calcul quand le raisonnement est long. C'est aussi en quoy les connoissances des hommes et celles des bestes sont differentes: les bestes sont purement empiriques et ne font que se regler sur les exemples, car elles n'arrivent jamais à former des propositions necessaires autant qu'on en peut juger; au lieu que les hommes sont capables des sciences demonstratives. C'est encor pour cela que la faculté que les bestes ont de faire des consecutions, est quelque chose d'inferieur à la raison qui est dans les hommes. Les consecutions des bestes sont purement comme celles des simples empiriques qui pretendent que ce qui est arrivé quelquesfois, arrivera encor dans un cas où ce qui les frappe est pareil, sans estre capables de juger, si les mêmes raisons subsistent. C'est par là qu'il est si aisé aux hommes d'attraper les bestes, et qu'il est si facile aux simples empiriques de faire des fautes. C'est de quoy les personnes devenues habiles par l'age et par l'experience ne sont pas exemtes lorsqu'elles se fient trop à leur experience passée, comme il est arrivé à plusieurs dans les affaires civiles et militaires, parce qu'on ne considere point assés que le monde change et que les hommes deviennent plus habiles en trouvant mille adresses nouvelles, au lieu que les cerfs ou les lievres de ce temps ne deviennent point plus rusés que ceux du temps passé. Les consecutions des bestes ne sont qu'une ombre du raisonnement, c'est à dire ce ne sont que connexions d'imagination, et que passages d'une image à une autre, parce que dans une rencontre nouvelle qui paroist semblable à la precedente, on s'attend de nouveau, à ce qu'on y trouvoit joint autresfois, comme si les choses estoient liées en effect, parceque leur images le sont dans la memoire. Il est vray qu'encor la raison conseille qu'on s'attende pour l'ordinaire à voir arriver à l'avenir ce qui est conforme à une longue experience du passé, mais ce n'est pas pour cela une verité necessaire et infallible, et le succes peut cesser quand on s'y attend le moins, lorsque les raisons changent qui l'ont maintenu. C'est pourquoy les plus sages ne s'y fient pas tant, qu'ils ne tachent de penetrer quelque chose de la raison (s'il est possible) de ce fait pour juger quand il faudra faire des exceptions. Car la raison est seule capable d'etablir des regles seures et de suppleer ce qui manque à celles qui ne l'estoient point, en y inserant leur exceptions; et de trouver enfin des liaisons certaines dans la force des consequences necessaires, ce qui donne souvent le moyen de prevoir l'evenement sans avoir besoin d'experimenter les liaisons sensibles des images, où les bestes sont reduites, de sorte que ce qui justifie les principes internes des verités necessaires, distingue encor l'homme de la beste.
Peutestre que nostre habile Auteur ne s'eloignera pas entierement de mon sentiment. Car apres avoir employé tout son premier livre à rejetter les lumieres innées, prises dans un certain sens, il avoue pourtant au commencement du second et dans la suite que les idées qui n'ont point leur origine de la sensation, viennent de la reflexion. Or la reflexion n'est autre chose qu'une attention à ce qui est en nous, et les sens ne nous donnent point ce que nous portons deja avec nous. Cela estant, peut on nier qu'il y a beaucoup d'inné en nostre esprit, puisque nous sommes innés, pour ainsi dire, à nous mêmes? et qu'il y a en nous mêmes: Estre, Unité. Substance, Durée, Changement, Action, Perception, Plaisir, et mille autres objets des nos idées intellectuelles? Et ces objets estant immediats à nostre entendement et tousjours presens (quoyqu'ils ne sauroient estre tousjours apperceus à cause de nos distractions et besoins), pourquoy s'etonner que nous disons que ces idées nous sont innées avec tout ce qui en depend? Je me suis servi aussi de la comparaison d'une pierre de marbre qui a des veines, plustost que d'une pierre de marbre toute unie, ou des Tablettes vuides, c'est à dire de ce qui s'appelle Tabula rasa chez les Philosophes. Car si l'ame ressembloit à ces Tablettes vuides, les verités seroient en nous comme la figure d'Hercule est dans un marbre, quand ce marbre est tout à fait indifferent à recevoir ou cette figure ou quelque autre. Mais s'il y avoit des veines dans la pierre qui marquassent la figure d'Hercule preferablement à d'autres figures, cette pierre y seroit plus determinée, et Hercule y seroit comme inné en quelque façon, quoyqu'il faudroit du travail pour decouvrir ces veines, et pour les nettoyer par la politure, en retranchant ce qui les empeche de paroistre. Et c'est ainsi que les idées et les verités nous sont innées, comme des inclination, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles, et non pas comme des actions, quoyque ces virtualités soyent tousjours accompagnées de quelques actions souvent insensibles qui y repondent.
Il semble que nostre habile Auteur pretend qu'il n'y a rien de virtuel en nous et même rien dont nous ne nous appercevions tousjours actuellement; mais il ne peut pas le prendre à la rigueur, autrement son sentiment seroit trop paradoxe, puisqu'encor les habitudes acquises et les provisions de nostre memoire ne sont pas tousjours apperçues et même ne viennent pas tousjours à nostre secours au besoin, quoyque souvent nous nous les remettions aisement dans l'esprit sur quelque occasion legere qui nous en fait souvenir, comme il ne nous faut que le commencement pour nous souvenir d'une chanson. Il limite aussi sa these en d'autres endroits, en disant qu'il n'y a rien en nous dont nous ne nous soyons au moins apperçus autres fois. Mais outre que personne peut asseurer par la seule raison jusqu'à où peuvent estre allées nos apperceptions passées que nous pouvons avoir oubliées, sur tout suivant la reminiscense des Platoniciens qui toute fabuleuse qu'elle est, n'a rien d'incompatible au moins en partie avec la raison toute nue: outre cela, dis je, pourquoy faut il que tout nous soit acquis par les apperceptions des choses externes, et que rien ne puisse estre deterré en nous mêmes? Nostre ame est elle donc seule si vuide, qu'outre les images impruntées de dehors, elle n'est rien? Ce n'est pas là un sentiment (je m'asseure) que nostre judicieux Auteur puisse approuver. Et où trouverat-on des tablettes qui ne soyent quelque chose de varié par elles mêmes? Car jamais on ne verra un plan parfaitement uni et uniforme. Donc pourquoy ne pourrions nous pas fournir aussi quelque chose de pensée de nostre propre fonds à nous mêmes, lorsque nous y voudrons creuser? Ainsi je suis porté à croire que dans le fonds son sentiment sur ce point n'est point different du mien ou plustost du sentiment commun, d'autant qu'il reconnoist deux sources de nos connoissances, les Sens et la Reflexion.
Je ne say s'il sera si aisé de l'accorder avec nous et avec les Cartesiens, lorsqu'il soutient que l'esprit ne pense pas tousjours et particulierement qu'il est sans perception quand on dort sans avoir des songes, et il objecte que puisque les corps peuvent estre sans mouvement, les ames pourront bien estre aussi sans pensée. Mais icy je reponds un peu autrement, qu'on n'a coutume de faire, car je soutiens que naturellement une substance ne sauroit estre sans action, et qu'il n'y a même jamais de corps sans mouvement. L'experience me favorise déja, et on n'a qu'à consulter le livre de l'illustre M. Boyle contre le repos absolu, pour en estre persuadé, mais je crois que la raison y est encor, et c'est une des preuves que j'ay pour detruire les atomes.
D'ailleurs il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans apperception et sans reflexion, c'est à dire des changements dans l'ame même dont nous ne nous appercevons pas, parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effect et de se faire sentir au moins confusement dans l'assemblage. C'est ainsi que l'accoustumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une cheute d'eau, quand nous avons habité tout auprés depuis quelque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne frappe tousjours nos organes, et qu'il ne se passe encor quelque chose dans l'ame qui y reponde, à cause de l'harmonie de l'ame et du corps, mais ces impressions qui sont dans l'ame et dans le corps destituées des attraits de la nouveauté ne sont pas assez fortes pour s'attirer nostre attention et nostre memoire, attachées à des objects plus occupans. Car toute attention demande de la memoire, et souvent quand nous ne sommes point admonestés pour ainsi dire et avertis de prendre garde à quelques unes de nos propres perceptions presentes, nous les laissons passer sans reflexion et même sans être remarquées; mais si quelcun nous en avertit incontinent aprés et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu'on vient d'entendre, nous nous en souvenons et nous nous appercevons d'en avoir eu tantost quelque sentiment. Ainsi c'estoient des perceptions dont nous ne nous estions pas apperçus incontinent, l'apperception ne venant dans ce cas que de l'avertissement apres quelque intervalle tout petit qu'il soit. Et pour juger encor mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ay coustume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est à dire les bruits de chaque vague, quoyque chacun de ces petits bruits ne se fasse connoistre que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est à dire dans ce mugissement même, et ne se remarqueroit pas si cette vague qui le fait, estoit seule. Car il faut qu'on en soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelques petits qu'ils soyent; autrement on n'auroit pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauroient faire quelque chose. On ne dort jamais si profondement qu'on n'aye quelque sentiment foible et confus, et on ne seroit jamais eveillé par le plus grand bruit du monde, si on n'avoit quelque perception de son commencement qui est petit, comme on ne romproit jamais une corde par le plus grand effect du monde, si elle n'estoit tendue et allongée un peu par des moindres efforts, quoyque cette petite extension qu'ils font ne paroisse pas.
Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace par leur suites qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sçay quoy, ces gouts, ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que des corps environnans font sur nous, qui enveloppent l'infini, cette liaison que chaque estre a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en consequence de ces petites perceptions le present est gros de l'avenir et chargé du passé, que tout est conspirant (sympnoia panta, comme disoit Hippocrate) et que dans la moindre des substances, des yeux aussi perçans que ceux de Dieu pourroient lire toute la suite des choses de l'univers.
Quae sint, quae fuerint, que mox futura trahantur.
Ces perceptions insensibles marquent encor et constituent le même individu qui est caracterisé par les traces ou expressions qu'elles conservent des estats precedens de cet individu, en faisant la connexion avec son estat present, qui se peuvent connoistre par un esprit superieur, quand cet individu même ne les sentiroit pas, c'est à dire lorsque le souvenir exprés n'y seroit plus. Mais elles (ces perceptions, dis-je) donnent même le moyen de retrouver ce souvenir au besoin par des developpemens periodiques qui peuvent arriver un jour. C'est pour cela qu'elles font aussi que la mort ne sauroit estre qu'un sommeil, et même ne sauroit en demeurer un, les perceptions cessant seulement à estre assés distinguées et se reduisant à un estat de confusion dans les animaux qui suspend l'apperception, mais qui ne sauroit durer tousjours, pour ne parler icy de l'homme qui doit avoir en cela des grands privileges pour garder sa personalité.
C'est aussi par les perceptions insensibles que s'explique cette admirable harmonie préestablie de l'ame et du corps, et même de toutes les Monades ou substances simples, qui supplée à l'influence insoûtenable des uns sur les autres, et qui au jugement de l'auteur du plus beau des Dictionnaires exalte la grandeur des perfections divines au delà de ce qu'on en jamais conçu. Apres cela j'adjouterois peu de chose, si je disois que ce sont ces petites perceptions qui nous determinent en bien de rencontres sans qu'on y pense et qui trompent le vulgaire par l'apparence d'une indifference d'equilibre, comme si nous estions indifferens entierement de tourner (par exemple) à droit ou à gauche. Il n'est point necessaire aussi que je fasse remarquer icy, comme j'ay fait dans le livre même, qu'elles causent cette inquietude que je monstre consister en quelque chose qui ne differe de la douleur que comme le petit du grand, et qui fait pourtant souvent nostre desir et même nostre plaisir, en luy donnant comme un sel qui pique. Ce sont aussi les parties insensibles de nos perceptions sensibles qui font qu'il y a un rapport entre ces perceptions des couleurs, des chaleurs et autres qualités sensibles et entre les mouvemens dans les corps qui y repondent, au lieu que les Cartesiens avec nostre Auteur, tout penetrant qu'il est, conçoivent les perceptions que nous avons de ces qualités comme arbitraires, c'est à dire comme si Dieu les avoit données à l'ame suivant son bon plaisir sans avoir egard à aucun rapport essentiel entre ces perceptions et leur objets: sentiment qui me surprend et qui me paroist peu digne de la sagesse de l'auteur des choses qui ne fait rien sans harmonie et sans raison.
En un mot les perceptions insensibles sont d'un aussi grand usage dans la Pneumatique que les corpuscules insensibles le sont dans la Physique, et il est également déraisonnable de rejetter les uns et les autres sous pretexte qu'elles sont hors de la portée de nos sens. Rien ne se fait tout d'un coup, et c'est une de mes grandes maximes et des plus verifiées que la nature ne fait jamais des sauts: ce que j'appellois la Loy de la Continuité, lorsque j'en parlois dans les premières Nouvelles de la Republique des lettres, et l'usage de cette Loy est tres considerable dans la physique: elle porte qu'on passe tousjours du petit au grand et à rebours par le mediocre, dans les degrés comme dans les parties, et que jamais un mouvement ne naist immediatement du repos ny s'y reduit que par un mouvement plus petit, comme on n'acheve jamais de parcourir aucune ligne ou longueur avant que d'avoir achevé une ligne plus petite, quoyque jusqu'icy ceux qui ont donné les loix du mouvement n'ayent point observé cette loy, croyant qu'un corps peut recevoir en un moment un mouvement contraire au precedent. Et tout cela fait bien juger qu'encor les perceptions remarquables viennent par degrés de celles qui sont trop petites pour estre remarquées. En juger autrement, c'est peu connoistre l'immense subtilité des choses qui enveloppe un infini actuel tousjours et partout.
J'ay remarqué aussi qu'en vertu des variations insensibles, deux choses individuelles ne sauroient estre parfaitement semblables, et qu'elles doivent tousjours differer plus que numero, ce qui detruit les Tablettes vuides de l'ame, une ame sans pensée, une substance sans action, le vuide de l'espace, les atomes et même des parcelles non actuellement divisées dans la matière, le repos pur, l'uniformité entière dans une partie du temps, du lieu ou de la matière, les globes parfaits du second element, nés des cubes parfaits originaires, et mille autres fictions des philosophes qui viennent de leur notions incompletes, et que la nature des choses ne souffre point, et que nostre ignorance et le peu d'attention que nous avons à l'insensible fait passer, mais qu'on ne sauroit rendre tolerables, à moins qu'on ne les borne à des abstractions de l'esprit qui proteste de ne point nier ce qu'il met à quartier et qu'il juge ne devoir point entrer dans quelque consideration presente. Autrement si on l'entendoit tout de bon, savoir que les choses dont on ne s'apperçoit pas, ne sont point dans l'ame ou dans le corps, on manqueroit en philosophie comme en politique, en negligeant to mikron, les progres insensibles, au lieu qu'une abstraction n'est pas une erreur, pourveu qu'on sache que ce qu'on dissimule y est. C'est comme les mathematiciens en usent quand ils parlent des lignes parfaites qu'ils nous proposent, des mouvemens uniformes et d'autres effects reglés, quoyque la matière (c'est à dire le melange des effects de l'infini environnant) fasse tousjours quelque exception. C'est pour distinguer les considerations et pour reduire les effects aux raisons autant qu'il nous est possible, et en prevoir quelques suites, qu'on procede ainsi: car plus on est attentif à ne rien negliger des considerations que nous pouvons regler, plus la practique repond à la theorie. Mais il n'appartient qu'à la supreme Raison à qui rien n'echappe, de comprendre distinctement tout l'infini et de voir toutes les raisons et toutes les suites. Tout ce que nous pouvons sur les infinités, c'est de les connoistre confusement, et de savoir au moins distinctement qu'elles y sont; autrement nous jugeons fort mal de la beauté et de la grandeur de l'univers, comme aussi nous ne saurions avoir une bonne Physique qui explique la nature des corps en general et encor moins une bonne Pneumatique qui comprend la connoissance de Dieu, des ames et des substances simples en general. Cette connoissance des perceptions insensibles sert aussi à expliquer pourquoy et comment deux ames humaines ou autrement d'une même espece ne sortent jamais parfaitement semblables des mains du Createur et ont tousjours chacune son rapport originaire aux points de vue qu'elles auront dans l'univers. Mais c'est ce qui suit déja de ce que j'avois remarqué de deux individus, savoir que leur difference est tousjours plus que numerique. Il y a encor un autre point de consequence, où je suis obligé de m'eloigner non seulement des sentimens de nostre auteur, mais aussi de ceux de la pluspart des modernes, c'est que je crois avec la pluspart des anciens que tous les génies, toutes les ames, toutes les substances simples creées sont tousjours joints à un corps, et qu'il n'y a jamais des ames entierement separées. J'en ay des raisons a priori, mais on trouvera encor qu'il y a cela d'avantageux dans ce dogme qu'il resout toutes les difficultés philosophiques sur l'estat des ames, sur leur conservation perpetuelle, sur leur immortalité et sur leur operation. La difference d'un de leur estat à l'autre, n'estant jamais et n'ayant jamais esté que du plus au moins sensible, du plus parfait au moins parfait, ou à rebours, (ce qui) rend leur estat passé ou à venir aussi explicable que celuy d'à present. On sent assés en faisant tant soit peu de reflexion, que cela est raisonnable, et qu'un saut d'un estat à un autre infiniment different ne sauroit estre naturel. Je m'etonne qu'en quittant le naturel sans sujet, les ecoles ont voulu s'enfoncer exprés dans des difficultés tres grandes et fournir (de la) matière aux triomphes apparens des esprits forts, dont toutes les raisons tombent tout d'un coup par cette explication des choses, où il n'y a pas plus de difficulté à concevoir la conservation des ames (ou plustost selon moy de l'animal) que celle qu'il y a dans le changement de la chenille en papillon, et dans la conservation de la pensée dans le sommeil, au quel Jesus Christ a divinement bien comparé la mort. Aussi ay je déja dit qu'aucun sommeil ne sauroit durer tousjours, et il durera du moins ou presque point du tout aux ames raisonnables qui sont tousjours destinées à conserver le personnage qui leur a esté donné dans la cité de Dieu, et par consequent la souvenance: et cela pour estre mieux susceptibles des chastimens et des recompenses. Et j'adjoute encor qu'en general aucun derangement des organes visibles n'est capable de porter les choses à une entiere confusion dans l'animal ou de detruire tous les organes et de priver l'ame de tout son corps organique et des restes ineffaçables de toutes les traces precedentes. Mais la facilité qu'on a eue de quitter l'ancienne doctrine des corps subtils joints aux anges (qu'on confondoit avec la corporalité des anges mêmes) et l'introduction des pretendues intelligences separées dans les creatures (à quoy celles qui font rouler les cieux d'Aristote ont contribué beaucoup) et enfin l'opinion mal-entendue, où l'on a esté, qu'on ne pouvoit conserver les ames des bestes sans tomber dans la metempsychose et sans les promener de corps en corps, et l'embarras où l'on a esté en ne sachant ce qu'on en devoit faire, ont fait à mon avis qu'on a negligé la maniere naturelle d'expliquer la conservation de l'ame. Ce qui a fait bien du tort à la religion naturelle, et a fait croire à plusieurs que nostre immortalité n'estoit qu'une grace miraculeuse de Dieu dont encor nostre celebre auteur parle avec quelque doute, comme je dirai tantost. Mais il seroit à souhaiter que tous ceux qui sont de ce sentiment, en eussent parlé aussi sagement et d'aussi bonne foy que luy, car il est à craindre que plusieurs qui parlent de l'immortalité par grace, ne le font que pour sauver les apparences, et approchent dans le fonds de ces Averroistes et de quelques mauvais Quietistes qui s'imaginent une absorption et la reunion de l'ame à l'ocean de la divinité, notion dont peutestre mon systeme seul fait bien voir l'impossibilité.
Il semble aussi que nous differons encor par rapport à la Matiere en ce que l'auteur juge que le vuide y est necessaire pour le mouvement, parce qu'il croit que les petites parties de la matiere sont roides. Et j'avoue que si la matiere estoit composée de telles parties, le mouvement dans le plein seroit impossible, comme si une chambre estoit pleine de quantité de petits cailloux sans qu'il y eut la moindre place vuide. Mais on n'accorde point cette supposition dont il ne paroist pas aussi qu'il y ait aucune raison, quoyque cet habile auteur aille jusqu'à croire que la roideur ou la cohesion des petites parties fait l'essence du corps. Il faut concevoir plustost l'espace comme plein d'une matiere originairement fluide, susceptible de toutes les divisions et assujettie même actuellement à des divisions et soubsdivisions à l'infini, mais avec cette difference pourtant, qu'elle est divisible et divisée inegalement en differens endroits à cause des mouvemens qui y sont déja plus ou moins conspirans. Ce qui fait qu'elle a par tout un degré de roideur aussi bien que de fluidité et qu'il n'y a aucun corps qui soit dur ou fluide au supreme degré, c'est à dire qu'on n'y trouve aucun atome d'une dureté insurmontable ni aucune masse entierement indifferente à la division. Aussi l'ordre de la nature et particulierement la loy de la continuité detruisent egalement l'un et l'autre.
J'ay fait voir aussi que la Cohesion qui ne seroit pas elle-même l'effect de l'impulsion ou du mouvement causeroit une Traction prise à la rigueur. Car s'il y avoit un corps originairement roide, par exemple un Atome d'Epicure, qui auroit une partie avancée en forme de crochet (puisqu'on peut se figurer des Atomes de toutes sortes de figures), ce crochet poussé tireroit avec luy le reste de cet Atome, c'est à dire la partie qu'on ne pousse point, et qui ne tombe point dans la ligne de l'impulsion. Cependant nostre habile auteur est luy même contre ces Tractions philosophiques, telles qu'on attribuoit autresfois à la crainte du vuide, et il les reduit aux impulsions, soutenant avec les modernes qu'une partie de la matiere n'opere immediatement sur l'autre qu'en la poussant de prés, en quoy je crois qu'ils ont raison, parce qu'autrement il n'y a rien d'intelligible dans l'operation.
Il faut pourtant que je ne dissimule point d'avoir remarqué une maniere de Retractation de nostre excellent Auteur sur ce sujet, dont je ne saurois m'empecher de louer en cela la modeste sincerité, autant que j'ay admiré son genie penetrant en d'autres occasions. C'est dans la reponse à la seconde lettre de feu M. l'Evêque de Worcester, imprimée en 1699 pag. 408, où pour justifier le sentiment qu'il avoit soutenu contre ce savant Prelat, savoir que la matiere pourroit penser, il dit entre autres choses: J'avoue que j'ay dit (livre 2. de l'Essay concernant l'entendement chap. 8. §.11) que le corps opere par impulsion et non autrement. Aussi estoit ce mon sentiment quand je l'écrivois, et encor presentement je ne saurois y concevoir une autre maniere d'agir. Mais depuis j'ay esté convaincu par le livre incomparable du judicieux M. Newton, qu'il y a trop de présomtion à vouloir limiter la puissance de Dieu par nos conceptions bornées. La gravitation de la matiere vers la matiere par des voyes qui me sont inconcevables, est non seulement une demonstration que Dieu peut quand bon luy semble mettre dans les corps des puissances et manieres d'agir qui sont audessus de ce qui peut estre derivé de nostre idée du corps, ou expliqué par ce que nous connoissons de la matiere; mais c'est encore une instance incontestable qu'il l'a fait effectivement. C'est pourquoy j'auray soin que dans la prochaine edition de mon livre ce passage soit redressé. Je trouve que dans la Version Françoise de ce Livre faite sans doute sur les dernieres editions, on l'a mis ainsi dans ce §.11: Il est visible, au moins autant que nous pouvons le concevoir, que c'est par impulsion et non autrement que les corps agissent les uns sur les autres, car il nous est impossible de comprendre que le corps puisse agir sur ce qu'il ne touche point, ce qui est autant que d'imaginer qu'il puisse agir où il n'est pas.
Je ne puis que louer cette pieté modeste de nostre celebre Auteur, qui reconnoist que Dieu peut faire au delà de ce que nous pouvons entendre, et qu'ainsi il peut y avoir des mysteres inconcevables dans les articles de la foy: mais je ne voudrois pas qu'on fut obligé de recourir au miracle dans le cours ordinaire de la nature et d'admettre des puissances et operations absolument inexplicables. Autrement on donnera trop de licence aux mauvais Philosophes, à la faveur de ce que Dieu peut faire, et en admettant ces vertus centripetes ou ces attractions immediates de loin sans qu'il soit possible de les rendre intelligibles, je ne vois rien qui empecheroit nos Scholastiques de dire que tout se fait simplement par leur facultés et de soutenir leur especes intentionnelles qui vont des objets jusqu'à nous et trouvent moyen d'entrer jusques dans nos ames. Si cela va bien,
Omnia jam fient, fieri quae posse negabam.
De sorte qu'il me semble que nostre auteur tout judicieux qu'il est, va icy un peu trop d'une extremité à l'autre. Il fait le difficile sur les operations des ames quand il s'agit seulement d'admettre ce qui n'est point sensible, et le voilà qui donne aux corps ce qui n'est pas même intelligible, leur accordant des puissances et des actions qui passent tout ce qu'à mon avis un esprit creé sauroit faire et entendre, puisqu'il leur accorde l'attraction, et même à des grandes distances sans se borner à aucune sphère d'activité, et cela pour soutenir un sentiment qui ne paroist pas moins inexplicable, savoir la possibilité de la pensée de la matiere dans l'ordre naturel. La Question qu'il agite avec le celebre Prélat qui l'avoit attaqué, est si la Matiere peut penser, et comme c'est un point important, même pour le present ouvrage, je ne puis me dispenser d'y entrer un peu et de prendre connoissance de leur contestation. J'en representeray la substance sur ce sujet et prendray la liberté de dire ce que j'en pense. Feu M. l'Evêque de Worcester apprehendant (mais sans en avoir grand sujet à mon avis) que la doctrine des idées de nostre auteur ne fut sujette à quelques abus prejudiciables à la foy chrestienne, entreprit d'en examiner quelques endroits dans sa vindication de la doctrine de la Trinité, et ayant rendu justice à cet excellent ecrivain, en reconnoissant qu'il juge l'existence de l'Esprit aussi certaine que celle du corps, quoyque l'une de ces substances soit aussi peu connue que l'autre, il demande (p.241 seqq.) comment la reflexion nous peut asseurer de l'existence de l'Esprit, si Dieu peut donner à la matiere la faculté de penser suivant le sentiment de nostre auteur liv. 4. chap. 3, puisqu'ainsi la voye des idées qui doit servir à discerner ce qui peut convenir à l'ame ou au corps, deviendroit inutile, au lieu qu'il estoit dit livre 2. de l'Essay sur l'entendement ch. 23. §.15. 27. 28, que les operations de l'ame nous fournissent l'idée de l'esprit et l'entendement avec la volonté nous rend cette idée aussi intelligible que la nature du corps nous est rendue intelligible par la solidité et l'impulsion. Voicy comment nostre Auteur y repond ainsi dans la premiere lettre (p.65 seqq.): Je crois avoir prouvé qu'il y a une substance spirituelle en nous, car nous experimentons en nous la pensée; or cette action ou ce mode ne sauroit estre l'objet de l'idée d'une chose subsistente de soy, et par consequent ce mode a besoin d'un support ou sujet d'inhesion, et l'idée de ce support fait ce que nous appellons substance. .. Car puisque l'idée generale de la substance est partout la même, il s'ensuit que la modification qui s'appelle pensée ou pouvoir de penser y estant jointe, cela fait un Esprit sans qu'on ait besoin de considerer quelle autre Modification il a encor, c'est à dire s'il a de la solidité ou non. Et de l'autre costé la substance qui a la modification qu'on appelle solidité sera matiere, soit que la pensée y soit jointe ou non. Mais si par une substance spirituelle vous entendés une substance immaterielle, j'avoue de n'avoir point prouvé quil' y en a en nous et qu'on ne peut point le prouver demonstrativement sur mes principes. Quoyque ce que j'ay dit sur les systemes de matiere (liv. 4. ch. 10. §.16) en demonstrant que Dieu est immateriel, rende probable au supreme degré, que la substance qui pense en nous, est immaterielle ..... Cependant j'ay monstré (adjoute l'auteur p.68) que les grands buts de la religion et de la morale sont asseurés par l'immortalité de l'ame, sans qu'il soit besoin de supposer son immaterialité.
Le savant Evêque dans sa Reponse à cette Lettre, pour faire voir que nostre auteur a esté d'un autre sentiment, lorsqu'il écrivoit son second livre de l'Essay, en allegue p.51 ce passage (pris du même livre ch. 23. §.15) où il est dit, que par les idées simples que nous avons deduites des operations de nostre Esprit, nous pouvons former l'idée complexe d'un Esprit. Et que mettant ensemble les idées de pensée, de perception, de liberté et de puissance de mouvoir nostre corps, nous avons une notion aussi claire des substances immaterielles que des materielles. Il allegue d'autres passages encor pour faire voir que l'auteur opposoit l'esprit au corps. Et dit (p.54) que les buts de la religion et de la morale sont asseurés le mieux en prouvant que l'ame est immortelle par sa nature, c'est à dire immaterielle. Il allegue encor (p.70) ce passage, que toutes les idées que nous avons des especes particulieres et distinctes des substances ne sont autre chose que differentes combinaisons d'idées simples. Et qu'ainsi l'auteur a crû, que l'idée de penser et de vouloir donnoit une autre substance differente de celle que donne l'idée de la solidité et de l'impulsion. Et que (§.17) il marque que ces idées constituent le corps opposé à l'esprit.
M. de Worcester pouvoit adjouter que de ce que l'idée generale de substance est dans le corps et dans l'esprit, il ne s'ensuit point que leur differences sont des modifications d'une même chose, comme nostre auteur vient de le dire dans l'endroit que j'ay rapporté de sa premiere lettre. Il faut bien distinguer entre modifications et attributs. Les facultés d'avoir de la perception et d'agir, l'etendue, la solidité, sont des attributs ou des predicats perpetuels et principaux, mais la pensée, l'impetuosité, les figures, les mouvemens sont des modifications de ces attributs. De plus on doit distinguer entre genre physique (ou plustost Reel) et genre logique ou idéal. Les choses qui sont d'un même genre physique ou qui sont homogenes, sont d'une même matiere pour ainsi dire, et peuvent souvent estre changées l'une dans l'autre par le changement de la modification, comme les cercles et les quarrés. Mais deux choses heterogenes peuvent avoir un genre logique commun, et alors leur differences ne sont pas des simples modifications accidentelles d'un même sujet ou d'une même matiere metaphysique ou physique. Ainsi le temps et l'espace sont des choses fort heterogenes et on auroit tort de s'imaginer je ne say quel sujet reel commun qui n'eût que la quantité continue en general, et dont les modifications fissent provenir le temps ou l'espace. Quelcun se moquera peutestre de ces distinctions des Philosophes de deux genres, l'un logique seulement, l'autre reel, et de deux matieres, l'une physique qui est celle des corps, l'une metaphysique seulement ou generale, comme si quelcun disoit que deux parties de l'espace sont d'une même matiere ou que deux heures sont aussi entre elles d'une même matiere. Cependant ces distinctions ne sont pas seulement des Termes, mais des choses mêmes et semblent venir bien à propos icy, où leur confusion a fait naistre une fausse consequence. Ces deux genres ont une notion commune, et celle du genre reel est commune aux deux matieres, de sorte que leur genealogie sera telle:
Logique seulement, varié par des differences simples
Metaphysique seulement, où
Genre Reel dont les Differences il y a homogeneité
sont des modifications, Physique, où il y a une masse
c'est à dire Matiere homogene solide.
Je n'ay point vû la seconde lettre de l'auteur à l'Evêque, et la reponse que ce Prelat y fait, ne touche gueres au point qui regarde la pensée de la matière. Mais la replique de nostre auteur à cette seconde reponse y retourne. Dieu (dit-il à peu près dans ces termes p.397) adjoute à l'essence de la matiere les qualités et perfections qui luy plaisent, le mouvement simple dans quelques parties, mais dans les plantes la vegetation et dans les animaux le sentiment. Ceux qui en demeurent d'accord jusqu'icy, se recrient aussitost qu'on fait encor un pas, pour dire que Dieu peut donner à la matiere pensée, raison, volonté, comme si cela detruisoit l'essence de la matiere. Mais pour le prouver, ils alleguent que la pensée ou raison n'est pas renfermée dans l'essence de la matiere, ce qui ne fait rien, puisque le mouvement et la vie n'y sont pas renfermés non plus. Ils alleguent aussi qu'on ne sauroit concevoir que la matiere pense: mais nostre conception n'est pas la mesure du pouvoir de Dieu. Après cela il cite l'exemple de l'attraction de la matiere p.99, mais surtout p.408, où il parle de la gravitation de la matiere vers la matiere, attribuée à M. Newton (dans les termes que j'ay cités cy-dessus) avouant qu'on n'en sauroit jamais concevoir le comment. Ce qui est en effect retourner aux qualités occultes, ou qui plus est, inexplicables. Il adjoute p.401, que rien n'est plus propre à favoriser les Sceptiques que de nier ce qu'on n'entend point, et p.402, qu'on ne conçoit pas même comment l'ame pense. Il veut p.403, que les deux substances, materielle et immaterielle, pouvant estre conçues dans leur essence nue sans aucune activité, il depend de Dieu de donner à une et à l'autre la puissance de penser. Et on veut se prevaloir de l'aveu de l'adversaire qui avoit accordé le sentiment aux bestes, mais qui ne leur accorderoit pas quelque substance immaterielle. On pretend que la liberté et la consciosité (p.408) et la puissance de faire des abstractions (p.409) peuvent estre données à la matiere, non pas comme matiere, mais comme enrichie par une puissance divine. Enfin on rapporte p.434 la remarque d'un voyageur aussi considerable et judicieux que M. de la Loubere, que les payens de l'orient connoissent l'immortalité de l'ame sans en pouvoir comprendre l'immaterialité.
Sur tout cela je remarqueray, avant que de venir à l'explication de mon opinion, qu'il est seur que la matiere est aussi peu capable de produire machinalement du sentiment, que de produire de la raison, comme nostre auteur en demeure d'accord; qu'à la verité je reconnois qu'il n'est pas permis de nier ce qu'on n'entend pas, mais j'adjoute qu'on a droit de nier (au moins dans l'ordre naturel) ce qui absolument n'est point intelligible ny explicable. Je soutiens aussi que les substances (materielles ou immaterielles) ne sauroient estre conçues dans leur essence nue sans aucune activité, que l'activité est de l'essence de la substance en general; qu'enfin la conception des creatures n'est pas la mesure du pouvoir de Dieu, mais que leur conceptivité ou force de concevoir est la mesure du pouvoir de la nature; tout ce qui est conforme à l'ordre naturel, pouvant estre conçu ou entendu par quelque creature.
Ceux qui concevront mon systeme, jugeront que je ne saurois me conformer en tout avec l'un ou l'autre de ces deux excellens auteurs, dont la contestation cependant est fort instructive. Mais pour m'expliquer distinctement, il faut considerer avant toutes choses que les modifications qui peuvent convenir naturellement ou sans miracle à un sujet, y doivent venir des limitations ou variations d'un genre reel ou d'une nature originaire, constante et absolue. Car c'est ainsi qu'on distingue chez les Philosophes les modes d'un estre absolu de cet estre-même, comme l'on sait que la grandeur, la figure et le mouvement sont manifestement des limitations et des variations de la nature corporelle. Car il est clair, comment une etendue bornée donne des figures et que le changement qui s'y fait, n'est autre chose que le mouvement. Et toutes les fois qu'on trouve quelque qualité dans un sujet, on doit croire que si on entendoit la nature de ce sujet et de cette qualité, on concevroit comment cette qualité en peut resulter. Ainsi dans l'ordre de la nature (les miracles mis à part) il n'est pas arbitraire à Dieu de donner indifferemment aux substances telles ou telles qualités, et il ne leur en donnera jamais que celles qui leur seront naturelles, c'est à dire qui pourront estre derivées de leur nature comme des modifications explicables. Ainsi on peut juger que la matiere n'aura pas naturellement l'attraction mentionnée cy-dessus, et n'ira pas d'elle même en ligne courbe, parce qu'il n'est pas possible de concevoir comment cela s'y fait, c'est à dire de l'expliquer mechaniquement, au lieu que ce qui est naturel, doit pouvoir devenir concevable distinctement si l'on estoit admis dans les secrets des choses. Cette distinction entre ce qui est naturel et explicable et qui est inexplicable et miraculeux, leve toutes les difficultés: et en la rejettant, on soutiendroit quelque chose de pis que les qualités occultes et on renonceroit en cela à la philosophie et à la raison, en ouvrant des asyles de l'ignorance et de la paresse, par un systeme sourd qui admet non seulement qu'il y a des qualités que nous n'entendons pas dont il n'y en a que trop, mais aussi qu'il y en a que le plus grand esprit, si Dieu luy donnoit toute l'ouverture possible, ne pourroit point comprendre, c'est à dire qui seroient ou miraculeuses ou sans rime et sans raison; et cela même seroit sans rime et sans raison que Dieu fist des miracles ordinairement, de sorte que cette Hypothese faineante detruiroit egalement nostre Philosophie qui cherche des raisons, et la divine sagesse qui les fournit.
Pour ce qui est maintenant de la Pensée, il est seur et l'Auteur le reconnoist plus d'une fois, qu'elle ne sauroit estre une modification intelligible de la matiere ou qui y puisse estre comprise et expliquée, c'est à dire que l'estre sentant ou pensant n'est pas une chose machinale comme une montre ou comme un moulin, en sorte qu'on pourroit concevoir des grandeurs, des figures et mouvemens dont la conjonction machinale pût produire quelque chose de pensant et même de sentant dans une masse où il n'y avoit rien de tel qui cesseroit aussi de même par le dereglement de cette machine. Ce n'est donc pas une chose naturelle à la matiere de sentir et de penser, et cela ne peut arriver chez elle que de deux façons dont l'une sera que Dieu y joigne une substance, à qui il soit naturel de penser, et l'autre que Dieu y mette la pensée par miracle. En cela donc je suis entierement du sentiment des Cartesiens, excepté que je l'étends jusqu'aux bestes et que je crois qu'elles ont du sentiment et des ames immaterielles (à proprement parler), et aussi peu perissables que les Atomes le sont chez Democrite ou Gassendi, au lieu que les Cartesiens embarassés sans sujet des ames des bestes et ne sachant ce qu'ils en doivent faire si elles se conservent (faute de s'aviser de la conservation de l'animal même reduit en petit), ont esté forcés de refuser même le sentiment aux bestes contre toutes les apparences et contre le jugement du genre humain. Mais si quelcun disoit que Dieu au moins peut adjouter la faculté de penser à la machine preparée, je repondrois que si cela se faisoit et si Dieu adjoutoit cette faculté à la matiere sans y verser en même temps une substance qui fut le sujet d'inhesion de cette même faculté (comme je le conçois), c'est à dire sans y adjouter une ame immaterielle, il faudroit que la matiere eût esté exaltée miraculeusement pour recevoir une puissance dont elle n'est pas capable naturellement: comme quelques Scholastiques pretendent que Dieu exalte le feu jusqu'à luy donner la force de bruler immediatement des esprits separés de la matiere, ce qui seroit miracle tout pur. Et c'est assez qu'on ne peut soutenir que la matiere pense sans y mettre une ame imperissable ou bien un miracle, et qu'ainsi l'immortalité de nos ames suit de ce qui est naturel: puisqu'on ne sauroit soutenir leur extinction que par un miracle, soit en exaltant la matiere soit en aneantissant l'ame. Car nous savons bien que la puissance de Dieu pourroit rendre nos ames mortelles, toutes immaterielles (ou immortelles par la nature seule) qu'elles peuvent estre, puisqu'il les peut aneantir. Or cette verité de l'immaterialité de l'Ame est sans doute de consequence. Car il est infiniment plus avantageux à la religion et à la morale, sur tout dans le temps où nous sommes (où bien des gens ne respectent gueres la revelation toute seule et les miracles) de monstrer que les ames sont immortelles naturellement, et que ce seroit un miracle si elles ne le fussent pas, que de soutenir que nos ames doivent mourir naturellement, mais que c'est en vertu d'une grace miraculeuse fondée dans la seule promesse
de Dieu qu'elles ne meurent point. Aussi sait-on depuis longtemps que ceux qui ont voulu détruire la religion naturelle et reduire le tout à la revelée, comme si la raison ne nous enseignoit rien là dessus, ont passé pour suspects, et ce n'est pas tousjours sans raison. Mais nostre Auteur n'est point de ce nombre, il soutient la demonstration de l'existence de Dieu, et il attribue à l'immaterialité de l'ame une probabilité dans le supreme degré, qui pourra passer par consequent pour une certitude morale, de sorte que je m'imagine qu'ayant autant de sincerité que de penetration, il pourroit bien s'accommoder de la doctrine que je viens d'exposer et qui est fondamentale en toute philosophie raisonnable, car autrement je ne vois pas comment on se puisse empecher de retomber dans la philosophie fanatique, telle que la Philosophie Mosaique de Flud qui sauve tous les phenomenes, en les attribuant à Dieu immediatement et par miracle, ou barbare comme celle de certains philosophes et medecins du temps passé qui se ressentoit encor de la barbarie de leur siecle, et qu'aujourdhuy on meprise avec raison, qui sauvoient les apparences en forgeant tout expres des qualités occultes ou facultés qu'on s'imaginoit semblables à des petits demons ou lutins capables de faire sans façon ce qu'on demande, comme si les montres de poche marquoient les heures par une certaine faculté horodeictique sans avoir besoin de roues, ou comme si les moulins brisoient les grains par une faculté fractive sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules. Pour ce qui est de la difficulté que plusieurs peuples ont eû de concevoir une substance immaterielle, elle cessera aisement (au moins en bonne partie) quand on ne demandera pas des substances separées de la matiere, comme en effect je ne crois pas qu'il y en ait jamais naturellement parmy les creatures.