Réponse aux Objections contre le Systeme de l'harmonie préétablie qui se trouvent dans le livre de la Connoissance de soy-même

GerhardtFrench

Le celebre auteur de ces Objections, qui a du merite et de la meditation, avoue (p.225 sqq.) qu'il a trouvé quelque chose de fort specieux dans le Systeme de l'Harmonie préétablie, employé pour expliquer le rapport qu'il y a entre l'ame et le corps: que la voye de l'influence est insoutenable, et que celle des causes occasionnelles paroit d'abord peu digne de Dieu, comme le faisant agir continuellement par miracles dans un effet tout naturel; au lieu que la voye de l'harmonie préétablie marque dans le souverain ouvrier un artifice incomparablement plus grand. Mais il ajoute p.230, qu'un moment de reflexion l'y a fait entrevoir des difficultés et même des impossibilités, qui meritent qu'on les examine. Venons à cet examen avec luy, et voyons comment il execute le dessein dont il parle de se fortifier contre ce qu'il appelle le faux brillant de ce nouveau Systeme.

La premiere difficulté consiste dans cette question, si les deux substances qui s'accordent sont faites l'une pour l'autre. Je reponds qu'ouy, car si elles s'accordent, Dieu les a faites pour s'accorder. Mais on en infére que ce systeme différe donc peu de celuy des causes occasionnelles. A la bonne heure, diray-je; cependant je ne voy point cette consequence. Dans celui des occasionnelles les substances s'accordent, parceque Dieu y produit tousjours cet accord, sans que leur état precedent les y porte naturellement, au lieu que cela se trouve ainsi dans le systeme nouveau; et la difference des deux systemes est d'autant plus manifeste en cela que l'auteur de l'objection veut faire passer cet accord naturel pour impossible. Voyés cy dessous la cinquieme difficulté. En tout cas si quelcun veut prendre le systeme des occasionnelles d'une maniere qui le transforme dans le mien, je n'en seray point faché.

La seconde difficulté (p.233) consiste dans une autre question, savoir, si l'ame est libre dans la production de ses sentimens ou non? Il me semble qu'une question n'est pas une objection: cependant j'y reponds, et la réponse est aisée, ou plustôt on a repondu déja d'abord à ces sortes de difficultés, lorsqu'on a proposé ce systeme: l'ame est libre dans les actions volontaires, où elle a des pensées distinctes et montre de la raison; mais les perceptions confuses étant reglées sur le corps, naissent des perceptions confuses precedentes, sans qu'il soit necessaire que l'ame les veuille et qu'elle les prevoye. Ainsi quoyque les douleurs ne luy arrivent point par ce qu'elle les veut, elles ne luy arrivent pas pour cela sans cause et sans raison, la suite des pensées confuses étant representative des mouvemens du corps, dont la multitude et la petitesse ne permet pas qu'on s'en puisse appercevoir distinctement.

La troisième difficulté (p.234) est qu'il ne paroit pas à l'auteur des objections, que dans ce systeme il y ait une vraye liberté. Mais c'est une prevention dont on ne voit point de fondement. Si j'ay dit (comme il allegue) qu'il ne depend point de l'ame de se donner des sentimens qui luy plaisent, n'ay je pas eu raison? nôtre liberté vat-elle jusques là dans quelque systeme que ce soit? Et ne seroit ce pas une souveraineté comme celle de Dieu? Alleguer cela, n'est pas faire une objection contre mon systeme, mais c'est en faire une contre la liberté, qu'on prend icy dans un sens outré. Autre indice: J'ay dit que l'état present de chaque substance est une suite naturelle de son état precedent. Or (dit-on) une suite naturelle est une suite necessaire. Je réponds que je n'accorde point cela, et que je m'étonne qu'on avance de telles positions, pour me pouvoir imputer des erreurs. Ce qui est naturel, est convenable à la nature de la chose, mais ce qui est necessaire, est essentiel et ne sauroit être changé. Les feuilles viennent naturellement aux arbres et ne laissent pas de tomber. Il est naturel que les méchans commettent des crimes, mais il n'est point necessaire qu'ils les commettent. Il est naturel aussi à l'habitude de la vertu de produire des bonnes actions: en sont elles moins libres? Troisième indice: J'ay dit que chaque perception precedente a de l'influence sur les suivantes conformement à une loy d'ordre, qui est dans les perceptions comme dans les mouvemens. La réponse est aisée. La loy d'ordre, exclut elle la liberté? Dieu n'agit-il pas toûjours suivant une telle loy? Les perceptions confuses sont reglées comme les loix des mouvemens qu'elles representent: les mouvemens des corps sont expliqués par les causes efficientes, mais dans les perceptions distinctes de l'ame, où il y a de la liberté, paroissent encor les causes finales. Cependant il y a de l'ordre dans l'une de ces series aussi bien que dans l'autre. Je suis un peu surpris de ne rencontrer presque que des objections qui n'en ont pas même l'apparence.

La quatrième difficulté (p.235) revient à dire, que le systeme nouveau, quand il seroit possible, n'est pas celui que Dieu a choisi, par ce qu'il n'est pas digne de luy. Il se fait un dereglement dans les esprits animaux d'un homme, causé par l'excès du vin. Est-il vraisemblable (dit l'auteur de l'objection) que de pareilles extravagances ne soyent que des suites naturelles de la constitution de cette ame, et qu'elle ne fasse en cela que se conformer aux loix que Dieu luy a données? Que cela fait honneur à sa sagesse! L'exclamation tombera pour peu qu'on y pense. Lorsqu'il se fait un dereglement dans le corps, il est naturel que nos perceptions confuses le representent. D'ailleurs la nature du corps et celle de l'ame sont corrompues, et en suivant sa nature, l'ame ne se conforme pas tousjours aux loix de Dieu: cette corruption est une suite du volontaire et libre. En accuser le systeme nouveau, c'est le charger de tous les inconveniens qui paroissent dans la nature des choses et qui ont lieu, quelque systeme qu'on employe. On pourra demander tout de même dans le systeme commun, pourquoy Dieu a creé le corps et l'ame en sorte que des desordres leur arrivent par une influence de l'un sur l'autre, qui leur est naturelle suivant ce systeme. Et c'est bien pis dans le systeme des occasionnelles, où l'on ose dire, que ces desordres sont des suites immediates des impressions continuelles de Dieu: c'est toûjours demander en effet la cause du mal. L'auteur de l'objection veut-il plaider pour les Manichéens, en niant que ces desordres survenus dans les ouvrages de Dieu font honneur à sa sagesse? Ne faut-il point convenir plûtôt avec S. Augustin, que les desordres apparens sont corrigés par un plus grand ordre?

Je conte pour la cinquième difficulté, que l'auteur revenant un peu après à contester la possibilité du nouveau systeme, nie que Dieu puisse faire un Automate, capable de faire sans la raison tout ce que l'homme fait avec la raison. M. Bayle le nioit de même: mais je m'étonne qu'on pretend de donner des bornes à la puissance et à la sagesse de Dieu, et cela sans en apporter aucune preuve. Outre qu'il y a des exemples sans nombre de tels ouvrages de Dieu qui font bien plus. Ce qui forme le foetus, est un Automate dont l'artifice passe tout ce que les hommes peuvent faire par la raison: le plus beau poëme ou autre ouvrage d'esprit n'y approche pas. Il est vray que cela se fait par une preformation divine, mais il en est de même dans l'harmonie préétablie.

La sixième difficulté (qui revient à peu près à la quatrième) est, qu'il semble que les loix de l'harmonie ne sont point sages. Les êtres tendent à leur conservation, et cependant il y a des corps, comme des papillons par exemple, qui vont se brûler; il y a des ames qui se jettent dans des amertumes. Plaisante loy (dit-on) qui force une ame à quitter une bonne pensée lorsqu'elle est piquée par une eguille. Plaisante objection plûtôt, dont l'auteur ne s'apperçoit point, qu'elle se peut faire contre tous les systemes, et sur tout contre le sien. Monsieur Bayle a mieux fait de m'epargner les objections de cette nature, comme il declara d'abord de vouloir faire. Veut-on blâmer Dieu, pour avoir fait les choses de telle sorte que les papillons se brûlent en tendant à se chauffer, et pour avoir aussi assujetti nos ames, en partie, aux mouvemens des corps? Que cela se fasse par une influence journaliere, ou par l'harmonie établie par avance, il est toûjours conforme à la nature des choses. Et pourquoy veut-on que la nature de l'ame luy donne plus de perfection dans le nouveau systeme, que Dieu luy même ne luy en donne immediatement dans le systeme des occasionnelles?' Et n'est il pas bien plus dur de dire que Dieu par une action immediate assujettit l'ame continuellement à un corps en desordre, que de dire que l'ame y est assujettie par sa nature corrompue? Si en vertu des loix de nature les corps se détruisent quelques fois en tendant à se conserver, le nouveau systeme en est-il plus réponsable que les autres? Toûjours on peut dire que la sagesse de Dieu ne paroit jamais mieux que dans le systeme de l'harmonie, où tout est lié par des raisons prises des natures des choses, et jamais moins que dans celuy des occasionnelles où tout est forcé par un pouvoir arbitraire.

La septième difficulté marque ce qui a le plus choqué l'Auteur habile des objections. C'est que je donne aux creatures une certaine nature agissante, puissance, force, energie, distinguée de la puissance de Dieu. Mais ne fais je pas en cela ce que presque tous les Philosophes, tous les Peres, tous les Theologiens ont fait en tout temps? Et pour dire la verité, je ne comprends rien dans le sentiment contraire. Si nous agissons, nous avons la puissance d'agir; si nous n'agissons pas, nous ne pechons pas non plus. Si le sentiment contraire étoit outré, il pourroit nous mener, sans y penser, à une doctrine dangereuse. Celuy qui soutient que Dieu est le seul Acteur, pourra passer aisement à dire avec un auteur moderne fort decrié, que Dieu est l'unique substance, et que les creatures ne sont que des modifications passageres. Et jusqu'icy rien n'a mieux marqué la substance que la puissance d'agir.

Je conte pour la huitième difficulté ce que l'auteur dit sur les miracles. Il veut delivrer son systeme de l'imputation des miracles perpetuels, mais il n'explique pas bien ce que c'est que miracle: M. Bayle y a manqué de même. Selon eux, le miracle n'est qu'une exception des regles ou loix generales, que Dieu a établies arbitrairement. Ainsi Dieu s'étant fait une loy ou regle generale de vouloir toûjours accorder le corps avec l'ame ou vice versa, il n'y a plus de miracle là dedans; et dans ce sens le miracle ne differeroit d'une autre action de Dieu que par une denomination externe, c'est à dire par sa rareté. Mais je n'accorde point qu'une telle regle seroit une loy de nature, ny que les loix generales de la nature soyent purement arbitraires. Ce n'est pas une necessité absolue qui ait porté Dieu à les établir; il y a eté pourtant porté par quelque raison, conforme à sa sagesse supreme et par une certaine convenance avec la nature des choses. Ainsi le miracle n'est une exception de ces loix que parcequ'il n'est pas explicable par les natures des choses. Et si Dieu avoit resolu de faire exister continuellement quelque evenement qui fût peu conforme avec ces natures, il n'en auroit point fait une loy de nature, mais il auroit resolu de faire un miracle perpetuel et d'y mettre toûjours la main luy-même, pour produire ce qui seroit au dessus des forces de la nature. Et c'est ce qui arriveroit dans le systeme des causes occasionnelles, si l'ame et le corps s'accordoient toûjours, sans que leur nature et ce qu'on y peut concevoir, les portât à s'accorder: c'est à dire, si l'automate du corps ne le portoit pas à faire ce que l'ame veut; et si la suite naturelle des perceptions confuses de l'ame ne la portoit pas à se representer ce qui se passe dans le corps. Mais voicy un exemple plus aisé, qui éclairera la difference qu'il y a entre une loy de nature et entre une regle generale dont l'execution demanderoit des miracles continuels. Si Dieu faisoit une loy qui portât que tout corps libre ou qui n'est point empeché, doit tendre à aller de luy-même circulairement à l'entour d'un certain centre, et cela (par consequent) sans qu'il soit possible de concevoir par quel moyen et comment la chose se fait: je dis que cette loy ne pourroit être executée que par des miracles continuels, n'étant point conforme à la nature du mouvement des corps, qui porte qu'un corps qui étoit mû en ligne courbe, continue son mouvement dans la droite tangente, s'il est libre ou si rien ne l'empeche. Une telle loy de mouvement circulaire ne seroit donc point naturelle, supposé que la nature du corps fût telle qu'elle est à present. Ainsi il ne suffit pas pour eviter les miracles, que Dieu fasse une certaine loy, s'il ne donne point aux creatures une nature capable d'executer ses ordres. C'est comme si quelcun disoit que Dieu a ordonné à la Lune de décrire librement dans l'air ou dans l'Ether un cercle à l'entour du globe de la terre, sans qu'il y ait ny Ange ou intelligence qui la gouverne, ny orbe solide qui la porte, ny tourbillon ou orbe liquide qui l'entraine, ny pesanteur, magnetisme ou autre cause explicable mechaniquement, qui l'empeche de s'eloigner de la terre et de s'en aller par la tangente du cercle. Nier que ce seroit un miracle, c'est recourir aux qualités occultes absolument inexplicables, décriées aujourdhuy avec tant de raison.