Eclaircissement des difficultés que Monsieur Bayle a trouvées dans le systeme nouveau de l'union de l'ame et du corps
Je prends la liberté, Monsieur, de vous envoyer cet éclaircissement sur les difficultés que Mons. Bayle a trouvées dans l'Hypothese, que j'ay proposée pour expliquer l'union de l'ame et du corps. Rien n'est plus obligeant que la maniere dont il en a usé à mon egard; et je me tiens honoré des objections qu'il a mises dans son excellent Dictionnaire, à l'article de Rorarius. D'ailleurs un esprit aussi grand et aussi profond que le sien n'en scauroit faire sans instruire, et je tacheray de profiter des lumieres qu'il a repandues sur ces matieres dans cet endroit aussi bien que dans plusieurs autres de son ouvrage. Il ne rejette pas ce que j'avois dit de la conservation de l'ame, et même de l'animal, mais il ne paroist pas encor satisfait de la maniere dont j'ay pretendu expliquer l'union et le commerce de l'ame et du corps, dans le Journal des Scavans du 27 Juin et du 4 Juillet 1695 et dans l'Histoire des Ouvrages des Scavans, Fevrier 1696 pag. 274. 275.
Voicy ses paroles, qui semblent marquer en quoy il a trouvé de la difficulté: Je ne scaurois comprendre (dit-il) l'enchainement d'actions internes et spontanées, qui feroit que l'ame d'un chien sentiroit de la douleur, immediatement après avoir senti de la joye, quand même elle seroit seule dans l'univers. Je reponds, que lorsque j'ay dit que l'ame, quand il n'y auroit que Dieu et Elle au monde, sentiroit tout ce qu'elle sent maintenant, je n'ay fait qu'employer une fiction, en supposant ce qui ne sçauroit arriver naturellement, pour marquer que les sentimens de l'ame ne sont qu'une suite de ce qui est déja en elle. Je ne sçay si la preuve de l'incomprehensibilité, que Mons. Bayle trouve dans cet enchainement, doit estre seulement
cherchée dans ce qu'il dit plus bas, ou s'il l'a voulu insinuer dès à present par l'exemple du passage spontané de la joye à la douleur: peutestre en voulant donner à entendre que ce passage est contraire à l'axiome qui nous enseigne, qu'une chose demeure tousjours dans l'estat où elle est une fois, si rien ne survient qui l'oblige de changer: et qu'ainsi l'animal ayant une fois de la joye, en aura tousjours, s'il est seul, ou si rien d'exterieur ne le fait passer à la douleur. En tout cas, je demeure d'accord de l'axiome, et même je pretends qu'il m'est favorable, comme en effect c'est un de mes fondemens. N'est il pas vray que de cet axiome nous concluons, non seulement qu'un corps qui est en repos, sera tousjours en repos, mais aussi qu'un corps qui est en mouvement, gardera tousjours ce mouvement ou ce changement, c'est à dire la même vistesse et la même direction, si rien ne survient qui l'empeche? Ainsi une chose ne demeure pas seulement autant qu'il depend d'elle dans l'estat où elle est, mais aussi quand c'est un estat de changement, elle continue à changer, suivant tousjours une même loy. Or c'est selon moy la nature de la substance créée, de changer continuellement suivant un certain ordre, qui la conduit spontanément (s'il est permis de se servir de ce mot) par tous les estats qui luy arriveront, de telle sorte que celuy qui voit tout, voit dans son estat present tous ses estats passés et à venir. Et cette loy de l'ordre qui fait l'individualité de chaque substance particuliere, a un rapport exact à ce qui arrive dans toute autre substance, et dans l'univers tout entier. Peut estre que je n'avance rien de trop hardi, si je dis, de pouvoir demonstrer tout cela; mais à present il ne s'agit que de le soutenir comme une hypothese possible et propre à exliquer les phenomenes. Or de cette maniere la loy du changement de la substance de l'animal le porte de la joye à la douleur, dans le moment qu'il se fait une solution de continu dans son corps, parce que la loy de la substance indivisible de cet animal est de representer ce qui se fait dans son corps de la manière que nous l'experimentons, et même de representer en quelque façon, et par rapport à ce corps, tout ce qui se fait dans le monde: les unités de substance n'estant autre chose que des differentes concentrations de l'univers, representé selon les differens points de vûe qui les distinguent.
Mons. Bayle continue: Je comprens pourquoy un chien passe immediatement du plaisir à la douleur, lorsqu'estant bien affamé, et mangeant du pain, on luy donne un coup de baston. Je ne sçay si on le comprend assez bien. Personne ne connoist mieux que Mons. Bayle même, que c'est en cela que consiste la grande difficulté qu'il y a d'expliquer, pourquoy ce qui se passe dans le corps fait du changement dans l'ame, et que c'est ce qui a forcé les defenseurs des causes occasionnelles de recourir au soin que Dieu doit prendre, de representer continuellement à l'ame des changemens qui se font dans son corps: au lieu que je croy que c'est la nature même, que Dieu luy a donnée, de se representer en vertu de ses propres loix, ce qui se passe dans les organes. Il continue:
Mais que son ame soit construite de telle façon, qu'au moment qu'il est frappé, il sentiroit de la douleur, quand même on ne le frapperoit pas, quand même il continueroit de manger du pain sans trouble et sans empechement, c'est ce que je ne sçaurois comprendre. Je ne me souviens pas aussi de l'avoir dit, et on ne le peut dire que par une fiction metaphysique, comme lorsqu'on suppose que Dieu aneantit quelque corps pour faire du vuide, l'un et l'autre estant egalement contraire à l'ordre des choses. Car puisque la nature de l'ame a esté faite d'abord d'une maniere propre à se representer successivement les changemens de la matiere, le cas qu'on suppose ne sçauroit arriver dans l'ordre naturel. Dieu pouvoit donner à chaque substance ses phenomenes independans de ceux des autres, mais de cette maniere il auroit fait, pour ainsi dire, autant de mondes sans connexion, qu'il y a de substances; à peu près comme on dit, que quand on songe, on est dans son monde à part, et qu'on entre dans le monde commun quand on s'eveille. Ce n'est pas que les songes mêmes ne se rapportent aux organes et au reste des corps, mais d'une maniere moins distincte. Continuons avec Mr. Bayle.
Je trouve aussi (dit il) fort incompatible la spontaneité de cette ame avec les sentimens de douleur, et en general avec toutes les perceptions qui luy deplaisent. Cette incompatibilité seroit certaine, si spontané et volontaire estoit la même chose. Tout volontaire est spontané; mais il y a des actions spontanées qui sont sans election, et par consequent qui ne sont point volontaires. Il ne depend pas de l'ame de se donner tousjours les sentimens qui luy plaisent, puisque les sentimens qu'elle aura, ont une dependance de ceux qu'elle a eus. Mons. Bayle poursuit:
D'ailleurs la raison pourquoy cet habile homme ne gouste point le Systeme Cartesien, me paroist estre une fausse supposition, car on ne peut pas dire que le Systeme des Causes occasionnelles fasse intervenir l'action de Dieu par miracle (Deum ex Machina) dans la dependance reciproque du corps et de l'ame: car comme Dieu n'intervient que suivant les loix generales, il n'agit point là extraordinairement. Ce n'est pas par cette seule raison que je ne gouste pas le Systeme Cartesien; et quand on considere un peu le mien, on voit bien que je trouve en luy même ce qui me porte à l'embrasser. D'ailleurs quand l'hypothese des causes occasionnelles n'auroit point besoin de miracle, il me semble que la mienne ne laisseroit pas d'avoir d'autres avantages. J'ay dit qu'on peut imaginer trois systemes pour expliquer le commerce qu'on trouve entre l'ame et le corps, scavoir (1) le systeme de l'influence de l'un sur l'autre, qui est celuy des écoles, pris dans le sens vulgaire, que je crois impossible, après les Cartesiens; (2) celuy d'un surveillant perpetuel, qui represente dans l'un ce qui se passe dans l'autre, à peu pres comme si un homme estoit chargé d'accorder tousjours deux mechantes horloges, qui d'elles mêmes ne seroient point capables de s'accorder, et c'est le systeme des causes occasionnelles, et (3) celuy de l'accord naturel de deux substances, tel qu'il seroit entre deux horloges bien exactes; et c'est ce que je trouve aussi possible que le systeme du surveillant, et plus digne de l'Auteur de ces substances, horloges ou automates. Cependant voyons si le systeme des causes occasionnelles ne suppose point en effect un miracle perpetuel. On dit icy que non, parce que Dieu n'agiroit suivant ce systeme que par des loix generales. Je l'accorde, mais à mon avis cela ne suffit pas pour lever les miracles; si Dieu en faisoit continuellement, ils ne laisseroient pas d'estre des miracles, en prenant ce mot non pas populairement pour une chose rare et merveilleuse, mais philosophiquement pour ce qui passe les forces des creatures. Il ne suffit pas de dire que Dieu a fait une Loy generale, car outre le decret, il faut encor un moyen naturel de l'executer, c'est à dire, il faut que ce qui se fait, se puisse expliquer par la nature que Dieu donne aux choses. Les loix de la nature ne sont pas si arbitraires et si indifférentes, que plusieurs s'imaginent. Si Dieu decretoit (par exemple) que tous les corps auroient une tendance en ligne circulaire, et que les rayons des cercles seroient proportionnels aux grandeurs des corps, il faudroit dire, qu'il y eût un moyen d'executer cela par des loix plus simples, ou bien il faudra avouer que Dieu l'executera miraculeusement, ou du moins par des Anges chargés exprès de ce soin, à peu près comme ceux qu'on donnoit autresfois aux Sphères celestes. Il en seroit de même, si quelqu'un disoit, que Dieu a donné aux corps des gravités naturelles et primitives, par lesquelles chacun tendroit au centre de son globe, sans estre poussé par d'autres corps; car à mon avis ce systeme auroit besoin d'un miracle perpetuel, ou du moins de l'assistance des Anges.
La vertu interne et active communiquée aux formes des corps, connoist elle la suite d'actions qu'elle doit produire? Nullement; car nous sçavons par experience, que nous ignorons que nous aurons dans une heure telles ou telles perceptions. Je reponds, que cette vertu, ou plustost cette ame ou forme même, ne les connoist pas distinctement, mais qu'elle les sent confusement. Il y a en chaque substance des traces de tout ce qui luy est arrivé, et de tout ce qui luy arrivera. Mais cette multitude infinie de perceptions nous empeche de les distinguer, comme lorsque j'entends un grand bruit confus de tout un peuple, je ne distingue point une voix de l'autre.
Il faudroit donc que les formes fussent dirigées par quelque principe externe dans la production de leurs actes; cela ne seroit il pas le Deus ex Machina, tout de même que dans le systeme de causes occasionnelles? La reponse precedente fait cesser cette consequence. Au contraire l'estat present de chaque substance est une suite naturelle de son estat precedent, mais il n'y a qu'une intelligence infinie qui puisse voir cette suite, car elle enveloppe l'univers, dans les ames aussi bien que dans chaque portion de la matiere.
Mr. Bayle conclut par ces paroles: Enfin comme il suppose avec beaucoup de raison que toutes les ames simples et indivisibles, on ne sçauroit comprendre qu'elles puissent estre comparées à une pendule, c'est à dire, que par leur constitution originale elles puissent diversifier leur operations, en se servant de l'activité spontanée qu'elles recevroient de leur Createur. On conçoit clairement qu'un estre simple agira tousjours uniformement, si aucune cause estrangere ne le detourne. S'il estoit composé de plusieurs pièces, comme une machine, il agiroit diversement, parce que l'activité particulière de chaque pièce pourroit changer à tout moment le cours de celle des autres; mais dans une substance unique, où trouverés vous la cause du changement d'operation? Je trouve que cette objection est digne de Monsieur Bayle, et qu'elle est de celles qui meritent le plus d'estre éclaircies. Mais aussi je crois que si je n'y avois point pourvû d'abord, mon systeme ne meriteroit pas d'estre examiné. Je n'ay comparé l'ame avec une pendule qu'à l'egard de l'exactitude reglée des changemens, qui n'est même qu'imparfaite dans les meilleures horloges, mais qui est parfaite dans les ouvrages de Dieu; et on peut dire que l'ame est un Automate immateriel des plus justes. Quand il est dit, qu'un estre simple agira tousjours uniformement, il y a quelque distinction à faire: si agir uniformement est suivre perpetuellement une même loy d'ordre ou de continuation, comme dans un certain rang ou suite de nombres, j'avoue que de soy tout Estre simple, et même tout Estre composé agit uniformement; mais si uniformement veut dire semblablement, je ne l'accorde point. Pour expliquer la difference de ce sens par un exemple: un mouvement en ligne parabolique est uniforme dans le premier sens, mais il ne l'est pas dans le second, les portions de la ligne parabolique n'estant pas semblables entre elles, comme celles de la ligne droite. Il est vray (pour le dire en passant) qu'un corps simple laissé à soy ne decrit que des lignes droites, si on ne parle que du centre qui represente le mouvement de ce corps tout entier; mais puis qu'un corps simple et roide ayant receu une fois une turbination, ou circulation à l'entour de son centre, la retient du même sens et avec la même vistesse, il s'ensuit qu'un corps laissé à soy peut decrire des lignes circulaires par ses points eloignés du centre, quand le centre est en repos, et même certaines quadratrices, quand ce centre est en mouvement, qui auront l'ordonnée composée de la droite, parcourue par le centre, et du sinus droit, dont le verse est l'abscisse, l'arc estant à la circonférence, comme la dite droite est une droite donnée. Il faut considerer aussi que l'ame, toute simple qu'elle est, a tousjours un sentiment composé de plusieurs perceptions à la fois; ce qui opere autant pour nostre but, que si elle estoit composée de pièces, comme une machine. Car chaque perception precedente a de l'influence sur les suivantes, conformement à une loy d'ordre qui est dans les perceptions comme dans les mouvemens. Aussi la pluspart des Philosophes depuis plusieurs siecles, qui donnent des pensées aux ames et aux Anges, qu'ils croyent destitués de tout corps, (pour ne rien dire des intelligences d'Aristote) admettent un changement spontané dans un estre simple. J'adjoute, que les perceptions qui se trouvent ensemble dans une même ame en même temps, enveloppant une multitude veritablement infinie de petits sentimens indistinguables, que la suite doit developper, il ne faut point s'étonner de la varieté infinie de ce qui en doit resulter avec le temps. Tout cela n'est qu'une consequence de la nature representative de l'ame, qui doit exprimer ce qui se passe, et même ce qui se passera dans son corps, et en quelque façon dans tous les autres, par la connexion ou correspondance de toutes les parties du monde. Il auroit peutestre suffi de dire, que Dieu ayant fait des Automates corporels, en pourroit bien avoir fait aussi d'immateriels qui representent les premiers; mais on a crû, qu'il seroit bon de s'etendre un peu davantage.
Au reste, j'ay lû avec plaisir ce que Mons. Bayle dit dans l'article de Zenon. Il pourra peutestre s'appercevoir, que ce qu'on en peut tirer, s'accorde mieux avec mon systeme, qu'avec tout autre; car ce qu'il y a de reel dans l'étendue et dans le mouvement, ne consiste que dans le fondement de l'ordre et de la suite reglée des phenomenes et perceptions. Aussi tant les Academiciens et Sceptiques, que ceux qui leur ont voulu repondre, ne semblent s'estre embarrassés principalement, que parce qu'ils cherchoient une plus grande realité dans les choses sensibles hors de nous, que celle de phenomenes reglés. Nous concevons l'étendue, en concevant un ordre dans les coëxistences; mais nous ne devons pas la concevoir, non plus que l'espace à la façon d'une substance. C'est comme le temps, qui ne presente à l'esprit qu'un ordre dans les changemens. Et quant au mouvement, ce qu'il y a de reel, est la force ou la puissance, c'est à dire, ce qu'il y a dans l'estat present, qui porte avec soy un changement pour l'avenir. Le reste n'est que phenomenes et rapports. La consideration de ce systeme fait voir aussi que lorsqu'on entre dans le fonds des choses, on remarque plus de la raison qu'on ne croyoit dans la pluspart des sectes des philosophes. Le peu de realité substantielle des choses sensibles des Sceptiques; la reduction de tout aux harmonies ou nombres, idées et perceptions des Pythagoristes et Platoniciens; l'un et même un tout de Parménide et de Plotin, sans aucun Spinozisme; la connexion Stoïcienne, compatible avec la spontaneité des autres; la philosophie vitale des Cabalistes et Hermetiques, qui mettent du sentiment par tout; les formes et Entelechies d'Aristote et des Scholastiques; et cependant l'explication mecanique de tous les phenomenes particuliers selon Democrite et les modernes, etc. se trouvent reunies comme dans un centre de perspective, d'où l'object (embrouillé en le regardant de tout autre endroit) fait voir sa regularité et la convenance de ses parties: on a manqué le plus par un esprit de Secte, en se bornant par la rejection des autres. Les philosophes formalistes blâment les materiels ou corpusculaires, et vice versa. On donne mal des limites à la division et subtilité, aussi bien qu'à la richesse et beauté de la nature, lorsqu'on met des atomes et du vuide, lorsqu'on se figure certains premiers Elemens (tels même que les Cartesiens) au lieu des veritables unités, et lorsqu'on ne reconnoist pas l'infini en tout, et l'exacte expression du plus grand dans le plus petit, jointe à la tendance de chacun à se developper dans un ordre parfait, ce qui est le plus admirable et le plus bel effect du souverain principe, dont la sagesse et bonté ne laisseroit rien à desirer de meilleur à ceux qui en pourroient entendre l'oeconomie.
Extrait du Dictionnaire de M. Bayle article Rorarius p.2599 sqq. de l'Edition de l'an 1702 avec mes remarques.
Jerome Rorarius, Nonce de Clement VII. à la Cour de Ferdinand, Roy de Hongrie, a composé un ouvrage qui merite d'etre lû. Il entreprend d'y montrer non seulement que les bêtes sont des animaux raisonnables, mais aussi qu'elles se servent de la raison mieux que l'homme. ...... Ce livre n'est pas mal ecrit, il contient quantité de faits singuliers sur l'industrie des bêtes. ... Ils embarrassent tout à la fois les sectateurs de M. Descartes et les sectateurs d'Aristote. Ceux là nient que les bêtes ayent une ame; ceux ci soutiennent qu'elles en ont une douée de sentiment et de memoire et de passions, mais non pas de raison. C'est dommage que le sentiment de M. Descartes soit si difficile à soutenir et si eloigné de la vraisemblance. Car il est d'ailleurs tres avantageux à la vraye foy et c'est l'unique raison qui empeche quelques personnes de s'en departir. Il n'est point sujet aux consequences tres dangereuses de l'opinion ordinaire.
[la quelle porte que l'ame des bestes est capable de sentiment et que neantmoins elle est mortelle, car si elle a du sentiment, il faut dire qu'elle est immaterielle ou bien que la matiere est capable de sentir. Mais si elle est immaterielle, il faut aussi la faire immortelle, ou bien il faut avouer, qu'une substance immaterielle peut perir. Mais soit qu'on donne du sentiment à la matiere, soit qu'on accorde que l'immateriel peut perir, on ruine les preuves naturelles de l'immortalité de nos ames. Mon opinion est que l'ame des bêtes a du sentiment, mais aussi qu'elle est immaterielle et même qu'elle ne sauroit perir naturellement.]
Il y a long temps qu'on a soutenu que l'ame des bêtes est raisonnable. Les philosophes de l'Ecole se trompent fort en rejettant cela. Ils se persuadent qu'ils eviteront les suites facheuses de ceux qui donnent aux bêtes une ame raisonnable. Ces Messieurs ne manquent ny de distinctions ny d'exceptions ny de hardiesse à decider que les actes de cette ame ne passent jamais certaines bornes qu'ils leur prescrivent; mais tout ce verbiage confus et impenetrable ne sert de rien pour établir une difference specifique entre l'ame humaine et celle là. Et il n'est gueres apparent qu'ils puissent jamais inventer une explication meilleure que ce qu'ils ont allegué jusqu'icy. L'auteur qui a le mieux refuté M. Descartes sur l'ame des bêtes [c'est le P. Pardies Jesuite dans son livre de la connoissance des bêtes] nous auroit fait beaucoup de plaisir, s'il avoit pû nettoyer le sentiment ordinaire.
[j'ay travaillé il y a long temps à donner ce que M. Bayle desire icy et plusieurs personnes habiles ont crû que je l'ay fait avec succès. J'ay taché de m'expliquer par une comparaison. Dans la medecine il y a la secte des Empiriques et les sectes des Methodiques et Raisonnables. La premiere n'admettoit point la recherche des causes ou raisons, elle se contentoit uniquement des faits ou experiences pour dire: cecy a servi ou nui, donc il pourra encore servir ou nuir dans un cas semblable. Les simples Methodiques ne se soucioient gueres des observations ou experiences, ils croyoient d'avoir tout reduit aux causes ou raisons. Mais les Medecins raisonnables ont taché de perfectionner l'experience en y joignant la recherche des causes. J'ay montré qu'il suffit que les bêtes soyent seulement empiriques pour pouvoir faire tout ce qu'elles font et que la memoire suffit pour les consecutions dont elles se servent, en attendant d'une experience nouvelle semblable à des experiences precedentes une suite semblable à la suite des precedentes. Les hommes aussi tres souvent font des consequences semblables et qui reussissent. Mais comme elles ne sont point necessaires, elles manquent aussi tres souvent, lorsque la même raison n'y est point. C'est donc l'avantage de l'homme de n'estre pas seulement empirique et doué de memoire, qui luy sert à faire des inductions, mais d'etre encore raisonnable et de pouvoir faire des syllogismes demonstratifs et connoitre des verités necessaires, lesquelles donnent des enontiations absolument universelles et immaneables, c'est ce qui rend l'homme capable des sciences demonstratives, dont on ne decouvre aucune trace dans les bêtes. Au lieu que les bêtes et les hommes en tant qu'empiriques, ne sont susceptibles que des universalités fondées sur quelque induction ou experience, mais qui ne sont jamais parfaitement seures, tant qu'on n'en connoit point la raison.]
Mons. Bayle p.2604 dans les Annotations: On ne peut songer sans horreur aux suites de cette doctrine: l'ame de l'homme et l'ame des Bêtes ne different point substantiellement, elles sont de meme espece, l'une acquiert plus de lumieres que l'autre, mais ce ne sont que des avantages accidentels et dependans d'une institution arbitraire. Cette doctrine coule necessairement et inevitablement de ce qui s'enseigne dans les Ecoles sur la connoissance des Bêtes. Il s'ensuit delà, que si leur ames sont materielles et mortelles, les ames des hommes le sont aussi, et si l'ame de l'homme est une substance spirituelle et immortelle, l'ame des bêtes l'est aussi, consequences horribles de quel coté qu'on se tourne. Car si pour eviter l'immortalité de l'ame des bêtes, on suppose que l'ame de l'homme meurt avec le corps, on renverse la doctrine d'une autre vie, et l'on sape les fondemens de la religion, et si pour conserver à notre ame le privilege de l'immortalité on l'etend sur celle des bêtes, dans quels abismes se trouverat-on? que ferons nous de tant d'ames immortelles? y aurat-il aussi pour elles un paradis et un enfer, passeront elles d'un corps à un autre, seront elles aneanties à mesure que les bêtes meurent? Dieu creerat-il incessamment une infinité d'esprits, pour les replonger si tost apres dans le neant? Combien y at-il d'insectes qui ne vivent que peu de jours? Ne nous imaginons pas qu'il suffise de creer des ames pour les bêtes que nous connoissons. Celles que nous ne connoissons point sont encore en plus grand nombre. Le Microscope nous en fait decouvrir par milliers dans une goutte de liqueur. On en decouvriroit bien d'autres, si l'on avoit des microscopes plus parfaits. Et qu'on ne dise pas que les insectes sont des machines; car on expliqueroit plutost par cette hypothese les actions des chiens, que les actions des fourmis et des abeilles. Il y a peutetre plus d'esprit et plus de raison dans les animaux invisibles que dans les plus gros.
[Ces doubles horreurs pretendues ne nous doivent point epouvanter. Premierement j'ay montré une difference essentielle entre l'ame des bêtes et entre un esprit tel qu'est l'ame raisonnable. Les collections que nous remarquons dans les bêtes ne sont que des inductions ou conclusions contingentes, qui peuvent manquer, et l'on n'y trouve point des raisons necessaires ou syllogismes demonstratifs qui fondent les sciences dont les esprits sont capables. Secondement on admet que toutes les ames sont immaterielles et indestructibles tant celles des bêtes que l'ame humaine. Mais on n'accorde pas pour cela que l'ame des bêtes soit spirituelle, ou qu'elle merite d'etre appellée un Esprit, car quoyqu'elle ait du sentiment, elle n'a pas l'entendement, qui renferme la connoissance des raisons. Et c'est pour cela aussi que les bêtes n'ont point de liberté. Il y a aussi une grande difference entre l'indestructibilité des ames des bêtes et l'immortalité des ames raisonnables. Car toutes les ames conservent leur substance, mais les seuls esprits conservent encore leur personalité, c'est à dire la connoissance de ce moy, par laquelle je me connois la même personne, ce qui me rend susceptible de recompense ou de châtiment. Troisiemement j'accorde que la consequence qui detruiroit l'immaterialité et l'indestructibilité de nos ames auroit des mauvais effects. Mais je ne vois rien d'horrible dans le sentiment qui etend l'immaterialité et l'indestructibilité jusqu'à toutes les ames. Quel mal y auroit-il si les ames estant des substances simples, et par consequent des vrais Atomes de la nature etoient aussi indestructibles que les Atomes materiels imaginaires
de Democrite ressuscités par M. Gassendi? Que ferons nous de tant d'ames, dit M. Bayle? Mais que fait on des Atomes materiels? Ces Atomes selon Democrite entrent dans la composition des substances corporelles, et les Ames y entrent aussi selon nous, on n'a donc point besoin de les aneantir. Et il n'est point necessaire qu'il y ait un paradis ou un enfer pour elles, ny qu'elles passent d'un corps à un autre. Cela suffiroit pour satisfaire à l'objection. Mais j'ay eclairci le fond de la question, en faisant voir que non seulement l'ame, mais encore l'animal subsiste tousjours et qu'il n'y a qu'une augmentation, diminution ou transformation du corps organique de la bête. Le nombre innumerable des ames dispersées par toute la matiere n'est donc pas plus embarassant que celuy des animaux.]
M. Bayle continue p.2607.
Monsieur L. un des plus grands Esprits de l'Europe, ayant bien connu ces difficultés a fourni des ouvertures, qui meritent d'etre cultivées. J'en diray quelque chose, quand ce ne seroit que pour indiquer mes doutes etc. [Annotations de M. Bayle] Il approuve le sentiment de quelques modernes que les animaux sont organisés dans la semence, et il croit d'ailleurs, que la matiere seule ne peut pas constituer une veritable Unité, et qu'ainsi tout animal est uni à une Forme [ou Ame] qui est un être simple, indivisible, veritablement unique [veritablement un]. Outre cela il suppose que cette forme ne quitte jamais son sujet [entierement et tout d'un coup], d'où il resulte qu'à proprement parler il n'y a ny mort ny generation [d'un vivant] dans la nature. Il excepte de tout cecy l'ame de l'homme [et tout autre esprit], il la met à part. [Ces substances raisonnables ayant un double rang et employ, l'un physique comme tous les animaux en consequence de la machine de leur corps, l'autre moral, qui les fait entrer en societé avec Dieu en qualité de citoyens de la cité de Dieu; ce qui les fait conserver non seulement leur substance, mais encore leur personalité et la connoissance de ce qu'elles sont.] Cette Hypothese est semblable à peu pres à une opinion des philosophes de l'Indostan que M. Bernier rapporte dans sa Relation des gentils de ce parts là p.200. Elle nous delivre d'une partie de l'embarras. Il n'est plus question de répondre aux objections accablantes qu'on fait aux Scholastiques. L'ame des bêtes, leur dit on, est une substance distincte du corps; il faut donc qu'elle soit produite par creation et detruite par annihilation. Il faudroit donc que la chaleur eût la force de créer des ames et de les aneantir, et que peut on dire de plus absurde? Car on fait éclorre des poulets dans l'Egypte, en mettant des oeufs dans un four un peu trop chaud. Les reponses des Peripateticiens à cette objection ne meritent pas d'etre rapportées, ny de sortir de l'obscurité des classes, où on les debite à de jeunes Ecoliers. Elles ne sont propres qu'à nous convaincre que l'objection est invincible à leur égard. Ils ne se tirent pas mieux du precipice où on les jette, quand on les engage à trouver du sens et quelque ombre de raison dans la production continuelle d'un nombre presque infini de substances, qui sont detruites totalement peu de jours apres, quoyqu'elles soyent beaucoup plus nobles et beaucoup plus excellentes que la matiere qui ne perd jamais son existence. L'Hypothese de Monsieur L. pare tous ces coups: elle nous porte à croire 1. que Dieu au commencement du monde a creé les formes de tous les corps, et par consequent toutes les ames des bestes; 2. que les ames subsistent tousjours depuis ce temps là unies inseparablement au premier corps organisé, dans lequel Dieu les a logées [non pas qu'une certaine masse demeure tousjours inseparable de l'animal ou de l'ame, mais tellement qu'ils demeurent tousjours certains organes, du moins par la substitution d'un equivalent, comme lorsqu'une riviere demeure la même, quoyque de la matiere semblable y entre et sorte tousjours]. Cela nous epargne la Metempsychose, par laquelle l'ame passeroit tout d'un coup dans un corps nouveau tout autrement organisé, ce qui sans cela seroit un asyle où il faudroit se sauver necessairement. Il y a dans l'Hypothese de Monsieur L. quelques choses qui font de la peine, quoyqu'elles marquent l'etendue et la force de son genie.
[L'objection que M. Bayle me fait icy, ne regarde que la moitié de mon Hypothese. Il paroist applaudir à ce que j'ay dit de l'immaterialité et de la durée de l'Ame des bestes, et même de la durée et transformation de l'animal. Mais il n'est point content encore tout à fait de la maniere que j'ay proposée pour expliquer la communication et le commerce entre l'ame et le corps.]
Il veut que l'ame d'une bête agisse independamment du corps .... D'où il resulte qu'elle sentiroit la faim et la soif quand même il n'y auroit aucun corps dans l'univers, quand même il n'existeroit rien que Dieu et elle.
[Je n'ay dit cela que par une fiction, qui n'est point convenable à l'ordre des choses, mais qui a pû servir à rendre ma pensée plus intelligible. Car Dieu a fait l'ame en sorte qu'elle doit s'accorder avec tout ce qui est hors d'elle, et même le representer suivant les impressions que les choses font sur son corps organique, et qui fait son point de vüe. S'il y avoit d'autres mouvemens dans le corps que ceux qui ont coutume d'accompagner le sentiment de la faim et de la soif, l'ame n'auroit point ce sentiment. Il y est vray que si Dieu pouvoit se resoudre à detruire toutes les choses qui sont hors de l'ame, et conserver l'ame seule avec ses affections et modifications, elles la porteroient par ses propres dispositions à avoir les mêmes sentimens qu'auparavant, comme si les corps restoient, quoyque alors ce ne seroit que comme une espece de songes. Mais cela estant contraire aux desseins de Dieu qui a voulu que l'ame et les choses hors d'elle s'accordassent, il est manifeste que cette harmonie preétablie detruit une telle fiction, qui est d'une possibilité metaphysique, mais qui ne s'accord point avec les faits et leur raisons.]
Il a expliqué sa pensée [dans l'Historie des ouvrages des savans Fevrier 1696] par l'exemple de deux pendules qui s'accorderoient parfaitement, c'est à dire qu'il suppose que selon les loix particulieres qui font agir l'ame, elle doit sentir la faim à une telle heure, et que selon les loix particulieres qui reglent le mouvement de la matiere, le corps qui est uni à cette ame doit etre modifié à la même heure, comme il est modifié quand l'ame a faim.
[J'ay expliqué l'accord qui est entre l'ame et le corps par une comparaison qui seroit entre l'accord de ces deux Etres et celuy de deux pendules de differente structure qui se rencontreroient tousjours exactement pour marquer la même heure au même temps. Ce qui se pourroit faire de trois façons, 1. en les attachant tellement ensemble qu'elles fussent obligées de faire leur vibrations en même temps; 2. en chargeant un homme exprès pour les accorder; 3. en les faisant si exactes et si bonnes d'abord, qu'elles puissent s'accorder par leur propre structure. Ce qui est sans doute le meilleur. Ainsi l'ame et le corps se peuvent accorder 1. par une influence de l'un sur l'autre conformement au sentiment commun des Ecoles, mais qui est inexplicable; 2. par le soin que Dieu prendroit continuellement de les accorder ensemble, selon le systeme des causes occasionnelles, en sorte que l'estat de l'un donneroit occasion à Dieu de faire sur l'autre des impressions convenables, ce qui seroit un miracle perpetuel conforme à la sagesse divine et à l'ordre des choses; 3. par un reglement exact de chacun de ces deux estres à part soy, en sorte qu'ils puissent accorder en vertu de leur propre nature, ce qui est le plus beau et le plus digne de Dieu, et c'est mon systeme de l'harmonie preétablie.]
J'attendray à preferer ce systeme à celuy des causes occasionnelles, que son habile auteur l'ait perfectionné. Je ne saurois comprendre l'enchainement des actions internes et spontanées, qui feroit que l'ame d'un chien sentiroit de la douleur immediatement apres avoir senti de la joye, quand même elle seroit seule dans l'univers. Je comprends pourquoy un chien passe immediatement du plaisir à la douleur, lorsqu'etant bien affamé et mangeant du pain, on luy donne subitement un coup de bâton: mais que son ame soit construite de telle sorte, qu'au moment qu'il est frappé, il sentiroit de la douleur, quand même on ne le frapperoit pas, quand même il continueroit de manger du pain sans trouble ni empechement, c'est ce que je ne saurois comprendre.
[C'est aussi ce que je ne dis pas, à le bien entendre. L'Harmonie preétablie fait qu'il vient au chien de la douleur dans l'ame, lorsque son corps est frappé. Et si le chien ne devoit pas estre frappé maintenant, Dieu n'auroit point donné d'abord à son ame une constitution, qui produit maintenant cette douleur en elle, et cette representation ou perception qui répond au coup du baton. Mais si (par impossible) Dieu se repentoit et changeoit le cours des corps de telle maniere que le coup n'arrivât point, sans changer la nature de l'ame et le cours naturel de ses modifications, l'ame sentiroit ce qui répond à ce coup, quand son corps ne le recevroit point. Mais dira M. Bayle: je conçois les raisons, par lesquelles le corps du chien est frappé par le bâton, mais je ne comprends point, comment l'ame du chien qui sent du plaisir pendant qu'il mange avec appetit, passe subitement à la douleur sans que le baton en soit la cause selon l'ecole, ny Dieu particulierement selon les Occasionnalistes. Mais M. Bayle ne comprend pas non plus comment le baton influe sur l'ame, ny comment se fait l'operation miraculeuse, par laquelle Dieu accorde continuellement l'ame et le corps. Au lieu que j'ay taché d'expliquer comment cet accord se fait naturellement, en supposant que chaque ame est un miroir vivant representant l'univers suivant son point de veue et sur tout par rapport à son corps. Ainsi les causes qui font agir le bâton (c'est à dire l'homme posté derriere le chien, qui se prepare à le frapper pendant qu'il mange, et tout ce qui dans le cours des corps contribue à y disposer cet homme) sont aussi representés d'abord dans l'ame du chien exactement à la verité, mais foiblement par des perceptions petites et confuses et sans apperception, c'est à dire sans que le chien le remarque, parce qu'aussi le corps du chien n'en est affecté qu'imperceptiblement. Et comme dans le cours des corps ces dispositions produisent enfin le coup bien serré sur le corps du chien, de même les representations de ces dispositions dans l'ame du chien produisent enfin la representation du coup de baton, laquelle estant distinguée et forte (ce que les representations de ces predispositions n'estoient pas, puisqu'aussi ces predispositions n'affectoient que foiblement le corps du chien) le chien s'en apperçoit bien distinctement, et c'est ce qui fait sa douleur. Ainsi il ne faut point s'imaginer que l'ame du chien dans ce rencontre passe du plaisir à la douleur sans aucun moyen et sans aucune raison interne.]
Je trouve aussi fort incompatible la spontaneité de cette ame avec les sentimens de douleur, et en general avec toutes les perceptions qui luy deplaisent.
[La raison de cette objection de M. Bayle est qu'on ne tend pas avec spontaneité à ce qui nous deplaist. Distinguo: je l'avoue quand nous savons que cela nous doit deplaire. Mais icy le chien ne le sait pas. Il faut encore distinguer entre le spontané et le volontaire. Le principe du changement est dans le chien, la disposition de son ame va insensiblement à luy donner de la douleur: mais c'est sans qu'il le sache et sans qu'il le veuille. La representation de l'etat present de l'univers dans l'ame du chien produira en luy la representation de l'etat suivant du même univers, comme dans les objets l'estat precedent produit effectivement l'estat suivant du monde. Dans l'ame, les representations des causes sont les causes des representations des effects. Et cet estat suivant du monde enveloppant le coup sur le corps du chien, la representation de cet etat suivant dans son ame enveloppera la douleur qui y repond à ce coup.]
D'ailleurs la raison pourquoy cet habile homme ne goute pas le systeme Cartesien, me paroist etre une fausse supposition. Car on ne peut pas dire que le systeme des causes occasionnelles fasse intervenir l'action de Dieu par miracle, Deum ex machina, dans la dependance reciproque du corps et de l'ame. Car comme Dieu n'y intervient que suivant des loix generales, il n'agit point là extraordinairement.
[Il y a plus d'une raison qui m'eloigne du systeme des occasionnelles: mais j'avoue que celle qu'on allegue en est une. Et il ne suffit pas qu'une action soit conforme à une loy generale pour n'etre point miraculeuse. Car si cette loy n'etoit point fondée dans la nature des choses, il faudroit des miracles perpetuels pour l'executer. Comme si Dieu faisoit une loy qui donnât ordre à une planete de tourner en rond à l'entour du soleil, sans avoir etabli quelque chose qui l'y obligeast; je dis que la planete ne pourroit point y obeir, sans que Dieu y mist tousjours la main luy même. Ainsi il ne suffit pas que Dieu ordonne au corps d'obeir à l'ame, et à l'ame d'avoir perception de ce qui se passe dans le corps, il faut qu'il leur donne un moyen de le faire, et j'ay expliqué ce moyen.]
M. Bayle au dit endroit p.2610 replique ainsi à mes reponses mises dans l'Histoire des ouvrages des savans Juillet 1698.
Je commence par declarer que je me felicite beaucoup des petites difficultés que j'ay proposées contre le systeme de ce grand philosophe, puisqu'elles ont donné occasion à des reponses qui m'ont mieux developpé ce sujet là, et qui m'en ont fait connoitre plus distinctement le merveilleux. Je considere presentement ce nouveau systeme comme une conquête d'importance, qui recule les bornes de la philosophie. Nous n'avions que deux Hypotheses, celle de l'Ecole, et celle des Cartesiens. L'une étoit une voie d'influence du corps sur l'ame, et de l'ame sur le corps; l'autre etoit une voie d'assistance ou de causalité occasionnelle. Mais voicy une nouvelle acquisition, c'est celle qu'on peut appeller avec le Pere Dom François Lami (traité 2. de la connoissance de soy meme p.226 edit. 1649) voie d'harmonie preétablie.
[Je luy avois déja donné ce nom dans ma reponse à M. l'Abbé Foucher mise dans le Journal des savans du 9 Avril de l'an 1696, et le R. P. Lami l'a trouvé convenable.]
Nous en sommes redevables à Monsieur L. et il se peut rien imaginer qui donne une haute idée de l'intelligence et de la puissance de l'Auteur de toutes choses. Cela joint à l'avantage d'eloigner toute notion de conduite miraculeuse, m'engageroit à preferer ce nouveau systeme à celuy des Cartesiens, si je pouvois concevoir quelque possibilité dans la voie d'harmonie preétablie. .... Je m'abstiens de toutes les objections qui ne sont pas plus contraires à son sentiment qu'à celuy de quelques autres philosophes; je n'allegueray donc pas les difficultés qui combatent la supposition que la creature puisse recevoir de Dieu la force de se mouvoir. Elles sont grandes et presque invincibles. Voyés M. Sturmius dans le 1. Tome de sa Physica Eclectica, dont l'extrait se trouve dans le Journal de Leipzic 1697 p.474 et suiv. et dans le memoire qu'il a inseré au Journal de Leipzic 1699 pag. 208 et suiv. pour répondre à un memoire de M. Leibniz inseré au même Journal 1698 p.427 et suiv.
[On verra qu'elles ne sont pas si invincibles, qu'on le dit icy, en consultant ma reponse à ce dernier memoire de M. Sturm, que j'ay aussi fait inserer dans le Journal Latin de Leipzic.]
Le systeme de Mr. L. n'y est pas plus exposé que celuy des Peripateticiens. ... Je ne crois pas non plus qu'il soit moins facile à Mr. L. qu'aux Cartesiens ou autres Philosophes de se garantir de l'objection du Mechanisme fatal le renversement de la liberté humaine. Laissons donc cela, parlons seulement de ce qui est propre au systeme de l'harmonie préétablie.
I. Ma premiere remarque sera, qu'il eleve au dessus de tout ce qu'on peut concevoir la puissance et l'intelligence de l'art divin.
[Je consens qu'il l'eleve au dessus de tout ce qu'on peut comprendre, mais non pas au dessus de tout ce qu'on peut concevoir.]
Figurés vous un Vaisseau qui sans aucun sentiment ny aucune connoissance, et sans etre dirigé par aucun Etre ou creé ou increé, ait la vertu de se mouvoir de luy meme si à propos, qu'il ait tousjours le vent favorable, qu'il evite les courans et les écueils, qu'il se retire dans un havre precisement lors que cela est necessaire. Supposés qu'un tel vaisseau vogue de cette façon plusieurs années de suite, tousjours tourné et situé comme il le faut etre en egard aux changemens de l'air et aux differentes situations des mers et des terres, vous conviendrés que l'infinité de Dieu n'est pas trop grande pour communiquer à un vaisseau une telle faculté, et vous dirés même que la nature de vaisseau n'est pas capable de recevoir de Dieu cette vertu là. Cependant ce que Mr. L. suppose de la machine du corps humain est plus admirable et plus surprenant que tout cecy.
[Je repondray premierement à la question, si la supposition d'un tel vaisseau est possible. Et par apres je viendray à la comparaison qu'on en fait icy, avec la Machine du corps humain. Je trouve d'abord étrange que M. Bayle ose decider negativement la question, et nier que cela soit possible à Dieu, sans en apporter aucune raison, au lieu que luy meme convient souvent que tout ce que n'implique aucune contradiction ny imperfection pourroit etre produit par la divinité. J'avoue que M. Bayle auroit raison, si l'on demandoit que Dieu donnât au vaisseau une certaine faculté, perfection ou qualité occulte pour se gouverner tousjours dans son chemin de luy meme, sans aucune connoissance au dedans, et sans aucune attraction ou direction au dehors, comme le navire des Phaeaciens dans l'Odyssée d'Homere. Car une telle supposition seroit impossible, et combattroit le principe de la raison suffisante, puisqu'il ne seroit point possible de rendre aucune raison d'une telle perfection, et il faudroit que Dieu y mist tousjours la main par un miracle perpetuel; à moins que quelqu'occasionaliste ne trouvât à propos d'avoir recours aux pretendues loix generales, puisque Dieu en pourroit publier une en faveur de ce vaisseau; et M. Bayle qui voudroit exemter du miracle les occasionnelles ne pourroit point s'y opposer avec raison. Mais pour moy je rejette ces loix naturelles dont l'exemtion est absolument explicable par la nature des choses. Mais rejettant cette qualité occulte du vaisseau, on doit avouer que rien n'empeche qu'il y ait un vaisseau né heureux pour ainsi dire, pour parvenir tousjours au port sans gouvernement par les vents et les marées à travers des orages et des ecueils, par la seule rencontre des accidens favorables. Il est seur que quelques fois des vaisseaux sans hommes sont abordés où ils etoient destinés. Y at-il de l'impossibilité qui empeche que cela puisse arriver plusieurs fois à un même vaisseau, et par consequent toutes et quantes fois qu'il auroit eté mis en mer, ce qui n'arriveroit qu'un certain nombre de fois. Comme le nombre des accidens n'est point infini, non seulement Dieu, mais encor un esprit fini tres excellent pourroit prevoir tous les accidens, où le vaisseau seroit exposé, et pourroit trouver par la solution d'un probleme geometrico-mechanique la structure de ce vaisseau, et les lieux, les momens, et les manieres de le mettre en mer qui le fassent s'accommoder comme il faut à ce nombre fini de ces accidens. Ne sait on pas que les hommes sont assés industrieux pour faire des automates capables de tourner à point nommé à certains coins des rues, et de s'accommoder ainsi à un certain nombre d'accidens? Et un Esprit plus grand à proportion pourvoiroit à des accidens en plus grand nombre. Et si cet excellent Esprit ne trouvoit pas ces accidens déja donnés, mais avoit la liberté de les faire naitre ou cesser à sa volonté, il luy seroit encore incomparablement plus aisé de satisfaire à la demande, et d'accommoder par avance et par une harmonie preétablie le vaisseau aux accidens, et les accidens au vaisseau. Ainsi on a grandissime tort de douter si l'infinité de Dieu est assés grande pour y pouvoir reussir.]
II. Appliquons à la personne de Cesar le systeme nouveau de l'Union de l'Ame et du Corps: il faut dire selon ce systeme que le corps de Jules Cesar exerça de telle sorte sa vertu motrice, que depuis sa naissance jusqu'à sa mort il suivit un progrès continuel de changemens qui repondoit dans la derniere exactitude aux changemens perpetuels d'une certaine ame, qu'il ne connoissoit pas, et qui ne faisoit aucune impression sur luy.
[Les corps ne connoissent point ce qui se fait dans l'ame, et l'ame ne fait aucune impression physique sur le corps. M. Bayle en convient, mais Dieu y a suppleé, non pas en donnant luy meme de temps en temps de nouvelles impressions au corps pour le faire obeir à l'ame, mais en faisant d'abord cet automate tel qu'il executera en temps et lieu ponctuellement ce que l'ame ordonnera.]
Il faut dire que la regle selon laquelle cette faculté du corps de Cesar devoit produire ces Actes, étoit telle qu'il seroit allé au senat un tel jour à une telle heure, qu'il y auroit prononcé telles et telles paroles etc., quand meme il auroit plu à Dieu d'aneantir l'ame de Cesar le lendemain qu'elle fut créée.
[Il n'y a rien d'etrange en cela, quand on considere une fois qu'un Artisan aussi grand que Dieu peut faire un Automate ressemblant à un valet et capable d'en faire la fonction, et d'executer à point nommé ce qu'on l'ordonneroit durant un fort long temps. Le corps est un tel automate à l'egard de l'esprit.]
Il faut dire que cette vertu motrice se changeoit et se modifioit ponctuellement selon la volubilité des pensées de cet esprit ambitieux, et qu'elle se donnoit precisement un tel etat plus tot que tout autre, parce que l'ame de Cesar passoit d'une telle pensée à une telle autre.
[Il semble que M. Bayle a pris le change, s'estant imaginé qu'on donnoit au vaisseau ou au corps de l'homme une je ne say quelle faculté ou vertu capable de s'accommoder aux accidens ou aux pensées sans en avoir aucune connoissance et meme sans aucune raison intelligible. Il a grande raison de condamner une telle faculté comme impossible, mais on n'y jamais pense. L'Automate qui feroit le valet n'auroit besoin que d'une structure qui le feroit faire ses fonctions en vertu des regles de mechanique. Il ne se modifieroit et ne se changeroit point pour s'accommoder aux pensées du maitre. Il suivroit son train et par cela même il se rencontreroit justement avec la volonté de celuy à qui l'artisan l'a voulu faire servir.]
Une force aveugle, se peut elle modifier si à propos en consequence d'une impression communiquée 30 ou 40 ans auparavant, et qui n'a jamais eté renouvellée depuis, et qui est abandonnée à elle meme, sans qu'elle ait jamais connoissance de sa leçon? Cela n'est il pas beaucoup plus incomprehensible que la navigation dont j'ay parlé dans le paragraphe precedent?
[On voit de plus en plus que M. Bayle n'a pas bien pris ma pensée, qui n'est pas que le corps se modifie comme il faut par je ne sai quelle impression ou vertu receue, mais par sa structure accommodée à cela. L'automate qui fait le valet sert encor à lever toute la difficulté. La structure qui luy a eté donnée suffit pour toutes ses fonctions, quoyqu'on l'abandonne à luy meme, quoyqu'on ne renouvelle point les premieres impressions, et quoyqu'il n'ait aucune connoissance de ce qu'on luy ordonne, ou de la leçon qu'on luy donne. Et la difference entre le corps de Cesar et cet Automate n'est que celle du plus et du moins.]
III. Ce qui augmente la difficulté est qu'une machine humaine contient un nombre presque infini d'organes, et qu'elle est continuellement exposée au choc des corps qui l'environnent, et qui par une diversité innumerable d'ebranslemens excitent en elle mille sortes de modifications. Le moyen de concevoir qu'il n'arrive jamais de derangement dans cette Harmonie préetablie, et qu'elle aille tousjours son train pendant la plus longue vie des hommes, non obstant les varietés infinies de l'action reciproque de tant d'organes les uns sur les autres, environnés de toutes parts d'une infinité de corpuscules tantôt froids tantôt chauds, tantôt secs tantôt humides, tousjours actifs, toujours piquetant les nerfs, ou de cette maniere cy ou de celle là. Je veux que la multiplicité des organes, et la multiplicité des agens externes soyent un instrument necessaire de la varieté presque infinie des changemens du corps humain; mais cette variété peut elle avoir la justesse dont on a besoin icy? ne troublerat elle jamais la correspondance de ces changemens et de ceux de l'ame? C'est ce qui paroit du tout impossible.
[Pourquoy est il si impossible? Il falloit en donner une raison. Tout ce qu'on dit icy sont des exaggérations, qui ne servent point à augmenter la difficulté, mais seulement à faire admirer d'avantage l'artifice divin. Et M. Bayle auroit eu de la peine de mettre son objection en forme. En effect puisque l'Harmonie préetablie comprend tout l'Univers et toutes les modifications, et que chaque etre a eté accommodé par son moyen une fois pour toutes à tous les autres, il est manifeste que les accidens sont aussi peu capables de deranger l'harmonie préetablie, que de faire manquer la providence, ayant eté prevus tous, et Dieu y ayant deja eu egard. Les Epicuriens qui ont declamé autresfois contre la providence, et quelques autres Philosophes et Theologiens qui ont refusé à Dieu la connoissance et l'ordonnance du detail de choses, ont raisonné de la même matiere; ils ont crû sans raison que l'infinité de Dieu n'etoit pas assès grande pour y pourvoir.]
Notez que selon Mr. L. ce qui est actif dans chaque substance, est une chose qui doit etre reduite à une vraye unité. Il faut donc, puisque le corps de chaque homme est composé de plusieurs substances, que chacune ait un principe d'action reellement distinct du principe de chacune des autres. Il veut que l'action de chaque principe soit spontanée. Or cela doit varier à l'infini leurs effects, et les troubler; car le choc des corps voisins doit mêler quelque contrainte à la spontaneité naturelle de chacun.
[J'accorde que cela doit varier à l'infini les effects des principes ou vrayes Unités, mais non pas que cela doit troubler ces Unités ou Ames mêmes, ou mêler quelque contrainte à leur spontaneité. Le choc des corps cause des changemens dans les Masses, et non pas dans les Ames ou Monades, qui suivent avec spontaneité leur train accommodé à tout ce qui se fait dans les masses, et le representant.]
IV. On a beau faire bouclier de la puissance de Dieu pour soutenir que les bêtes ne sont que des Automates. On a beau representer que Dieu a pû faire des Machines si artistement travaillées, que la voix d'un homme, la lumière reflechie d'un objet, etc. les frappent precisement où il faut, à fin qu'elles se remuent de telle ou de telle maniere. Tout le monde hors mis une partie des Cartesiens rejette cette supposition.
[On ne la rejette pas comme impossible, mais comme peu vraisemblable.]
Et il n'y a point de Cartesien qui la voulut recevoir, si on la vouloit étendre jusques à l'homme, c'est à dire si l'on voulut soutenir que Dieu a pû faire des corps qui feroient machinalement tout ce que nous voyons faire aux autres hommes.
[Le Cartesien ne niera pas qu'un tel Automate soit possible à Dieu, mais il n'admettra pas que les autres hommes soyent effectivement de tels Automates inanimés. Il jugera avec raison qu'ils sont comme luy. Selon moy, ils sont tous des Automates, tant les corps des hommes que des Bêtes, mais tous animés, tant les corps des bêtes que ceux des hommes. Ainsi tant les purs materialistes comme les Democriticiens, que les Formalistes comme les Platoniciens et Peripateticiens ont raison en quelque chose, et tort ailleurs. Les Democriticiens ont crû avec beaucoup de fondement que les corps des hommes aussi bien que des Bêtes sont automates et font tout machinalement; mais ils ont eu tort de croire que ces Machines n'etoient point accompagnées d'une substance immatérielle ou Forme, et que la matiere pouvoit avoir de la perception. Les Platoniciens et les Peripateticiens ont crû que les bêtes et les hommes ont des corps animés, mais ils ont eu tort de croire que les ames changent les regles du mouvement des corps; ainsi ils ont oté l'automate au corps de la bête et de l'homme. Les Cartesiens ont eu raison de rejetter cette influence, mais ils ont manqué en otant l'automate à l'homme et le sentiment à la Bête. Je crois qu'on doit laisser l'un et l'autre à l'un et l'autre, qu'on doit estre Democriticien en rendant toutes les actions des corps machinales independantes des Ames, et qu'on doit aussi estre plus que Platonicien en jugeant que toutes les actions des Ames sont immatérielles et independantes de la Machine.]
En niant cela, on ne pretend pas donner des bornes à la puissance et à la science de Dieu. On veut seulement signifier que la nature des choses demande que les facultés communiquées à la creature, ayent necessairement certaines limitations. Il faut de toute necessité que l'action des creatures soit proportionnée à leur état essentiel et qu'elle s'execute selon le caractere qui convient à chaque machine, car selon l'Axiome des Philosophes tout ce qui est reçu se proportionne à la capacité du sujet.
[M. Bayle revient tousjours à je ne say quelle faculté donnée au corps pour s'accommoder à l'ame. On n'en demande point, on ne s'écarte point des limitations des creatures, ny de l'état des corps ou machines. L'Artifice de la machine divine n'a rien qui surpasse la science et la puissance de Dieu. Puisqu'il sçait tout ce qui est connoissable, et peut faire tout ce qui est faisable, il connoist ce nombre assés borné des volitions de l'homme; et il a le pouvoir de faire une machine capable de l'executer.]
On peut donc rejetter comme impossible l'Hypothese de Mr. L. puisqu'elle enferme plus grandes (difficultés) que celle des Automates.
[Cet argument seroit bon, si celle des Automates etoit convaincue d'impossibilité; mais le contraire etant manifeste et assés verifié par les Cartesiens, il ne s'agit que du plus et du moins, qui ne reçoit point de difficulté, quand il s'agit d'une puissance et d'une sagesse infinies. Quoyque l'homme raisonne sur des choses abstraites et qui surpassent l'imagination, il ne laisse pas d'avoir dans l'imagination des signes qui y repondent, comme sont les lettres et les caracteres. Il n'y a jamais un entendement si pur qu'il ne soit point accompagné de quelque imagination. Ainsi il y a tousjours dans le corps quelque chose de Machinal qui repond exactement à la suite des pensées, qui est dans l'esprit de l'homme, autant que l'imaginable y entre, et par consequence l'Automate de son corps n'a pas plus besoin de l'influence de l'ame, ou de l'assistance surnaturelle de Dieu, que celuy du corps de la bête.]
Elle met une harmonie continuelle entre deux substances qui n'agissent point l'une sur l'autre.
[Pourquoy non? puisqu'elles viennent d'un même auteur qui a voulu et pû faire en sorte qu'elles s'accordent sans agir l'une sur l'autre.]
Mais si les valets etoient des machines et qu'ils fissent ponctuellement ceci ou cela toutes les fois que leur maitre l'ordonnera, ce ne seroit pas sans qu'il y eût une action reelle du maitre sur eux: il prononceroit des paroles, il feroit des signes qui ebransleroient reellement les organes des valets.
[Mais il y a des valets assez bien appris pour n'avoir point besoin qu'on leur fasse des signes. Ils les previennent. Les monstres sonnantes, par exemple, et les reveillematins sont de tels valets. Bien loin d'attendre des signes, ils nous en donnent. Le valet artificiel imitant et contrefaisant un veritable, dont nous avons parlé cy dessus, n'a pas même besoin d'etre monté ou preparé par nous comme les montres et reveillematins en ont besoin. L'Artiste l'auroit preparé pour nous. Un tel valet est notre corps.]
V. Considerons à cette heure l'Ame de César, nous trouverons encore plus d'impossibilités. Cette ame etoit dans le monde, sans etre exposée à l'influence d'aucun corps ni d'aucun esprit. La force qu'elle avoit receue de Dieu etoit l'unique principe des Actions particulieres qu'elle produisoit chaque moment; et si ces actions etoient differentes les unes des autres, cela ne procedoit point de ce que les unes etoient produites par le concours de quelques ressorts, qui ne contribuoient pas à la production des autres, car l'ame de l'homme est simple, indivisible, immatérielle; Mr. L. en convient, et s'il n'en convenoit pas, mais si au contraire il supposoit avec le commun des philosophes, et avec quelques uns des plus excellens Metaphysiciens de nôtre siecle (M. Locke par exemple) qu'un composé de plusieurs parties materielles arrangées d'une certaine façon est capable de penser, je regarderois dès là son hypothese comme absolument impossible,
[M. Bayle ne la regarde donc pas encor comme telle.]
et il se presenteroit bien d'autres moyens de la refuter dont je n'ay que faire icy, puisqu'il reconnoist l'immaterialité de notre ame, et qu'il batit là dessus.
[De dire, que la force que l'ame a receue de Dieu est l'unique principe de ses actions particulieres, n'est pas assés à exprimer la raison de ses actions. Il vaut mieux de dire, que Dieu a mis dans chaque Ame une Concentration du Monde, ou la force de representer l'univers suivant un point de veue propre à cette Ame, et c'est ce qui est le principe de ses actions, qui les distingue entre elles et des Actions d'une autre Ame. Car il s'ensuit qu'elles auront continuellement des changemens qui representeront les changemens de l'univers, et que les autres Ames en auront d'autres, mais avec correspondence.]
Revenons à l'Ame de Cesar, et appellons là un Automate immateriel, suivant l'expression de M. L. luy même, et comparons là avec un Atome d'Epicure. J'entends un Atome entouré de vuide de toutes parts et qui ne rencontreroit jamais aucun autre Atome. La comparaison est tres juste: car d'un coté cet Atome a une vértu naturelle de se mouvoir, et il l'execute sans etre aidé de quoyque ce soit, et sans etre retardé ou traversé par aucune chose; et l'Ame de Cesar est un Esprit qui a la faculté de se donner des pensées, et qui l'execute sans l'influence d'aucun autre esprit ny d'aucun corps. Rien ne l'assiste, rien ne la traverse. Si vous consultés les Notions communes et les idées de l'ordre, vous trouverés que cet Atome ne doit jamais s'arrester, et que s'etant mu dans le moment precedent, il doit se mouvoir dans ce moment-cy, et dans tous ceux qui suivront, et que la matiere de son mouvement doit etre tousjours la même. C'est la suite d'un axiome approuvé par Mr. L. de ce qu'une chose demeure tousjours dans l'etat où elle est une fois, si rien ne survient qui l'oblige de changer, nous concluons (dit il) non seulement qu'un corps qui est en repos, sera tousjours en repos; mais aussi qu'un corps qui est en mouvement gardera tousjours ce mouvement ou ce changement, c'est à dire la même vitesse et la même direction, si rien ne survient qui l'empeche. Tout le monde connoit clairement que cet Atome, soit qu'il se meuve par une virtu innée, comme Democrite et Epicure asseuroient, soit qu'il se meuve par une vertu receue du Createur, avancera tousjours uniformement et egalement dans la même ligne, sans qu'il luy arrive quelques fois de se detourner à droite ou à gauche ou de reculer. On se moqua d'Epicure, lorsqu'il inventa le mouvement de declinaison; il le supposa gratuitement pour se tirer du labyrinthe de la fatale necessité de toutes choses, et il ne pouvoit donner aucune raison de cette nouvelle partie de son hypothese. Elle choquoit les notions les plus evidentes de notre Esprit, car on conçoit clairement qu'afin qu'un atome qui aura décrit une ligne droite pendant deux jours, se detourne de son chemin au commencement du troisieme jour, il faut ou qu'il rencontre quelque obstacle ou qu'il luy prenne quelque envie de s'écarter de sa route ou qu'il renferme quelque ressort qui commence de jouer en ce moment là. La premiere de ces raisons n'a point de lieu dans l'espace vuide, la seconde est impossible parce qu'un Atome n'a pas la vertu de penser. La troisieme est pareillement impossible dans un corpuscule absolument un.
[Il est bon de remarquer, avant qu'on passe plus avant, une grande difference entre la matiere et l'ame. La matiere est un etre incomplet, elle manque de la source des actions. Et quand une impression luy est donnée, elle ne renferme que cela precisement, et ce qui y est dans le moment. C'est pour cela que la matiere n'est pas même capable de garder par elle même un mouvement circulaire, parceque ce mouvement n'est pas assez simple pour qu'elle s'en puisse souvenir pour ainsi dire. Elle se souvient seulement de ce qui luy arrive dans le dernier moment ou plutot in ultimo signo rationis, c'est à dire elle se souvient de la direction selon la droite touchante, sans avoir le don de se souvenir du précepte qu'on luy donneroit de se detourner de cette touchante, pour demeurer tousjours dans la circomference. C'est pourquoy le corps ne garde pas le mouvement circulaire, quoyqu'il ait commencé de l'exercer, à moins que quelque raison ne l'y oblige. C'est pourquoy un Atome ne peut apprendre que d'aller simplement en ligne droite, tant il est stupide et imparfait; il en est tout autrement d'une Ame ou d'un esprit. Comme elle est une veritable substance, ou un Etre complet, qui est la source de ses Actions, elle se souvient pour ainsi dire (confusement, s'entend) de tous ses etats precedens, et en est affectée. Elle ne garde pas seulement sa direction, comme fait l'atome, mais encore la loy des changemens de direction ou la loy des courbures, ce que l'Atome n'est point capable de faire: et au lieu que dans l'Atome il n'y a qu'un seul changement, il y en a une infinité dans les modifications de l'ame, dont chacun garde sa loy, car l'Atome d'Epicure, quoyque doué de parties, est une chose unie dans son interieur, au lieu que l'Ame, quoyque sans parties, renferme dans son interieur un grand nombre, ou plus tôt un nombre infini de varietés, par la multitude des representations des choses externes, ou plus tôt par la representation de l'univers que le Createur y a logé. Si M. Bayle avoit consideré cette difference entre les conatus des corps et ceux des Ames, dont j'avois déja eu quelque legere notion dans ma premiere jeunesse, en donnant une Hypothese physique au public (notion dont feu M. Lantin de Dijon fut frappé, comme il me le temoigna dans une lettre), il ne m'auroit point opposé la comparaison d'un Atome d'Epicure avec l'Ame Humaine, comme il fait icy.]
VI. Faisons quelque usage de tout cecy: L'ame de Cesar est un Etre à qui l'unité convient au sens de rigueur. La Faculté de se donner des pensées est une proprieté de sa nature selon le systeme de Mr. L. Elle l'a receue de Dieu, quant à la possession, et quant à l'execution. Si la premiere pensée qu'elle se donne est un sentiment de plaisir,
[je ne conçois pas que l'ame se donne des premiers sentimens. Elle les a receus de Dieu avec son etre au moment de la creation, car elle en a eu d'abord; et dans ses premiers sentimens elle a receu vertuellement tous les autres.]
on ne voit pas pourquoy la seconde pensée ne sera pas aussi un sentiment de plaisir, car lorsque la cause totale d'un effect demeure la même, l'effect ne peut pas changer.
[La cause totale ne demeure point la même icy. Les pensées presentes renferment une tendance à d'autres pensées. Car l'ame n'a pas seulement de la perception, mais encore de l'appetit. Mais tendant à de nouveaux plaisirs, elle rencontre quelques fois des douleurs:]
Or cette ame au second moment de son existence ne reçoit pas une nouvelle faculté de penser, elle ne fait que retenir la faculté qu'elle avoit au premier moment, et elle est aussi independante du concours de toute autre cause au second moment qu'au premier: elle doit donc reproduire au second moment la même pensée qu'elle venoit de produire.
[Nullement, parce qu'elle tend au changement selon les loix de l'appetit, comme le corps tend au changement selon les loix du mouvement.]
Si vous m'objectés qu'elle doit estre dans un etat de changement, et qu'elle ne seroit pas dans le cas que j'ay supposé, je vous reponds, que son changement sera semblable au changement de l'atome. Car un Atome qui se meut continuellement sur la même ligne, acquiert dans chaque moment une nouvelle situation, mais qui est semblable à la situation precedente. Afin donc que l'ame persiste dans son etat de changement, il suffit qu'elle donne une nouvelle pensée semblable à la precedente.
[J'ay déja expliqué cy dessus la grande difference qu'il y a entre les loix du changement d'un corps comme est l'Atome, et celles de l'Ame. Et la difference même entre la pensée de l'ame et le mouvement de l'Atome le peut faire connoitre. Le mouvement spontanée consiste dans la tendance en ligne droite; il n'y a rien de si uni. Mais la pensée enveloppe un objet materiel externe actuel qui est le corps humain, et cet objet est composé, et contient un tres grand nombre de modifications, par lesquelles il tient aux corps ambians et par leur moyen de degré en degré à tous les autres. Et les tendances de l'ame à de nouvelles pensées repond à la tendance du corps à de nouvelles figures et de nouveaux mouvemens. Et comme ces nouveaux mouvemens peuvent faire passer l'objet de l'ordre au desordre, leur representations dans l'ame peuvent aussi faire passer l'ame du plaisir au deplaisir.]
Ne la tenons pas si à l'étroit, accordons luy la metamorphose des pensées, mais pour le moins faudrat il que le passage d'une pensée à l'autre renferme quelque raison d'affinité. Si je suppose que dans un certain instant l'ame de Cesar voit un arbre qui a des fleurs et des feuilles, je puis concevoir (en supposant qu'un esprit creé peut se donner des idées à luy meme, non obstant les raisons qui nous empechent de le comprendre) que tout aussi tôt elle souhaite d'en voir un qui n'ait que des feuilles, et puis un autre qui n'ait que des fleurs; et qu'ainsi elle se fera successivement plusieurs images qui naitront les unes des autres. Mais on ne sauroit representer comme possibles les changemens du blanc au noir, et du oui au non, ny les sauts tumultueux de la terre au ciel qui sont ordinaires à la pensée de l'homme. On ne sauroit comprendre que Dieu ait pû mettre dans l'ame de Jules Cesar le principe de ce que je m'en vais dire: il luy arriva sans doute plusieurs fois d'être piqué d'une epingle pendant qu'il tettoit. Il fallut donc suivant l'hypothese qu'on examine icy, que son ame se modifiât elle même d'un sentiment de douleur, immediatement apres les perceptions agreables de la douceur du lait, qu'elle avoit eues deux ou trois minutes de suite. Par quel ressort fut elle determinée à interrompre ses plaisirs et à se donner tout un coup un sentiment de douleur sans que rien l'eut avertie de se preparer au changement, ny qu'il se fut rien passé de nouveau dans la substance. Si vous parcourés la vie de ce premier Empereur, vous trouverés à chaque pas la matiere d'une objection encor plus forte que celle ci.
[Parcourons ce qui se dit icy: il faut bien que le passage d'une pensée à l'autre renferme quelque liaison ou raison, et on l'a montrée. Si l'ame de Cesar n'avoit que des pensées distinguées, et se les donnoit toutes volontairement, le passage d'une pensée à l'autre pourroit etre tel que M. Bayle propose d'un arbre à l'autre par exemple. Mais outre les perceptions dont l'ame a souvenir, elle a un tas d'une infinité de confuses, qu'elle ne demele point, et c'est par elles qu'elle represente les corps qui sont hors d'elle, et qu'elle vient à des pensées distinctes dissemblables aux precedentes, parce que les corps qu'elle represente ont passé tout d'un coup à quelque chose qui affecte fortement le sien. Ainsi l'ame passe quelque fois du blanc au noir ou du oui au non, sans savoir comment, ou du moins d'une maniere involontaire. Car ce que ses pensées confuses et ses sentimens produisent en elle, est attribué aux corps. Il ne faut donc s'etonner si un homme qui mange quelque confiture et se trouve piqué par quelque animal passe immediatement du plaisir à la douleur malgré luy. Car l'animal affectoit deja le corps de l'homme, en l'approchant avant que de piquer, et la representation de cela affectoit deja son ame, mais insensiblement. Cependant peu à peu l'insensible passe au sensible dans l'ame comme dans le corps; c'est ainsi que l'ame se modifie elle même contre son gré, car elle est esclave par ses sentimens et pensées confuses qui se font selon les états de son corps et des autres corps par rapport au sien. Voilà donc par quels ressorts les plaisirs sont interrompus et les douleurs succedent quelques fois, sans que l'ame en soit avertie tousjours ou y soit preparée, comme par exemple lors que l'animal qui piquera approche sans bruit, ou bien si c'etoit une guêpe par exemple, lors qu'une distraction nous empeche d'avoir attention au bourdonnement de la guêpe qui approche. Ainsi il ne faut point dire qu'il ne s'est rien passé de nouveau dans la substance de cette ame, qui la fasse venir au sentiment de la piqure, ce sont les pressentimens confus, ou pour mieux dire les dispositions insensibles de l'ame qui representoient les dispositions à la piqure dans les corps.]
VII. On comprendroit quelque chose là dedans, si l'on supposoit que l'ame de l'homme n'est pas un esprit, mais plutôt une legion d'esprits, dont chacun a ses fonctions qui commencent et finissent precisement comme le demandent les changemens qui se font au corps humain. En consequence de cela il faudroit dire que quelque chose d'analogue à un grand attirail de roues et de ressorts ou de matieres qui se fermentent, disposé selon les vicissitudes de nostre machine, reveille ou endort pour un tel et pour un tel temps l'action de chacun de ces esprits: mais alors l'ame de l'homme ne seroit plus une substance, ce seroit un Ens per Aggregationem, un amas et un monceau de substances, tout comme les êtres materiels. Nous cherchons icy un Etre unique, qui forme tantôt la joye, tantôt la douleur etc., nous ne cherchons pas plusieurs êtres, dont l'un produise l'esperance, l'autre le desespoir etc.
[Mons. Bayle a raison de rejetter cette composition de l'Ame, qui la rendroit destructible et dissipable, puisqu'elle seroit un amas. Mais aussi nous n'avons point besoin d'une composition de la substance de l'ame, il suffit que ses pensées soyent composées et enveloppent un grand nombre d'objets et de modifications distinctement ou confusement connues comme l'experience nous le fait reconnoitre en effect. Car quoyque l'ame soit une substance simple et unique, elle n'a jamais des perceptions simples et uniques. Elle en a tousjours tout à la fois plusieurs distinctes dont elle se peut souvenir, et une infinité de confuses qui y sont attachées dont elle ne sauroit distinguer les ingrediens. Cette composition de pensées ne devant produire que d'autres pensées composées n'a point besoin de cette legion d'esprits. Chaque modification partiale de l'état precedent de l'ame contribue à la modification totale suivante de la meme ame, et luy donne une nouvelle variation.]
Les observations que l'on vient de lire ne sont que le developpement de celles que Mr. L. m'a fait l'honneur d'examiner. J'y vais faire quelques reflexions sur ses reponses.
[Ainsi tout ce que M. Bayle a dit jusqu'icy n'est que le renforcement de ses premieres objections, où il parle comme je n'y ay pas encor repondu. Maintenant il commence à repliquer à ma reponse, inserée dans l'Histoire des ouvrages des savans, Juillet 1698, et qui doit etre considerée comme inserée icy.]
VIII. Il dit que la loy de la substance de l'animal le porte de la joye à la douleur dans le moment qu'il se voit une solution de continu dans son corps, parce que la loy de la substance indivisible de cet animal est de representer ce qui se fait dans son corps de la maniere que nous l'experimentons, et même de representer en quelque façon et par rapport à ce corps tout ce qui se fait dans le monde. Ces paroles sont une tres bonne explication des fondemens de ce systeme, elles en sont pour ainsi dire le denouement et la clef; mais en même temps elles sont le point de vüe des objections de ceux qui trouvent impossible cette nouvelle Hypothese. La loy dont on nous parle, suppose un decret de Dieu, et montre en quoy ce systeme convient avec celuy des causes occasionnelles.
[Je ne conçois pas la loy de la suite des modifications d'une Ame comme un simple decret de Dieu, mais comme un effect du decret consistant dans la nature de l'ame, comme une loy inscrite dans sa substance. Lors que Dieu met une certaine loy ou regle d'actions à faire dans un automate, il ne se contente pas de luy donner un ordre par son decret, mais il luy donne en même temps le moyen de l'executer, c'est une loy inscrite dans sa nature ou conformation. Il luy donne une structure en vertu de laquelle les actions que Dieu veut ou permet que l'animal fasse, se produiront naturellement par ordre. J'ay la même notion de l'Ame, je la considere comme un Automate immateriel dont la constitution interne est une concentration ou representation d'un Automate materiel, et produit representivement dans cette Ame le même effect.]
Ces deux systèmes se munissent en ce point cy qu'il y a des loix, selon lesquelles l'ame de l'homme doit representer ce qui se fait dans le corps de la maniere que nous l'experimentons. Ils se desunissent dans la maniere de l'execution de ces loix. Les Cartesiens pretendent que Dieu en est l'executeur, Mr. L. veut que l'ame les execute elle même. C'est ce qui me paroist impossible, l'ame n'ayant pas les instrumens, qu'il faudroit qu'elle eut pour une semblable execution. Or quelque infinie que soit la science et la puissance de Dieu, il ne sauroit faire par une Machine destituée d'une certaine piece, ce qui mande le concours de cette piece. Il faudroit qu'il suppleât à ce defaut, et en ce cas là ce seroit luy et non la machine qui produiroit cet effect. Montrons que l'Ame n'a point les instrumens necessaires pour l'execution de la loy divine dont on nous parle, et servons nous de comparaison. Figurons nous à plaisir un animal creé de Dieu, et destiné à chanter incessamment, il chantera tousjours, cela est indubitable; mais si Dieu luy destine une certaine Tablature, il faut de necessité ou qu'il la luy mette devant les yeux, ou qu'il la luy imprime dans la memoire, ou qu'il luy donne un arrangement de muscles qui fasse selon les loix de la mecanique qu'un ton suive tousjours celuy là precisement selon l'ordre de la Tablature. On ne conçoit pas que sans cela cet animal soit jamais capable de se conformer à toute la suite des notes que Dieu a marquée.
[Il suffit qu'on se figure un chantre d'Eglise ou d'opera gagé pour y faire à certaines heures sa fonction de chanter; et qu'il trouve à l'Eglise ou à l'opera un livre de Musique, où il y ait pour les jours et les heures marquées les pieces de musique ou la Tablature qu'il devra chanter. Ce chantre chante à livre ouvert, ses yeux sont dirigés par le livre et sa langue et son gosier sont dirigés par les yeux, mais son ame chante pour ainsi dire par memoire, ou par quelque chose equivalente à la memoire; car puisque le livre de Musique, les yeux et les aureilles ne sauroient influer sur l'ame, il faut qu'elle trouve par elle même et même sans peine et sans application, et sans le chercher ce que son cerveau et ses organes trouvent par l'aide du livre. C'est parce que toute la tablature de ce livre ou des livres qu'on suivra successivement en chantant, est gravée dans son ame virtuellement des le commencement de l'existence de l'ame; comme cette Tablature a été gravée en quelque façon dans les causes materielles avant qu'on est venu à composer ces pièces et à en faire un livre. Mais l'ame ne sauroit s'en appercevoir, car cela est enveloppé dans les perceptions confuses de l'ame, qui expriment tout le detail de l'univers. Et elle ne s'en apperçoit distinctement que dans le temps, que ses organes sont frappés notablement par les notes de cette Tablature.]
Appliquons à l'Ame de l'homme un pareil plan. Mr. L. veut qu'elle ait receu non seulement la faculté de se donner incessamment des pensées, mais aussi la faculté de suivre tousjours un certain ordre de pensées qui correspond aux changemens continuels de la machine du corps. Cet ordre des pensées est comme la Tablature prescrite à l'animal Musicien dont nous parlions cy dessus. Ne faudroit il pas que l'ame, pour changer à chaque moment ses perceptions ou ses modifications selon cette Tablature de pensées, connut la suite des notes et y songeat actuellement? Or l'experience nous montre qu'elle n'en sait rien.
[J'ay déja montré plus d'une fois que l'ame fait beaucoup de choses sans savoir comment elle les fait, lorsqu'elle le fait par le moyen des perceptions confuses et des inclinations ou appetitions insensibles dont il y en a tousjours un grandissime nombre et dont par consequent il est impossible que l'ame s'apperçoive, ou qu'elle puisse les demeler distinctement. Jamais nos perceptions sont parfaitement unies, comme pourroit etre une ligne droite, elles sont tousjours revetues de quelque chose de sensible, qui enveloppe quelque chose de confus, lors même qu'il est clair. C'est ainsi que les notions des couleurs sont claires, et se font bien remarquer. Mais elles sont confuses, car leur composition ne se decouvre point par le sentiment qu'on en a. Elles enveloppent dans leur interieur quelque chose du lumineux qui les excite, de l'objet d'où elles viennent et du milieu par où elles passent. Et elles doivent se ressentir de tout cela, et par consequent d'une infinité de choses qui diversifient le milieu qu'elles traversent, comme l'eau se ressent tousjours un peu de son canal. J'ay montré ailleurs que la perception confuse de l'agrement ou des agremens qui se trouve dans les consonances ou dissonances consiste dans une Arithmetique occulte. L'ame compte les battemens du corps sonnant qui est en vibration, et quand ces battemens se rencontrent regulierement à des intervalles courts, elle y trouve du plaisir. Ainsi elle fait ces comptes sans le savoir. C'est ainsi qu'elle fait encore une infinité d'autres petites operations tres justes, quoyqu'elles ne soyent point volontaires ny connues que par l'effect notable où elles aboutissent enfin, en nous donnant un sentiment clair mais confus, parceque ses sources n'y sont point apperçues. Il faut que le raisonnement tache d'y suppléer, comme on l'a fait dans la Musique, où l'on a decouvert les proportions qui donnent de l'agrement.]
Ne faudroit il pas pour le moins que l'ame au defaut de cette science de ce qu'elle fait, eût en elle une suite d'instrumens particuliers qui fassent chacun une cause necessaire d'une telle ou d'une telle pensée. Ne faudroit il pas les situer de telle façon que precisement l'un operât après l'autre selon la correspondance préetablie entre les changemens de la machine du corps et les pensées de l'ame. Or il est bien certain qu'une substance immaterielle simple et indivisible ne peut point etre composée de cette multitude innumerable d'instrumens particuliers placés l'un devant l'autre selon l'ordre de la Tablature en question. Il n'est donc pas possible que l'Ame execute cette loy.
[Jusqu'icy va cette derniere objection de M. Bayle; il y joint luy même ma reponse, et paroist avouer qu'elle est plausible, et pourroit bien resoudre la difficulté. Car j'y avois répondu en effect, par avance, que l'Ame a tous ces instrumens que M. Bayle demande, placés comme il faut. Mais qu'ils ne sont point materiels. Ce sont les perceptions precedentes mêmes dont naissent les suivantes par les loix des appetits. Voicy ce que M. Bayle dit là dessus.]
Mr. L. suppose que l'Ame ne connoist point distinctement ses perceptions à venir, mais qu'elles les sent confusement, et qu'il y a en chaque substance des traces de tout ce qui luy est arrivé, et de tout ce qui luy arrivera, mais cette multitude de perceptions nous empeche de les distinguer. Mais le moyen de concevoir des traces dans une substance indivisible, simple, immaterielle?
[On entend icy par les traces des marques qui peuvent etre immaterielles comme sont les rapports, les expressions, les representations, les effects par lesquels on peut connoitre quelque cause passée, ou les causes par lesquelles on peut connoitre quelque effect futur. Et puisqu'il y a une grandissime quantité de varietés dans le present état de l'ame qui connoit beaucoup de choses à la fois et en sent encore infiniment d'avantage, et que ces presentes varietés sont un effect de celles d'un etat precedent et une cause de celles d'un état futur, on a crû les pouvoir appeller des traces du passé et du futur, dans lesquelles un esprit assez penetrant pourroit reconnoitre l'un et l'autre; mais notre penetration ne sauroit aller si loin.]
Mr. L. continue ainsi: L'etat present de chaque ame est une suite naturelle de son etat precedent. L'Ame toute simple qu'elle est, a tousjours un sentiment composé de plusieurs perceptions à la fois, ce qui opere autant pour nôtre but, que si elle estoit composée de pieces comme une machine. Car chaque perception precedente a de l'influence sur les suivantes, conformement à une loy d'ordre, qui est dans les perceptions comme dans les mouvemens. .... Les perceptions qui se trouvent dans une même ame en même temps, enveloppant une multitude veritablement infinie de petits sentimens indistinguables, que la suite doit developper; il ne faut point s'étonner de la varieté infinie de ce qui en doit resulter avec le temps. Tout cela n'est qu'une consequence de la nature representative de l'Ame, qui doit exprimer ce qui se passe, et même ce qui passera dans son corps, et en quelque façon dans tous les autres, par la connexion ou correspondance de toutes les parties du monde. Je n'ay pas beaucoup de choses à repliquer à cela: je dis seulement que cette supposition, quand elle sera bien developpée, est le vray moyen de resoudre toutes les difficultés. Mr. L. par la penetration de son grand genie a tres bien compris toute l'etendue et toute la force de l'objection, et où doit etre la source du remede du principal inconvenient. Je suis persuadé qu'il applanira ce qui pourroit etre de plus scabreux dans son systeme, et qu'il nous apprendra d'excellentes choses sur la nature des Esprits. Personne ne peut voyager plus utilement ny plus seurement que luy dans le monde intelligible. J'espere que ses beaux éclaircissemens feront disparoitre
toutes les impossibilités qui se monstrent jusqu'icy à mon imagination, et qu'il resoudra solidement mes difficultés et même celles de Dom François Lami qui se trouvent dans le 2. traité de la connoissance de soy même, depuis la page 225 jusqu'à la page 243 edit. de Paris 1699. Et c'est dans cette esperance que j'ay pû dire sans compliment, que son systeme doit etre consideré comme une conquête de consequence. Il ne se fera pas une affaire de ce qu'au lieu que dans la supposition des Cartesiens il n'y a qu'une seule loy generale pour l'union de tous les esprits, il veut que Dieu donne à chaque esprit une loy particuliere d'où il semble resulter que la constitution primitive de chaque esprit est differente de toute autre specifiquement. Il n'y a jamais deux hommes qui ayent les mêmes pensées, je ne dis pas un mois de suite, mais non pas même pendant deux minutes; il faut donc que le principe de penser ait dans chacun une regle et une nature particuliere. Mais les Thomistes ne disent ils pas que dans la nature Angelique il y a autant d'especes que d'individus?
[Ayant repondu soigneusement et precisement, periode par periode, aux difficultés de M. Bayle d'une maniere tousjours uniforme et fondée sur le même principe, j'espere d'avoir applani tout ce qui a luy paru scabreux, et il semble que luy même paroist enfin assez disposé à abandonner ses objections. J'ay aussi repondu ailleurs aux difficultés de Dom François Lami qui n'étoient que des mesentendus. Enfin la somme de mon systeme revient à cecy que chaque Monade est une concentration de l'univers, et que chaque Esprit est une imitation de la divinité. Qu'en Dieu l'univers se trouve non seulement concentré, mais encore exprimé parfaitement; mais qu'en chaque Monade creée il y a seulement une partie exprimée distinctement qui est plus ou moins grande selon que l'Ame est plus ou moins excellente, et tout le reste qui est infini n'y est exprimé que confusement. Mais qu'il y a en Dieu non seulement la concentration, mais encore la source de l'univers. Il est le centre primitif dont tout le reste emane, et si quelque chose emane de nous au dehors, ce n'est pas immediatement, mais par ce qu'il a voulu accommoder d'abord les choses à nos desirs. Enfin lorsqu'on dit que chaque Monade, Ame, Esprit a receu une loy particuliere, il faut adjouter qu'elle n'est qu'une variation de la loy generale qui regle l'univers; et que c'est comme une même ville paroit differente selon les differens points de veue dont on la regarde. Ainsi il n'est point necessaire que les Ames humaines different specifiquement entre elles, et le contraire a plustot lieu, car il est seur que jamais deux feuilles, deux oeufs, deux corps, quoyque d'une même espece, se ressemblent parfaitement, et les varietés infinies qu'on ne sauroit comprendre sous une notion, font d'autres individus, mais non pas d'autres especes. La merveille est que la sagesse souveraine a trouvé le moyen par les substances representantes de varier le même monde en même temps infiniment, car le monde ayant déja une varieté infinie en luy même et estant varié tel qu'il est et exprimé diversement par une infinité de representations differentes, il reçoit une infinité d'infinités, et ne pouvoit mieux repondre à la nature et aux intentions de son inexprimable auteur qui passe en perfection tout ce qu'on en peut penser.
Reponse aux reflexions contenues dans la seconde Edition du Dictionnaire Critique de M. Bayle, article Rorarius, sur le systeme de l'Harmonie préétablie.
J'avois fait inserer dans le Journal des Sçavans de Paris (Juin et Juillet 1695) quelques Essais sur un systeme nouveau, qui me paroissoient propres à expliquer l'union de l'ame et du corps, où au lieu de la voye de l'influence des Ecoles, et de la voye de l'assistence des Cartesiens, j'avois employé la voye de l'Harmonie preétablie. M. Bayle qui fait donner aux meditations les plus abstraites l'agrément dont elles ont besoin pour attirer l'attention du Lecteur, et qui les approfondit en même temps, en les mettant dans leur jour, avoit bien voulu se donner la peine d'enrichir ce Systeme par ses reflexions inserées dans son Dictionnaire, article Rorarius; mais comme il y rapportoit en même temps des difficultés, qu'il jugeoit avoir besoin d'estre eclaircies, j'avois taché d'y satisfaire dans l'Histoire des ouvrages des Sçavans, Juillet 1698. M. Bayle vient d'y repliquer
dans la seconde edition de son Dictionnaire au même article de Rorarius pag. 2610 lit. L. Il a l'honnesteté de dire, que mes réponses ont mieux developpé le sujet, et que si la possibilité de l'Hypothese de l'Harmonie preétablie estoit bien averée, il ne feroit point difficulté de la preferer à l'Hypothese Cartesienne, parce que la premiere donne une haute idée de l'Auteur des choses, et eloigne (dans le cours ordinaire de la nature) toute notion de conduite miraculeuse. Cependant il luy paroist difficile encor de concevoir, que cette Harmonie preétablie est possible; et pour le faire voir, il commence par quelque chose de plus facile que cela, à son avis, et qu'on trouve pourtant peu faisable, c'est qu'il compare cette Hypothese avec la supposition d'un vaisseau, qui sans estre dirigé de personne, va se rendre de soy même au port desiré. Il dit là dessus, qu'on conviendra que l'infinité de Dieu n'est pas trop grande, pour communiquer à un vaisseau une telle faculté: il ne prononce point absolument sur l'impossibilité de la chose, il juge pourtant, que d'autres la croiront; car vous dirés même (ajoutet-il) que la nature du vaisseau n'est pas capable de recevoir de Dieu cette faculté là. Peutestre qu'il a jugé que selon l'Hypothèse en question il faudroit concevoir que Dieu a donné au vaisseau pour cet effect une faculté à la Scholastique, comme celle qu'on donne dans les écoles aux corps pesans, pour les mener vers le centre. Si c'est ainsi qu'il l'entend, je suis le premier à rejetter cette supposition; mais s'il l'entend d'une faculté du vaisseau explicable par les regles de la Mecanique, et par les ressorts internes, aussi bien que par les circonstances externes, et s'il rejette neantmoins la supposition comme impossible, je voudrois qu'il donnât quelque raison de ce jugement. Car bien que je n'aye point besoin de la possibilité de quelque chose qui ressemble tout à fait à ce vaisseau, de la maniere que M. Bayle le semble concevoir, comme je le feray voir plus bas; je crois pourtant, qu'à bien considerer les choses, bien loin qu'il y ait de la difficulté là dessus à l'egard de Dieu, il semble plustost qu'un Esprit fini pourroit estre assés habile pour en venir à bout. Il n'y a point de doute qu'un homme pourroit faire une machine capable de se promener durant quelque temps par une ville, et de se tourner justement aux coins de certaines rues. Un esprit incomparablement plus parfait, quoyque borné, pourroit aussi prevoir et eviter un nombre incomparablement plus grand d'obstacles. Ce qui est si vray, que si ce monde selon l'Hypothese de quelques uns, n'estoit qu'un composé d'un nombre fini d'Atomes, qui se remuassent suivant les loix de la mecanique, il est seur, qu'un esprit fini pourroit estre assés relevé pour comprendre et prevoir demonstrativement tout ce qui y doit arriver dans un temps determiné, de sorte que cet Esprit pourroit non seulement fabriquer un vaisseau, capable d'aller tout seul à un port nommé, en luy donnant d'abord le tour, la direction, et les ressorts qu'il faut. Mais il pourroit encor former un corps capable de contrefaire un homme, car il n'y a que du plus et du moins, qui ne changent rien dans le pays des possibilités: et quelque grande que soit la multitude des fonctions d'une machine, la puissance et l'artifice de l'ouvrier peuvent croistre à proportion, de sorte que n'en point voir la possibilité, seroit ne pas assés considerer les degrés des choses. Il est vray que le monde n'est pas un composé d'un nombre fini d'atomes, mais plustost comme une machine composée dans chacune de ses parties d'un nombre veritablement infini de ressorts; mais il est vray aussi, que celuy qui l'a faite, et qui la gouverne, est d'une perfection encor plus infinie, puisqu'elle va à une infinité de Mondes possibles, qu'il a dans l'entendement et dont il a choisi celuy qui luy a plû. Cependant pour revenir aux esprits bornés, on peut juger par de petits echantillons, qui se trouvent quelquesfois parmy nous, où peuvent aller ceux que nous ne connoissons pas. Il y a par exemple des hommes capables de faire promptement des grands calculs d'arithmétique par la seule pensée. M. de Monconis fait mention d'un tel homme qui estoit de son temps en Italie, et il y en a un aujourdhuy en Suede, qui n'a pas même appris l'Arithmetique ordinaire, et que je voudrois qu'on ne negligeast point de bien taster sur sa maniere de proceder. Et qu'est ce que l'homme, quelque excellent qu'il puisse estre, au prix de tant de creatures possibles et même existantes? telles que les anges ou genies, qui nous pourroient surpasser en toute sorte de comprehensions et de raisonnemens, incomparablement plus que ces merveilleux possesseurs d'une Arithmétique naturelle nous surpassent en matiere de Nombres. J'avoue que le vulgaire n'entre point dans ces considerations: on l'étourdit par des objections, où il faut penser à ce qui n'est pas ordinaire, ou même qui est sans exemple parmy nous. Mais quand on pense à la grandeur et à la varieté de l'Univers, on en juge tout autrement. M. Bayle sur tout ne peut point manquer de voir la justesse de ces consequences. Il est vray, que mon hypothèse n'en depend point, comme je le montreray tantost; mais quand elle en dependroit,
et quand on auroit droit de dire, qu'elle est plus surprenante que celle des Automates (dont je feray voir pourtant plus bas, qu'elle ne fait que pousser les bons endroits, et ce qu'il y a de solide), je ne m'en allarmerois pas, supposé qu'il n'y ait point d'autre moyen d'expliquer les choses conformement aux loix de la nature. Car il ne faut point se regler en ces matieres sur les notions populaires, au prejudice des consequences certaines. D'ailleurs ce n'est pas dans le merveilleux de la supposition que consiste ce qu'un Philosophe doit objecter aux automates, mais dans le defaut des principes, puisqu'il faut par tout des Entelechies; et c'est avoir une petite idée de l'Auteur de la Nature (qui multiplie, autant qu'il se peut, ses petits Mondes, ou ses miroirs actifs indivisibles), que de n'en donner qu'aux corps humains. Il est même impossible qu'il n'y en ait par tout.
Jusqu'icy nous n'avons parlé que de ce que peut une substance bornée; mais à l'egard de Dieu, c'est bien autre chose, et bien loin que ce qui a paru impossible d'abord, le soit en effect, il faut dire plustost qu'il est impossible que Dieu en use autrement, estant, comme il est, infiniment puissant et sage, et gardant en tout l'ordre et l'harmonie, autant qu'il est possible. Mais qui plus est, ce qui paroist si étrange quand on le considere detaché, est une consequence certaine de la constitution des choses, de sorte que le merveilleux universel fait cesser et absorbe, pour ainsi dire, le merveilleux particulier, puisqu'il en rend raison. Car tout est tellement reglé et lié, que ces machines de la nature, qui ne manquent point, qu'on compare à des vaisseaux, qui iroient au port d'eux mêmes, malgré tous les detours et toutes les tempestes, ne sauroient estre jugées plus estranges, qu'une fusée qui coule le long d'une corde, ou qu'une liqueur qui court dans un canal. De plus, les corps n'estant pas des atomes, mais estant divisibles et divisés même à l'infini, et tout en estant plein, il s'ensuit que le moindre petit corps reçoit quelque impression à part du moindre changement de tous les autres, quelques eloignés et petits qu'ils soyent, et doit estre ainsi un miroir exact de l'univers: ce qui fait qu'un esprit assés penetrant pour cela pourroit, à mesure de sa penetration, voir et prevoir dans chaque corpuscule ce qui se passe et se passera dans ce corpuscule, ce qui se passe et se passera par tout, et dans ce corpuscule et au dehors. Ainsi rien n'y arrive, pas même par le choc des corps environnans, qui ne suive de ce qui est déja interne, et qui en puisse troubler l'ordre. Et cela est encor plus manifeste dans les substances simples, ou dans les principes actifs mêmes, que j'appelle des Entélechies primitives avec Aristote, et que selon moy rien ne sauroit troubler. C'est pour répondre à une note marginale de M. Bayle pag. 2612 lit. b où il m'objecte, qu'un corps organique estant »composé de plusieurs substances, dont chacune a un principe d'action, reellement distinct du principe de chacune des autres, et l'action de chaque principe estant spontanée, cela doit varier à l'infini les effects; et le choc des corps voisins doit mêler quelque contrainte à la spontaneité naturelle de chacun.« Mais il faut considerer que c'est de tout temps que l'un s'est déja accommodé à tout autre, et se porte à ce que l'autre exigera de luy. Ainsi il n'y a de la contrainte dans les substances qu'au dehors et dans les apparences. Et cela est si vray, que le mouvement de quelque point qu'on puisse prendre dans le monde, se fait dans une ligne d'une nature determinée, que ce point a prise une fois pour toutes, et que rien ne luy fera jamais quitter. Et c'est ce que je crois pouvoir dire de plus precis et de plus clair pour des esprits geometriques, quoyque ces sortes de lignes passent infiniment celles qu'un esprit fini peut comprendre. Il est vray que cette ligne seroit droite, si ce point pouvoit estre seul dans le monde; et que maintenant elle est due, en vertu des loix de mecanique, au concours de tous les corps: aussi est ce par ce concours même, qu'elle est preétablie. Ainsi j'avoue que la spontaneité n'est pas proprement dans la masse (à moins que de prendre l'univers tout entier, à qui rien ne resiste); car si ce point pouvoit commencer d'estre seul, il continueroit non pas dans la ligne preétablie, mais dans la droite tangente. C'est donc proprement dans l'Entelechie (dont ce point est le point de veue) que la spontaneité se trouve: et au lieu que le point ne peut avoir de soy que la tendance dans la droite qui touche cette Ligne, parce qu'il n'a point de memoire, pour ainsi dire, ny de pressentiment, l'Entelechie exprime la courbe preétablie même, les corps environnans ne pouvant point avoir d'influence sur cette Ame ou Entelechie, de sorte qu'en ce sens rien n'est violent à son egard. Quoyque ce que les hommes appellent violent ne laisse pas d'avoir lieu, en tant que cette Ame a des perceptions confuses et par consequent involontaires. Or tout cela fait voir enfin comment toutes les merveilles du vaisseau, qui se conduit luy même au port sans pilote, ou de la Machine qui fait les fonctions de l'homme sans intelligence,
et je ne sçay combien d'autres fictions qu'on peut objecter encor, et qui font paroistre nos suppositions incroyables lorsqu'on les considere comme detachées, cessent de faire difficulté; et comment tout ce qu'on avoit trouvé étrange se perd entierement, lorsqu'on considere que les choses sont determinées ou inclinées à ce qu'elles doivent faire. Tout ce que l'ambition, ou autre passion fait faire à l'ame de Cesar, est aussi representé dans son corps: et tous les mouvemens de ces passions viennent des impressions des objets jointes aux mouvemens internes; et le corps est fait en sorte que l'ame ne prend jamais des resolutions où les mouvemens du corps ne s'accordent, les raisonnemens mêmes les plus abstraits y trouvant leur jeu, par le moyen des caracteres, qui les representent à l'imagination. En un mot, tout se fait dans le corps, à l'egard du detail des phenomenes, comme si la mauvaise doctrine de ceux qui croyent que l'ame est materielle suivant Epicure et Hobbes, estoit veritable; ou comme si l'homme même n'estoit que corps, ou qu'Automate. Aussi ont ils poussé jusqu'à l'homme, ce que les Cartesiens accordent à l'egard de tous les autres animaux, ces Materialistes ayant fait voir en effect que rien ne se fait par l'homme avec toute sa raison, qui dans le corps ne soit un jeu d'images, de passions et de mouvemens. On s'est prostitué en voulant prouver le contraire, et on a seulement preparé matiere de triomphe à l'erreur, en se prenant de ce biais. Les Cartesiens ont fort mal reussi (à peu pres comme Epicure avec sa declination des Atomes, dont Ciceron se moque si bien), lorsqu'ils ont voulu, que l'ame ne pouvant point donner du mouvement au corps, en change pourtant la direction; mais ny l'un ny l'autre ne se peut et ne se doit, et les materialistes n'ont point besoin d'y recourir, de sorte que rien de ce qui paroist au dehors de l'homme, n'est capable de refuter leur doctrine, ce qui suffit pour établir une partie de mon Hypothese. Ceux qui montrent aux Cartesiens, que leur maniere de prouver que les Bestes ne sont que des Automates, va jusqu'à justifier celuy qui diroit qu'il est possible metaphysiquement parlant, que tous les autres hommes, hormis luy, soyent des simples automates aussi, ont dit justement et precisement ce qu'il me faut pour cette moitié de mon hypothese, qui regarde le corps. Mais outre les principes, qui etablissent les Monades, dont les composés ne sont que les resultats, l'expérience interne refute la doctrine Epicureenne: c'est la conscience qui est en nous de ce moy qui s'apperçoit des choses qui se passent dans le corps; et la perception ne pouvant estre expliqué par les figures et les mouvemens, établit l'autre moitié de mon hypothese, et nous fait reconnoistre en nous une substance indivisible, qui doit estre elle même la source de ses phenomenes, de sorte que suivant cette seconde moitié de mon hypothese tout se fait dans l'ame, comme s'il n'y avoit point de corps; de même que selon la première moitié tout se fait dans le corps, comme s'il n'y avoit point d'ame. Et la Raison veut qu'on juge que les autres hommes ont le même avantage que nous. Outre que j'ay monstré souvent, que dans les corps mêmes, quoyque le détail des phenomenes ait des raisons mecaniques, la derniere analyse des loix de mecanique et la nature des substances nous oblige enfin de recourir aux principes actifs indivisibles; et que l'ordre admirable qui s'y trouve, nous fait voir, qu'il y a un principe universel, dont l'intelligence aussi bien que la puissance est suprême. Et comme il paroist par ce qu'il y a de bon et de solide dans la fausse et mechante doctrine d'Epicure, qu'on n'a point besoin de dire que l'ame change les tendances, qui sont dans le corps; il est aisé de juger aussi, qu'il n'est point necessaire non plus, que la masse materielle envoye des pensées à l'ame par l'influence de je ne sçay quelles espèces chimeriques de l'Ecole, ny que Dieu soit tousjours l'interprete du corps auprès de l'ame, tout aussi peu qu'il a besoin d'interpreter les volontés de l'ame au corps comme le voudroient les Cartesiens: l'Harmonie preétablie estant un bon truchement de part et d'autre. Ce qui fait voir que ce qu'il y a de bon dans les hypotheses d'Epicure et de Platon, des plus grands Materialistes et des plus grands Idealistes, se reunit icy; et qu'il n'y a plus rien de surprenant icy que la seule sureminente perfection du souverain principe, monstrée maintenant dans son ouvrage au delà de tout ce qu'on en a crû jusqu'à present. Quelle merveille donc, que tout aille bien et avec justesse? puisque toutes choses conspirent et se conduisent par la main, depuis qu'on suppose que ce tout est parfaitement bien conçu. Ce seroit plustost la plus grande de toutes les merveilles, ou plustost ce seroit la plus étrange des absurdités, si ce vaisseau destiné à bien aller, si cette Machine à qui le chemin a esté tracé de tout temps, pourroit manquer malgré les mesures que Dieu a prises. »Il ne faut donc pas comparer nôtre hypothese à l'egard de la masse corporelle, avec un vaisseau qui se mene soy même au port«; mais avec ces bateaux de trajet, attachés à une corde qui traverse la riviere. C'est comme dans les machines de Theatre, et dans les feux d'artifice, dont on ne trouve plus la justesse étrange, quand on sait comment tout est conduit; il est vray qu'on transporte l'admiration de l'ouvrage à l'inventeur, tout comme lorsqu'on voit maintenant que les planetes n'ont point besoin d'estre menées par des intelligences.
Jusqu'icy nous n'avons presque parlé que des objections qui regardent le corps ou la matiere, et il n'y a point non plus d'autre difficulté qu'on ait apportée que celle du merveilleux, mais beau et reglé et universel, qui se doit trouver dans les corps, afin qu'ils s'accordent entre eux, et avec les ames; ce qui à mon avis doit estre pris plustost pour une preuve, que pour une objection, auprès des personnes qui jugent comme il faut de la puissance et de l'intelligence de l'art divin, pour parler avec M. Bayle, qui avoue aussi, qu'il ne se peut rien imaginer qui donne une si haute idée de l'intelligence et de la puissance de l'Auteur de toutes choses. Maintenant il faut venir à l'Ame, où M. Bayle trouve encor des difficultés, après ce que j'avois dit pour resoudre les premieres. Il commence par la comparaison de cette ame toute seule et prise à part, sans recevoir rien au dehors, avec un Atome d'Epicure, environné de vuide; et en effect, je considere les ames, ou plustost les Monades, comme des Atomes de substance, puisqu'à mon avis, il n'y a point d'Atomes de matiere dans la nature, la moindre parcelle de la matiere ayant encor des parties. Or l'atome, tel qu'Epicure s'est imaginé, ayant de la force mouvante, qui luy donne une certaine direction, l'executera sans empechement, et uniformement, supposé qu'il ne rencontre aucun autre atome. L'ame de même, posée dans cet estat, où rien de dehors ne la change, ayant receu d'abord un sentiment de plaisir, il semble, selon M. Bayle, qu'elle se doit tousjours tenir à ce sentiment. Car lorsque la cause totale demeure, l'effect doit tousjours demeurer. Que si j'objecte, que l'ame doit estre considerée comme dans un estat de changement, et qu'ainsi la cause totale ne demeure point, M. Bayle répond, que ce changement doit estre semblable au changement d'un atome, qui se meut continuellement sur la même ligne (droite) et d'une vistesse uniforme. Et quand il accorderoit (dit il) la metamorphose des pensées, pour le moins faudroit il que le passage, que j'établis d'une pensée à l'autre, renfermât quelque raison d'affinité. Je demeure d'accord des fondemens de ces objections, et je les employe moy même, pour expliquer
mon systeme. L'estat de l'ame, comme de l'atome, est un estat de changement, une tendance: l'atome tend à changer de lieu, l'ame à changer de pensée; l'un et l'autre de soy change de la maniere la plus simple et la plus uniforme, que son estat permet. D'où vient il donc (me dirat-on) qu'il y a tant de simplicité dans le changement de l'atome, et tant de varieté dans les changemens de l'ame? C'est que l'atome (tel qu'on le suppose, quoyqu'il n'y ait rien de tel dans la nature) bien qu'il ait des parties, n'a rien qui cause de la varieté dans sa tendance, parce qu'on suppose, que ces parties ne changent point leur rapports, au lieu que l'ame, toute indivisible qu'elle est, renferme une tendance composée, c'est à dire une multitude de pensées presentes, dont chacune tend à un changement particulier, suivant ce qu'elle renferme, et qui se trouvent en elle tout à la fois, en vertu de son rapport essentiel à toutes les autres choses du monde. Aussi est ce entre autres le defaut de ce rapport, qui bannit les atomes d'Epicure de la nature. Car chaque chose ou portion de l'Univers doit marquer toutes les autres, de sorte que l'ame, à l'egard de la varieté de ses modifications, doit estre comparée avec l'univers, qu'elle représente, selon son point de veue et même en quelque façon avec Dieu, dont elle represente finiment l'infinité (à cause de sa perception confuse et imparfaite de l'infini) plustost qu'avec un Atome materiel. La pensée du plaisir paroist simple, mais elle ne l'est pas, et qui en feroit l'Anatomie, trouveroit qu'elle enveloppe tout ce qui nous environne et par consequent tout ce qui environne l'environnant. Et la raison du changement des pensées dans l'ame est la même que celle du changement des choses dans l'univers qu'elle represente. Car les raisons de mecanique, qui sont developpées dans les corps, sont reunies, et pour ainsi dire, concentrées dans les ames ou Entelechies, et y trouvent même leur source. Il est vray que toutes les Entelechies ne sont pas, comme nostre ame, des images de Dieu, n'estant pas toutes faites pour estre membres d'une societé, ou d'un Estat dont il soit le Chef; mais elles sont tousjours des images de l'Univers. Ce sont des mondes en raccourci, à leur mode: des simplicités fécondes; des unités de substances, mais virtuellement infinies, par la multitude de leur modifications; des centres, qui expriment une circumference infinie. Et il est necessaire qu'elles le soyent, comme je l'ay expliqué autresfois dans des lettres échangées avec M. Arnaud. Et leur durée ne doit embarasser personne, non plus que celle des atomes des Gassendistes. Au reste, comme Socrate a remarqué dans le Phedon de Platon, parlant d'un homme qui se gratte, souvent du plaisir à la douleur il n'y a qu'un pas, extrema gaudii luctus occupat. De sorte qu'il ne faut point s'étonner de ce passage;1 il semble quelquesfois que le plaisir n'est qu'un compose de petites perceptions, dont chacune seroit une douleur, si elle étoit grande.
M. Bayle reconnoist déja, que j'ay taché de répondre à une bonne partie de ses objections: il considere aussi, que dans le systeme des causes occasionnelles, il faut que Dieu soit l'executeur de ses propres loix, au lieu que dans le nostre c'est l'ame; mais il objecte que l'ame n'a point d'instrumens pour une semblable exécution. Je réponds, et j'ay répondu, qu'elle en a: ce sont ses pensées presentes, dont naissent les suivantes; et on peut dire, qu'en elle, comme partout ailleurs, le present est gros de l'avenir. Je crois que M. Bayle demeurera d'accord, et tous les Philosophes avec luy, que nos pensées ne sont jamais simples; et qu'à l'égard de certaines pensées l'ame a le pouvoir de passer d'elle même de l'une à l'autre, comme lorsqu'elle va des premisses à la conclusion, ou de la fin aux moyens. Le R. P. Malebranche même demeure d'accord, que l'ame a des actions internes volontaires. Or quelle raison y at-il, pour empêcher que cela n'ait lieu en toutes ses pensées? C'est peutestre qu'on a crû que les pensées confuses different toto genere des distinctes, au lieu qu'elles sont seulement moins distinguées et moins développées à cause de leur multiplicité. Cela a fait, qu'on a tellement attribué au corps certains mouvemens, qu'on a raison d'appeller involontaires, qu'on a crû qu'il n'y a rien dans l'ame qui y réponde: et on a crû reciproquement, que certaines pensées abstraites ne sont point representées dans le corps. Mais il y a erreur dans l'un et dans l'autre, comme il arrive ordinairement dans ces sortes de distinctions, parce qu'on n'a pris garde qu'à ce qui paroist le plus. Les plus abstraites pensées ont besoin de quelque imagination: et quand on considere ce que c'est que les pensées confuses (qui ne manquent jamais d'accompagner les plus distinctes que nous puissions avoir) comme sont celles des couleurs, odeurs, saveurs, de la chaleur, du froid etc., on reconnoist qu'elles enveloppent tousjours l'infini, et non seulement ce qui se passe en nostre corps, mais encor par son moyen, ce qui arrive ailleurs; et servent ainsi bien plus ici à nostre but, que cette legion de substances dont parle M. Bayle, comme d'un instrument qui sembloit necessaire aux fonctions que je donne à l'ame. Il est vray qu'elle a ces légions à son service, mais non pas au dedans d'elle même. Car il n'y a point d'Ame ou Entelechie, qui ne soit dominante par rapport à une infinité d'autres qui entrent dans ses organes, et l'Ame n'est jamais sans quelque corps organique convenable à son present Estat. C'est donc des perceptions présentes avec la tendance reglée au changement convenable à ce qui est au dehors, que se forme cette tablature de Musique qui fait sa leçon. Mais (dit M. Bayle) ne faudroit il pas qu'elle connût (distinctement) la suite des notes, et y pensât (ainsi) actuellement? Je réponds que non: il luy suffit de les avoir enveloppées dans ses pensées confuses, de la même maniere que l'Ame a mille choses dans la memoire, sans y penser distinctement, autrement toute Entelechie seroit Dieu, si elle connoissoit distinctement tout cet infini qu'elle enveloppe. Car Dieu exprime tout parfaitement à la fois, possible et existant, passé, present et futur. Il est la source universelle de tout, et les Monades creées l'imitent autant qu'il est possible que des creatures le fassent: il les a faites sources de leur phenomenes, qui contiennent des rapports à tout, mais plus ou moins distincts, selon les degrés de perfection de chacune de ces substances. Où en est l'impossibilité? il paroist plustost que cela se doit pour approcher les Creatures à Dieu, autant qu'il se peut raisonnablement. Je voudrois voir quelque argument positif, qui menât à quelque contradiction, ou à l'opposition de quelque verité prouvée. De dire que cela est surprenant, ce ne seroit pas une objection. Au contraire, tous ceux qui reconnoissent des substances immaterielles et indivisibles, leur accordent une multitude de perceptions à la fois, et une spontaneité dans leur raisonnemens et actes volontaires. De sorte que je ne fais qu'étendre la spontaneité aux pensées confuses et involontaires, et monstrer que leur nature est d'envelopper des rapports à tout ce qui est au dehors. Comment prouver que cela ne se peut, ou qu'il faut necessairement que tout ce qui est en nous, nous soit connu distinctement? N'est il pas vray, que nous ne saurions nous souvenir tousjours, même de ce que nous savons, et où nous rentrons tout d'un coup, par une petite occasion de reminiscence? Et combien de varietés ne pouvons nous pas avoir encor dans l'ame, où il ne nous est point permis d'entrer si vite? Autrement l'ame seroit un Dieu, au lieu qu'il luy suffit d'estre un petit monde, qu'on trouve aussi imperturbable que le grand, lorsqu'on considere qu'il y a de la spontaneité dans le confus, comme dans le distinct. Mais on a raison dans un autre sens d'appeller perturbations avec les anciens, ou passions, ce qui consiste dans les pensées confuses, où il y a de l'involontaire et de l'inconnu; et c'est ce que dans le langage commun, on n'attribue pas mal au combat du corps et de l'esprit, puisque nos pensées confuses representent le corps ou la chair, et font nostre imperfection.
Comme j'avois déja donné cette réponse en substance, que les perceptions confuses enveloppent tout ce qui est au dehors, et renferment des rapports infinis, M. Bayle, apres l'avoir rapportée, ne la refute pas; il dit plustost que cette supposition, quand elle sera bien developpée, est le vray moyen de resoudre toutes les difficultés; et il me fait l'honneur de dire, qu'il espere que je resoudray solidement les siennes. Quand il ne l'auroit dit que par honnesteté, je n'aurois pas laissé de faire des efforts pour cela, et je crois de n'en avoir passé aucune: et si j'ay laissé quelque chose, sans tacher d'y satisfaire, il faudra que je n'aye point pû voir en quoy consistoit la difficulté qu'on me vouloit opposer; ce qui me donne quelquesfois le plus de peine en répondant. J'aurois souhaité de voir pourquoy l'on croit, que cette multitude de perceptions, que je suppose dans une substance indivisible, n'y sauroit avoir lieu; car je crois que, quand même l'expérience et le sentiment commun ne nous en feroient point reconnoistre une grande varieté dans nostre ame, il seroit permis de la supposer. Ce ne sera pas une preuve d'impossibilité de dire seulement, qu'on ne sauroit concevoir une telle ou telle chose, quand on ne marque pas en quoy elle choque la raison, et quand la difficulté n'est que dans l'imagination, sans qu'il y en ait dans l'entendement.
Il y a du plaisir d'avoir à faire à un opposant aussi equitable et aussi profond en même temps, que M. Bayle, qui rend tellement justice, qu'il previent souvent les réponses, comme il a fait en remarquant que, selon moy, la constitution primitive de chaque esprit estant différente de celle de tout autre, cela ne doit pas paroistre plus extraordinaire, que ce que disent les Thomistes, apres leur Maistre, de la diversité specifique de toutes les intelligences separées. Je suis bien aise de me rencontrer encor en cela avec luy, car j'ay allegué quelque part cette même autorité. Il est vray que, suivant ma definition de l'espece, je n'appelle pas cette différence specifique; car comme, selon moy, jamais deux individus ne se ressemblent parfaitement, il faudroit dire que jamais deux individus ne sont d'une même espece; ce qui ne seroit point parler juste. Je suis faché, de n'avoir pas encor pû voir les objections de Dom François Lami, contenues (à ce que M. Bayle m'apprend) dans son second traité de la Connaissance de soy même (edit. 1699), autrement j'y aurois encor dirigé mes réponses. M. Bayle m'a voulu epargner exprès les objections communes à d'autres systemes, et c'est encor une obligation que je luy ay. Je diray seulement, qu'à l'egard de la force donnée aux creatures, je crois d'avoir répondu dans le mois de Septembre du Journal de Leipzic 16982 à toutes les objections du memoire d'un savant homme, contenues dans le même Journal 1697, que M. Bayle cite à la marge lit. s, et d'avoir demonstré même, que sans la force active dans les corps, il n'y auroit point de varieté dans les phenomenes, ce qui vaudroit autant, que s'il n'y avoit rien du tout. Il est vray que ce savant adversaire a repliqué (May 1699), mais c'est proprement en expliquant son sentiment, et sans toucher assés à mes raisons contraires: ce qui a fait, qu'il ne s'est point souvenu de répondre à cette demonstration, d'autant qu'il regardoit la matiere comme inutile à persuader et à éclaircir d'avantage, et même comme capable d'alterer la bonne intelligence. J'avoue que c'est le destin ordinaire des contestations, mais il y a de l'exception; et ce qui s'est passé entre M. Bayle et moy, paroist d'une autre nature. Je tache tousjours de mon côté de prendre des mesures propres à conserver la moderation, et à pousser l'eclaircissement de la chose, à fin que la dispute non seulement ne soit pas nuisible, mais puisse même devenir utile. Je ne say si j'ay obtenu maintenant ce dernier point; mais quoyque je ne puisse me flatter de donner une entiere satisfaction à un esprit aussi pénétrant que celuy de M. Bayle, dans une matiere aussi difficile que celle dont il s'agit, je seray tousjours content, s'il trouve que j'ay fait quelque progrès dans une si importante recherche.
Je n'ay pû m'empecher de renouveller le plaisir, que j'avois eu autresfois, de lire avec une attention particuliere plusieurs articles de son excellent
et riche Dictionnaire, et entre autres ceux qui regardent la Philosophie, comme les articles des Pauliciens, Origene, Pereira, Rorarius, Spinosa, Zenon. J'ay esté surpris tout de nouveau de la fecondité, de la force et du brillant des pensées. Jamais ancien Academicien, sans excepter Carneade, n'aura mieux fait sentir les difficultés. M. Foucher, quoyque tres habile dans ces meditations, n'y approchoit pas, et moy je trouve que rien au monde n'est plus utile pour surmonter ces mêmes difficultés. C'est ce qui fait que je me plais extremement aux objections des personnes habiles et moderées, car je sens que cela me donne des nouvelles forces, comme dans la fable d'Antée terrassé. Et ce qui me fait parler avec un peu de confiance, c'est que ne m'estant fixé qu'apres avoir regardé de tous costés et bien balancé, je puis peutestre dire sans vanité: Omnia praecepi atque animo mecum peregi. Mais les objections me remettent dans les voyes, et m'épargnent bien de la peine: car il n'y en a pas peu de vouloir repasser par tous les écarts, pour deviner et prevenir ce que d'autres peuvent trouver à redire, puisque les preventions et les inclinations sont si differentes, qu'il y a eu des personnes fort penetrantes, qui ont donné d'abord dans mon hypothese, et ont pris même la peine de la recommander à d'autres. Il y en a eu encor de tres habiles, qui, m'ont marqué l'avoir déja eue en effect; et même quelques autres ont dit, qu'ils entendoient ainsi l'hypothese des causes occasionnelles, et ne la distinguoient point de la mienne, dont je suis bien aise. Mais je ne le suis pas moins, lorsque je vois qu'on se met à l'examiner comme il faut.
Pour dire quelque chose sur les articles de M. Bayle, dont je viens de parler, et dont le sujet a beaucoup de connexion avec cette matière, il semble que la raison de la permission du mal vient des possibilités eternelles, suivant lesquelles cette maniere d'Univers qui l'admet et qui a esté admise à l'existence actuelle, se trouve la plus parfaite en somme parmy toutes les façons possibles. Mais on s'egare, en voulant monstrer en detail, avec les Stoiciens, cette utilité du mal qui releve le bien, que S. Augustin a bien reconnue en general, et qui, pour ainsi dire, fait reculer pour mieux sauter; car peut-on entrer dans les particularités infinies de l'Harmonie universelle? Cependant s'il falloit choisir entre deux, suivant la raison, je serois plustost pour l'Origeniste, et jamais pour le Manichéen. Il ne me paroist pas aussi qu'il faille oster l'action ou la force aux Creatures, sous pretexte qu'elles créeroient si elles produisoient des modalités. Car c'est Dieu qui conserve et crée continuellement leur forces, c'est à dire, une source de modifications, qui est dans la créature, ou bien un estat, par lequel on peut juger qu'il y aura changement de modifications; parce que sans cela je trouve (comme j'ay dit cy dessus d'avoir monstré ailleurs) que Dieu ne produiroit rien, et qu'il n'y auroit point de substances hormis la sienne, ce qui nous raméneroit toutes les absurdités du Dieu de Spinosa. Aussi paroist il, que l'erreur de cet Auteur ne vient que de ce qu'il a poussé les suites de la doctrine, qui oste la force et l'action aux creatures.
Je reconnois que le temps, l'étendue, le mouvement, et le continu en general de la maniere qu'on les prend en Mathematiques, ne sont que des choses ideales, c'est à dire, qui expriment les possibilités, tout comme font les nombres. Hobbes même a defini l'espace par phantasma existentis. Mais pour parler plus juste, l'Etendue est l'ordre des coëxistences possibles, comme le Temps est l'ordre des possibilités inconsistentes, mais qui ont pourtant de la connexion. Ainsi l'un regarde les choses simultanées ou qui existent ensemble, l'autre celles qui sont incompatibles et qu'on conçoit pourtant toutes comme existentes, et c'est qui fait qu'elles sont successives. Mais l'Espace et le Temps pris ensemble font l'ordre des possibilités de tout un Univers, de sorte que ces ordres (c'est à dire l'Espace et le Temps) quadrent non seulement à ce qui est actuellement, mais encor à ce qui pourroit estre mis à la place, comme les nombres sont indifferens à tout ce qui peut estre res numerata. Et cet enveloppement du possible avec l'Existent fait une continuité uniforme et indifferente à toute division. Et quoyque dans la nature il ne se trouve jamais des changemens parfaitement uniformes, tels que demande l'dée que les Mathematiques nous donnent du mouvement, non plus que des figures actuelles à la rigueur de la nature de celles que la Geometrie nous enseigne, parce que le monde actuel n'est point demeuré dans l'indifference des possibilités, estant venu à des divisions ou multitudes effectives, dont les resultats sont les phenomenes qui se presentent et qui sont variés dans les moindres parties: neantmoins les phenomenes actuels de la nature sont menagés et doivent l'estre de telle sorte, qu'il ne se rencontre jamais rien, où la loy de la continuité (que j'ay introduite, et dont j'ay fait la premiere mention dans les Nouvelles de la Republique des Lettres de M. Bayle) et toutes les autres règles les plus exactes des Mathematiques soient violées. Et bien loin de cela, les choses ne sauroient estre rendues intelligibles que par ces règles, seules capables, avec celles de l'Harmonie, ou de la perfection, que la veritable Metaphysique fournit, de nous faire entrer dans les raisons et veues de l'Auteur des choses. La trop grande multitude des compositions infinies fait à la verité que nous nous perdons enfin, et sommes obligés de nous arrester dans l'application des règles de la Metaphysique, aussi bien que dans les applications des Mathematiques à la Physique; cependant jamais ces applications ne trompent, et quand il y a du mécompte après un raisonnement exact, c'est qu'on ne sauroit assez éplucher le fait, et qu'il y a imperfection dans la supposition. On est même d'autant plus capable d'aller loin dans cette application, qu'on est plus capable de ménager la considération de l'infini, comme nos dernieres méthodes l'ont fait voir. Ainsi quoyque les méditations Mathematiques soient idéales, cela ne diminue rien de leur utilité, parce que les choses actuelles ne sauroient s'écarter de leurs règles; et on peut dire en effect, que c'est en cela que consiste la réalité des phénomènes, qui les distingue des songes. Les Mathématiciens cependant n'ont point besoin du tout des discussions métaphysiques, ni de s'embarrasser de l'existence réelle des points, des indivisibles, des infiniment petits, et des infinis à la rigueur. Je l'ay marqué dans ma réponse à l'endroit des Mémoires de Trevoux, May et Juin 1701, que M. Bayle a cité dans l'article de Zénon: et j'ay donné à considérer la même année, qu'il suffit aux Mathématiciens, pour la rigueur de leur démonstrations, de prendre au lieu des grandeurs infiniment petites, d'aussi petites qu'il en faut, pour monstrer que l'erreur est moindre que celle qu'un adversaire vouloit assigner, et par conséquent qu'on n'en sauroit assigner aucune, de sorte que quand les infiniment petits exacts, qui terminent la diminution des assignations, ne seroient que comme les racines imaginaires, cela ne nuiroit point au calcul infinitésimal, ou des différences et des sommes, que j'ay proposé, que des excellens Mathématiciens ont cultivé si utilement, et où l'on ne sauroit s'égarer, que faute de l'entendre, ou faute d'application, car il porte sa démonstration avec soy. Aussi at-on reconnu depuis dans le Journal de Trevoux, au même endroit, que ce qu'on y avoit dit auparavant n'alloit pas contre mon explication. Il est vray qu'on y prétend encor, que cela va contre celle de Mr. le Marquis de l'Hôpital; mais je crois qu'il ne voudra pas, non plus que moy, charger la Géométrie des questions métaphysiques.
J'ay presque ri des airs que Mr. le Chevalier de Méré s'est donné dans sa Lettre à M. Pascal que M. Bayle rapporte au même article. Mais je vois que le Chevalier savoit, que ce grand Génie avoit ses inégalités, qui le rendoient quelquesfois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés, et le dégoûtoient même par intervalles des connoissances solides: ce qu'on a vu arriver depuis, mais sans retour, à Messieurs Stenonis et Swammerdam, faute d'avoir joint la Métaphysique véritable à la Physique et aux Mathématiques. M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde, qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudroient nous persuader, que ce qu'ils n'entendent pas assez, est peu de chose, il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vray cependant que le Chevalier avoit quelque génie extraordinaire, même pour les Mathématiques; et j'ay appris de M. Des Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les Méchaniques, ce que c'est que cette découverte, dont ce Chevalier se vante icy dans sa lettre. C'est, qu'étant grand joueur, il donna les premieres ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles pensées de Alea, de Messieurs Fermat, Pascal et Hugens, où M. Roberval ne pouvoit ou ne vouloit rien, comprendre. Mr. le Pensionaire de Wit a poussé cela encor davantage, et l'applique à d'autres usages plus considerables par rapport aux rentes de vie: et M. Hugens m'a dit, que M. Hudde a encor eu d'excellentes méditations là-dessus, et que c'est dommage qu'il les ait supprimées avec tant d'autres. Ainsi les jeux mêmes meriteroient d'être examinés: et si quelque Mathématicien pénétrant méditoit là-dessus, il y trouveroit beaucoup d'importantes considérations; car les hommes n'ont jamais monstré plus d'esprit que lorsqu'ils ont badiné. Je veux ajouter, en passant, que non seulement Cavalieri et Torricelli, dont parle Gassendi dans le passage cité icy par M. Bayle, mais encor moy même et beaucoup d'autres, ont trouvé des figures d'une longueur infinie, égales à des espaces finis. Il n'y a rien de plus extraordinaire en cela, que dans les Séries infinies, où l'on fait voir qu' 1/2 + 1/4 + 1/8 + 1/16 + 1/32 etc. est égal à l'unité. Il se peut cependant, que ce Chevalier ait encor eu quelque bon enthousiasme, qui l'ait transporté dans ce Monde invisible, et dans cette étendue infinie, dont il parle, et que je crois estre celle des idées ou des formes, dont ont parlé encor quelques Scholastiques en mettant en question, utrum detur vacuum formarum. Car il dit, »qu'on y peut découvrir les raisons et les principes des choses, les vérités les plus cachées, les convenances, les justesses, les proportions, les vrais originaux et les parfaites idées de tout ce qu'on cherche.« Ce Monde intellectuel, dont les Anciens ont fort parlé, est en Dieu, et en quelque façon en nous aussi. Mais ce que la Lettre dit contre la division à l'infini, fait bien voir, que celuy qui l'a écrite étoit encor trop étranger dans ce monde supérieur, et que les agrémens du monde visible, dont il a écrit, ne luy laisseroient pas le temps qu'il faut pour acquérir le droit de bourgeoisie dans l'autre. M. Bayle a raison de dire, avec les Anciens, que Dieu exerce la Géométrie, et que les Mathématiques font une partie du monde intellectuel, et sont les plus propres pour y donner entrée. Mais je crois moy même que son intérieur est quelque chose de plus. J'ay insinué ailleurs, qu'il y a un calcul plus important que ceux de l'Arithmétique et de la Géométrie, et qui dépend de l'Analyse des idées. Ce seroit une Caractéristique universelle, dont la formation me paroist une des plus importantes choses qu'on pourroit entreprendre.
- 1Im Manuscript findet sich hier folgender Zusatz: dans les corps des animaux. On trouve du plaisir à resister à quelque effort, mais quand il devient trop violent, on passe à la douleur. Das folgende: il semble - étoit grande fehlt darin.
- 2Siehe die Abhandlung: De ipsa natura sive de vi insita actionibusque creaturarum.