Leibniz an Th. Burnett

Hannover 20/30 Janvier 1699

GerhardtFrench

Hannover 20/30 Janvier 1699.

Je suis honteux de l'obligation, où je me trouve, de demander pardon de mon long silence à deux de vos tres agreables lettres. Vous me l'accorderiés aisement, si vous sçaviés tous les embarras que j'ay eus depuis la mort de feu Monseigneur l'Electeur, auxquels s'est joint par surcroist la necessité de demenager, sans parler des travaux ordinaires et extraordinaires. J'ay esté mauvais payeur à l'égard presque de tous mes amis, et il s'en est peu fallu que toutes mes correspondances n'ayent esté abandonnées.

Je joins icy la liste des livres que vous avés eu la bonté de m'envoyer, dont je vous seray tousjours extremement obligé, et aussi à l'excellent Monsieur Lock, de qui j'ay lû avec soin ses traités sur la monnoye, fort revenans à mon sens. La pluspart de ceux qui traitent de la monnoye, ont une chimere en teste qu'ils appellent la bonté exterieure, entendant par là la valeur de la monnoye reelle exprimée par une monnoye imaginaire, comme par exemple des ecus par les livres, au lieu que par la bonté interieure ils entendent le fin metal que la monnoye contient. Ainsi supposant que l'écu d'Allemagne retient sa bonté interieure, ils ont disputé quelle proportion on doit luy donner au florin, sans considerer qu'ils ne sçauroient dire ce qu'ils demandent, ne s'agissant que d'un simple nom, les florins reels estant eux mêmes gastés et d'une valeur incertaine. Je leur ay donc dit bien souvent, que la veritable bonté exterieure consisteroit dans la proportion de l'argent aux marchandises; ces rehaussemens pretendus de l'argent ne pouvant servir qu'en tant qu'on est en estat d'empecher le rehaussement des marchandises. J'adjouteray pourtant à ce que dit M. Lock, qu'estant encor bien plus instruit icy par une malheureuse experience des mauvais effects des desordres de la monnoye que vous ne l'avés esté en Angleterre, nous avons trouvé que les marchands profitant de la negligence publique haussent leur marchandises encor bien plus qu'ils ne devroient à proportion du changement de l'argent, de sorte qu'il se trouve que des Princes ou Estats qui ont crû gagner, y perdent beaucoup au bout du compte. Et il ne paroist point que les choses reviendront bientost à la juste balance, parceque la valeur des marchandises est reglée bien souvent plus par le caprice que par le besoin. J'adjouteray encor cette remarque, dont M. Lock sera bien aise apparemment d'estre informé. C'est qu'il semble supposer qu'on ne bat point de monnoye de fin argent à cause de quelques inconveniens dont il parle, et qu'on a coustume d'alleguer. Cependant vous vous souviendrés, Monsieur, que la Maison de Bronsvic fait faire effectivement de la monnoye fine en grande quantité, et il est seur qu'au pays de nos mines il s'en fait par an pour plus de 400 mille écus. Mon opinion est que cet argent devroit encor plus valoir que l'argent ordinaire qui en contient autant de bon à cause de la pureté du premier, à laquelle on ne pourroit reduire l'argent ordinaire que par des frais d'une nouvelle separation. Outre la beauté et autres usages du fin argent il se trouve aussi qu'il est plus propre que tout autre aux medailles, car il reçoit un plus grand relief, sans gaster les coins, comme fait celuy où il y a du cuivre melé. Ces avantages reels devroient porter tous les Princes à s'en servir pour les monnoyes. Ce seroit un moyen d'empecher les falsifications, et le poids suffiroit pour donner la valeur, au lieu que cette immense varieté de l'alliage des monnoyes d'Allemagne fait qu'on ne sçait pas où l'on en est.

Pour ce qui est de la dispute entre M. l'Evêque de Worcester et M. Lock et ce que j'en ay vit dans la Vindication du premier, dans la lettre du second au premier et dans la reponse à cette lettre, je crois que des personnes d'un si grand merite ne sçauroient estre eloignées l'une de l'autre, autant qu'il paroist d'abord, et que bien souvent ils ne sont differens que dans les manieres de s'exprimer. L'abus que l'auteur hardi du Christianisme non-mysterieux avoit fait de quelques pensées de l'Essai de l'entendement avoit allarmé ce Prelat, qui a crû estre obligé d'y repondre, en rendant pourtant justice aux bonnes intentions de M. Lock. Celuyci declare qu'il ne rejette point la substance, et qu'il ne pretend point qu'on rejette des termes dont on n'a point de notion claire et distincte. Et par là il temoigne assez de ne point approuver l'usage que l'auteur anonyme a fait de son livre. Il souhaitte qu'on luy fournisse une notion plus distincte de la substance que celle qui dit simplement que c'est un substratum. Je croy d'avoir fourni quelque chose qui y pourra contribuer, dans quelques petits discours inserés dans les Acta Eruditorum de Leipzig, car je considere effectivement la notion de la substance comme une des clefs de la veritable philosophie. S'il est vray, et en quel sens que nos idées simples nous viennent des sens et de la reflexion, c'est ce que je ne veux point examiner icy, et j'aimerois mieux de dire qu'elles sont reveillées seulement en nous par ces moyens, comme je me suis expliqué dans un papier que je vous ay envoyé autres fois, et si M. Lock vous avoit marqué, en quoy il y trouve de l'obscurité, j'aurois taché de l'eclaircir, mais cela n'entre point dans la dispute presente. Il semble aussi que tous ces deux habiles Antagonistes s'accordent dans le fonds, qu'il y a des idées dont nous ne sommes point redevables à la seule comparaison de ces idées simples, ou à leur simple combinaison, et que pour former celle de la substance, il faut autre chose que l'assemblage des accidens qu'on luy attribue. Il est vray que les expressions de M. Lock, lorsqu'il disoit qu'ayant fait cet assemblage et marqué par un nom, nous en parlons par apres par inadvertance comme d'une simple idée, et nous nous accoustumons à supposer un substratum, ces expressions, dis je, jointes aux railleries ingenieuses sur la tortue des Philosophes Indiens, qui porte la terre, qui porte les maisons, qui nous portent, avoient faire croire à M. de Worcester, que l'auteur de l'Essay rejettoit entierement la notion de la substance comme fondée sur l'inadvertance et sur la coustume. Mais M. Lock s'explique, que la coustume est fondée en raison, et que l'inadvertance et la Tortue des Philosophes Indiens ne doit estre appliquée qu'à ceux qui se contentent du mot, et qui croyent d'avoir beaucoup dit, quand ils ont parlé de ce je ne sçay quoy qu'on appelle subjectum ou substratum. C'est là dessus que M. Lock dit fort à propos dans la lettre, qu'on en juge comme feroit un enfant sur les bras de sa mere, qui reconnoist que ce qui le porte est supporté par je ne sçay quoy, au lieu qu'une connoissance plus distincte nous rendroit semblables à un homme entendu, qui sçauroit même quels sont les fondemens des maisons, si elles sont basties sur le roc ou sur le gravier ou sur des arbres dont on se sert pour rendre la terre plus ferme. Cependant M. de Worcester remarque fort bien aussi dans sa reponse, que les philosophes disant que la substance supporte les accidens, adjoutent qu'elle subsiste par elle même, c'est à dire qu'il n'y a rien qui la supporte, ou en un mot, qu'elle est le dernier support. Car il y a en effect des accidens qui supportent d'autres accidens. Il est vray que cela ne suffit pas encor pour nous donner une notion distincte de ces supports ou inhesions. Mais aussi M. de Worcester n'en avoit point besoin pour son dessein, qui estoit de faire voir que nous admettons bien des choses en philosophie, et avec raison, quoyque nous n'en ayons point d'idée distincte, et qu'ainsi il ne faut point rejetter les mysteres sous pretexte que nous n'en avons point de telles idées. Ce qui n'est pas contre M. Lock, mais contre l'auteur anonyme. C'est ce que M. de Worcester reconnoist aussi; s'il l'avoit fait encor plus fortement d'abord, il auroit osté à M. Lock tout sujet de craindre qu'on le pourroit confondre avec cet auteur. Pourtant quand je considere que cette precaution nous auroit privé des traités profonds que l'un et l'autre vient de donner, j'ay de la peine à m'empecher de mettre une contestation si bien menagée entre celles dont on peut dire agathê d' eris esti brotoisi.

Ainsi les contestations qui peuvent rester entre eux sont incidentes, telle qui est par exemple si l'idée de la substance nous est aussi claire et aussi distincte que les idées des sens, Lettre p.48. Ou si j'osois mêler mes pensées avec celles de ces excellens hommes, je distinguerois entre clair et distinct, comme j'ay fait autres fois dans les Actes de Leipzic. J'appelle idée claire, lorsqu'elle suffit pour reconnoistre la chose, comme lorsque je me souviens assez bien d'une couleur pour reconnoistre quand elle m'est apportée; mais j'appelle idée distincte, lorsque j'en conçois les conditions ou requisits, en un mot, lorsque j'en ay la definition, si elle en a. Ainsi je n'ay point l'idée distincte de toutes les couleurs, estant obligé souvent de dire, que c'est un je ne sçay quoy que je sens fort clairement, mais que je ne sçaurois bien expliquer. Et de même je crois qu'on a une idée claire, mais non pas une idée distincte de la substance, qui vient à mon avis de ce que nous en avons le sentiment interieur en nous mêmes qui sommes des substances. Quand M. Newton aura donné son livre des couleurs, nous les entendrons plus distinctement. Et je m'imagine même que nos philosophes connoistront un peu mieux un jour, qu'ils ne font presentement la notion de la substance. Ainsi lorsque M. de Worcester dit p.238 de sa Vindication, que la conception de la substance que nous avons dans nostre esprit, est aussi claire et aussi distincte que celles que nous pouvons avoir des sens, je demeure d'accord, qu'elle est claire aussi. Et lorsque M. Lock repond dans sa lettre p.49, qu'il n'y a point d'obscurité ny de confusion dans le son qu'on entend bien, je demeure d'accord, qu'il n'y a point d'obscurité, et appelle cela clair, mais non pas distinct, afin de faire quelque difference entre connoissance claire et connoissance distincte. Cependant il depend de chacun de prendre les termes comme bon luy semble, et il est vray qu'on a coustume de dire avec M. Lock, qu'on entend distinctement un son; aussi crois je en ce sens que M. de Worcester auroit raison de dire qu'on connoist distinctement, c'est à dire clairement ce que c'est que la substance. En effect, on voit que les gens sçavent fort bien la reconnoistre et la distinguer d'un accident, quoyqu'ils ne distinguent point ce qu'elle enferme dans sa notion. Il me semble que mon acception de ces termes clair et distinct ne s'eloigne pas du sens de des Cartes qui les a mis le plus en vogue. Cependant j'avoue, que cet Auteur celebre a abusé un peu des idées, et je suis du sentiment de M. de Worcester dont M. Lock semble convenir, que plusieurs qui en font tant de bruit aujourdhui, en abusent encor bien d'avantage. Qu'on dise idées ou qu'on dise notions, qu'on dise idées distinctes ou qu'on dise definitions (au moins lorsque l'idée n'est point absolument primitive), c'est bien la même chose. Et ceux qui decident sur la pretension de leur idées, ne disent rien, s'ils ne les expliquent, et s'ils ne viennent au raisonnement suivant les regles de la Logique. J'ay taché de donner une marque propre à discerner les vrayes idées des fausses dans un essai inseré dans les Actes de Leipzic il y a plusieurs années, où j'ay parlé aussi de ce qui manque à l'argument de des Cartes tiré de l'idée de Dieu, qui a esté emprunté de vostre ancien Archeveque connu sous le nom de S. Anselme, car je trouve que cet argument n'est pas sophistique, mais qu'il est imparfait, en supposant quelque chose qui a encor besoin de demonstration.

Il y a une autre Question incidente, mais assés importante, sçavoir si la pensée est absolument incompatible avec la matiere. M. Lock dans ses Essais de l'entendement livre 4. ch. 3. avoue de ne point voir cette incompatibilité et il souhaitte dans sa lettre p.67 qu'on luy en fournisse la demonstration, et même p.75 il semble croire qu'on ne sçauroit tirer cette demonstration de nos idées, au lieu que dans ses Essais liv. 4. ch. 23. sect. 17 et ailleurs il sembloit avoir pris la nature de l'esprit comme opposée à celle du corps (contradisting vished), mettant celle du premier dans la faculté de penser et de mouvoir par là le corps, et celle du second en ce qu'il est une substance étendue solide et capable de communiquer le mouvement par impulsion. M. de Worcester remarque dans sa réponse à la lettre p.50 sqq. cette variation apparente qui se trouve dans le livre des essais. Je n'ay pas encor vû la replique de M. Lock; cependant si dans la 15me section il n'avoit point pris l'esprit et la substance immaterielle pour une même chose, adjoutant que nous avons une perception aussi claire de l'une que de l'autre, on pourroit répondre pour luy, qu'à son avis sect. 30 la substance du corps et de l'esprit nous estant egalement inconnue (ce qui revient à ce que je dirois qu'on n'en a point ordinairement d'idée assez distincte) il ne nie point que dans l'interieur l'une ne revienne à l'autre, quoyqu'elles soyent distinctes en apparence, comme un mediocre geometre faisant le denombrement des sections du cylindre et de celles du cone, pourroit opposer au commencement l'ovale du cylindre à celle du cone, ne sçachant point (ce qui se trouve apres une analyse plus exacte) qu'elles sont toutes deux cette même ellipse qui se peut décrire dans le plan par le moyen d'un filet mu à l'entour de deux centres. Cependant je crois dans le fonds qu'on pourroit arriver à demonstrer que la substance qui pense n'a point de parties, quoyque je demeure d'accord que l'entendue seule ne fait pas l'essence de la matiere. Ainsi je suis du sentiment de ceux qui croyent que c'est par nature et non par grace, que les ames sont immortelles. Pour ce qui est de cette autre question incidente de fait, s'il y a des nations qui ne connoissent rien de la divinité, je n'oserois prendre parti, en tant dis-je qu'elle est de fait, et je nie souviens qu'un habile Theologien du Palatinat, nommé M. Fabritius, a fait une Apologie du genre humain contre l'accusation de l'Atheisme, où il répond aux exemples qu'on allegue. Cependant je suis persuadé d'ailleurs que l'idée de l'estre supreme est née avec nous, quand même il y auroit des gens où elle n'eust point esté réveillée par des reflexions expresses. En quittant ce sujet, je vous diray que j'ay esté allarmé des nouvelles que vous m'avés données du peu de santé tant de M. l'Eveque de Worcester que de M. Lock. Leur conservation importe beaucoup pour le bien public et pour l'honneur de vostre nation.

J'avois dessein de parler encor de la pluspart des autres livres que vous m'avés envoyés, mais je voy que je ferois un journal au lieu d'une lettre; je passe donc aux autres matieres. Et je m'étonne qu'on dispute encor sur les lettres de Phalaris. On pourroit consulter Monsieur l'Evêque de Coventry et Lichfield, Mons. Dodwel, et quelque autre sçavant de cette reputation, ou bien hors de l'Angleterre M. l'Evêque d'Avranche ou Monsieur de Spanheim, ou d'autres. Et je crois qu'ils diroient tous la même chose. J'ay parcouru les Memoires de Ludlow traduits en François; excepté l'esprit de rebellion, j'y trouve des bonnes choses. Puisque M. l'Evêque de Salisbury approuve le livre de M. Colliers contre ce qu'il y a de contraire aux bonnes moeurs dans les pieces de theatre, il doit estre bon. Le theatre pourroit estre un excellent usage pour instruire les gens, s'il estoit bien menagé; mais souvent il arrive que la remarque d'un habile homme a lieu, qui dit que si un Indien de jugement avoit appris nos langues et entendoit nos sermons dans l'Eglise, et puis nos Comedies, il croiroit entendre des predicateurs du soir opposés à ceux du matin, et seroit tenté à preferer les derniers comme plus vifs, plus ecoutés et accompagnés de plus d'agrément. Mais cette censure ne doit regarder que certaines poëtes qui ne gardent point les mesures. Les 5 sermons de M. Gasterel me paroissent profonds, et cela comme aussi le jugement avantageux que M. de Salisbury a fait des considerations de cet auteur sur la trinité, me font esperer qu'il fera encor beaucoup de fruit. Ce que M. Facio (qui est un tres habile homme) doit avoir fait sur le jardinage pour employer les reflexions du soleil, sera bon apparemment. On en trouve déja quelque effect dans les vignobles.

J'ay remercié M. l'Eveque de Salisbury de l'honneur d'un present considerable qu'il m'a fait des lettres de Vargas, qui ont bien allarmé des zelés partisans de Rome, à qui j'en ay donné part en France. Il y en a qui ont voulu douter, mais je les ay asseurés qu'on avoit les originaux en Angleterre. M. Cresset a envoyé à Mad. l'Electrice le sermon de M. de Salisbury, qui a esté admiré. J'ay vû l'extrait d'un livre contre une Armée sur pied, qui paroist fait par un habile homme, quoyqu'il outre un peu les choses jusqu'à dire qu'une armée sur pied sera cause du papisme, paganisme, Atheisme. Mais je voy que vostre nation abonde d'hommes d'une merveilleuse penetration, et il y en aura tousjours qui redresseront les saillies d'esprit de ceux qui se jettent dans les extremités. Et le parlement ne manquera pas de seconder le Roy en tout, ce qui sera necessaire pour la seureté de l'estat et de la religion.

Si on juge que M. Woodworth a le mieux écrit de la Theorie de la Terre, ce doit estre un bon livre. Il me semble qu'un certain M. Whiston en a écrit aussi, et la relation que j'en ay vue, marquoit que ce livre n'est pas à repriser. Vous sçavés que j'ay aussi mes chimeres là dessus et que je crois que la mer est une espece d'oleum per deliquium à la façon des Chymistes. Je n'ay point publié de livre, ainsi il y aura du mecompte dans ce qu'on vous a dit que j'en avois fait un pour prouver par les reflexions de la lumiere que tout objet doit estre animé. Cependant j'ay marqué quelques fois que je croy par des raisons qui n'ont rien de commun avec la lumiere, que toute la nature est pleine de corps organisés, c'est à dire animaux ou plantes ou encor d'une autre espece. Et qu'il n'y a point d'atome qui ne contienne un monde de creatures, tout estant subdivisé actuellement à l'infini. La vie du Chevalier Thomas Smith, secretaire de la Reine Elisabet, ne sçauroit manquer d'estre utile. Je vous remercie de la notice que vous me donnés, Monsieur, du livre du Chevalier Filmer, écrit autres fois de la puissance absolue,

et de la reponse de M. Lock aussi bien que du livre posthume de feu Mons. Sidney contre M. Filmer. Je ne sçavois point que M. Lock avoit écrit sur ce sujet; c'est pourquoy que je vous demande le catalogue de tous ses ouvrages. Le livre de Monzambano sur l'estat de l'Allemagne a esté fait par M. Pufendorf sous le masque d'un Italien; il y a 30 ans que ce livre a esté fait: ainsi il y auroit bien à changer, outre que l'auteur n'estoit pas alors des plus informés, et ne faisoit que copier Conringius pour les choses anciennes et prester sa plume à la passion d'autruy pour les modernes. Les livres sur les familles des Princes sont ordinairement d'usage, et celuy de Schubart dont vous parlés ne paroist pas mauvais, quoyque je ne l'aye point lû. Notitia procerum imperii de M. Imhof est ce qu'on estime le plus en ce genre.

On m'a dit que M. Lister medecin qui a esté avec M. le Comte de Portland en France a publié une relation de son voyage qui doit estre bonne. J'apprends aussi que le Cosmotheoros du feu M. Hugens doit estre traduit en Anglois. J'ay eu l'honneur de voir M. Stepney à Zell aupres du Roy; maintenant il est Ministre du Roy à Berlin, fort estimé de l'Electeur et de Madame l'Electrice de Brandebourg. Mons. Tyrell a envoyé à celle de Bronsvic le premier Tome de son Histoire d'Angleterre, qui m'a donné beaucoup de satisfaction. Car je voy qu'au lieu de donner dans les imaginations, il suit pied à pied les auteurs qui sont les plus prochains des temps. Vous aurés vû l'Histoire d'Angleterre faite par Mons. de Larrey François, imprimée en Hollande. Vous me pourrés dire, Monsieur, si vos Messieurs en sont contents. Pour moy je ne l'ay point encor vue. J'ay lû le voyage de Dampierre; il donnoit surtout des bonnes instructions à l'egard de l'Isthme de Darien, dont il semble que Messieurs les Ecossois, vos compatriotes, veulent profiter. On parle que les refugiés qui sont en Angleterre pretendent faire une colonie dans la Floride, pourveu qu'ils n'ayent point à contester avec les François qui y pretendent en etablir aussi et étendent leur Louisiane jusqu'au Golphe de Mexique. M. Halley est il parti? je souhaitte qu'il revienne sain et sauf, car j'attends beaucoup de ses recherches.

Vos incommodités me touchent fort, et je voudrois avoir etudié la medecine, pour vous donner conseil. Les meilleurs conseils à mon avis de ceux que le seul bon sens peut dicter, sont 1. de tourner l'esprit autant qu'il est possible aux objects qui plaisent, et quoyqu'au commencement

les pensées chagrines prevalent, elles ne laissent pas d'estre surmontées peu à peu; 2. pour le corps il ne faut pas aisement user de remedes qui violentent la nature; c'est pourquoy je voudrois prendre des nourritures doucement aperitives et laxatives, comme sont les pruneaux par exemple. 3. Quant aux eaux, je crois que celles de Tunbridge vous ont causé du desordre, parceque vous les avés prises en quantité. Peutestre qu'à certaines personnes il seroit plus utile d'en user en moindre quantité, mais plus long temps. 4. Il sera bon de consulter plusieurs habiles medecins, mais plustost sur le regime et la nourriture que sur des remedes, à moins qu'il n'y ait un mal pressant, car je crois que dans les incommodités de longue haleine, la nourriture peut faire l'effect de la medecine, et mieux que la medecine même.

Pour finir par quelque chose de plus agreable, j'adjouteray des petites nouvelles literaires. Un Medecin de Reggio établi à Venise, nommé Ludovico Testi, pretend d'avoir inventé un nouveau remede contre la goutte qu'il appelle zucchero di latte. Un certain M. Crescimbeni a fait une Histoire de la poësie Italienne. Nostre bon ami M. Ciampini est mort. Mons. Fabretti publie ses inscriptions. M. de la Neuville François que le feu Roy de Pologne avoit envoyé au Moscovie (justement dans le temps des revolutions de la Princesse Sophie, soeur du Czar, d'à present releguée maintenant dans un Monastere) en a fait imprimer une Relation qu'il donna autresfois à lire à Mad. l'Electrice de Bronsvic. La Princesse Sophie a encor eu beaucoup de part à la revolte dont les dernieres gazettes ont parlé. J'ay vû une relation Manuscrite venue de Moscovie, qui dit que certaines popes ou prestres engagés dans la derniere revolte ont esté executés, et que les principaux Ecclesiastiques de Moscou ont fait l'office du bourreau, comme aussi les principaux Bojars ont esté obligés de faire à l'egard de quelques rebelles. Il faut donc qu'ils ne croyent point que leur Ecclesiastiques deviennent irreguliers par le meurtre. Nous avons perdu M. le Baron d'Helmont, fils du celebre Helmontius et celebre luy même par l'étendue de ses connoissances autant que par ses sentimens extraordinaires. Il sçauroit quasi tous les mêtiers, et assez à fonds; il estoit persuadé de la transmigration des ames, qu'il faisoit pourtant tousjours demeurer dans une même espece, croyant qu'il y avoit tousjours un même nombre d'hommes, comme aussi tousjours un même nombre de chiens ou de chats et d'autres sortes d'animaux, l'ame de l'animal mort revenant bientost apres dans quelque enfant qui vient naistre. Estant agé de 81 ans, il est mort subitement chez une Baronne de Merode, sa cousine, qui m'en a donné des nouvelles et qui me demande un Epitaphe. Je joins icy ce que j'ay fait. On dispute encor fort et ferme en France sur l'amour desintéressé. La Cour de Rome en est embarassée, et on dit qu'elle a de la peine à se resoudre à condamner l'Archeveque malgré les puissantes solicitations qui se font contre luy. Le Roy des Romains aura epousé maintenant par procureur Madame la Princesse Amalie de Bronsvic, fille du feu Duc d'Hanover, frere du feu Electeur. Cette Princesse a beaucoup de merite, et on la juge digne d'estre Reine. L'Electeur de Brandebourg s'est abbouché avec le Landgrave de Hesse-Cassel, et on dit que le fils du Landgrave épousera la fille de l'Electeur. On publie tous les mois des feuilles intitulées Nova literaria Maris Balthici, où il y a de ce qui passe en matiere de lettres sur le rivage et dans les isles de cette mer. Ne donnet-on rien presentement en Angleterre qui ait du rapport au Journal des Sçavans ou au Mercure galant? Mais il faut finir. Je suis avec passion etc.

P.S. J'apprends qu'on a fait une fort louable fondation chez vous, pour instruire des jeunes Grecs dans la religion de l'Eglise Anglicane. Si on l'étendoit encor à d'autres orientaux, ce seroit une espece de College de propaganda fide.