Leibniz an Th. Burnett

Hanover ce 1/11 Fevrier 1697

GerhardtFrench

Quoyque j'aye eu soin de faire souvenir Madame l'Electrice de Bronsvic du dessin de vous écrire, comme elle a fait, je n'ay pas encor repondu moy même à vos lettres qui marquent egalement vostre bonté et vostre curiosité, proportionnée à l'étendue tres grande de vos connoissances. Mais ce retardement est arrivé non seulement de mes distractions qui sont en grand nombre, mais encor de ce que j'ay voulu vous écrire bien amplement et sur beaucoup de choses.

Je suis ravi premierement d'apprendre que les eaux minerales martiales vous ayent fait du bien; c'est qu'elles sont contraires aux obstructions dont viennent la pluspart des incommodités. Mais il faudra y joindre quelque chose qui serve à fortifier les esprits et qui soit bon pour ce qu'on appelle genus nervosum. Le tour que vous avés fait dans les pays, suivi maintenant de la conversation agreable de Londres, avec une bonne diete, acheveront de vous remettre. Je vous remercie, Monsieur, des livres que vous avés achetés pour moy. Je mettray ordre au remboursement par M. le Resident, et je le prie dès apresent de vous restituer ce que vous aurés avancé. Vous avés raison de dire qu'il se fait peu de bons livres dans le monde, mais qu'il s'en fait tousjours beaucoup plus qu'on ne voudroit acheter, ny même lire. Il est vray que j'en achete beaucoup que je ne lis jamais: C'est assez de les avoir pour les consulter au besoin, et de jetter cependant les yeux sur quelques endroits. J'estime beaucoup les livres contre les Sociniens, ou pour la verité de la religion, lorsqu'ils sont solides. Il est vray que la pluspart des choses que les Auteurs ont coustume de dire sur ses matieres sont assez connues d'ailleurs, et ne consistent qu'en repetitions. Mais quand ce sont des ouvrages comme ceux de Mons. Stillingfleet ou de Mons. Bentley, on ne les sçauroit assez louer, à cause du fruit qu'ils peuvent faire auprès des personnes raisonnables, pour leur faire gouster l'excellence de la Religion Chrestienne. Un nommé Mons. Jaquelot a fait imprimer un livre en Hollande dedié au Roy, où il pretend prouver le commencement du monde selon l'Histoire de Moyse, par les Histoires profanes, au moins negativement, parce que si le genre humain estoit plus ancien, il y en auroit plus de marques. Ce livre a quelque chose de bon, quoyqu'il y ait aussi du foible. Mais ma maxime est de profiter des livres et non pas de les critiquer. Je voudrois assez entendre le fin de la poesie Angloise pour pouvoir sentir moy même ce que vous me dites de vos excellens poëtes. Cependant je vous remercie de cette information. Je suis ravi d'apprendre que nous ayons sujet d'esperer une nouvelle edition des origines sacrées de M. l'Eveque de Worchester. Le Dictionnaire de M. Bayle est sorti de la presse, cependant je ne l'ay pas encor vû; j'en espère beaucoup. Mons. le Clerc nous donnera bientost un ouvrage de Arte critica; ce seront deux volumes in octavo: c'est justement son fait, et il y peut mieux reussir que dans la Physique, quoyque la sienne ne soit pas à mepriser. Mons. Leti, beau-pere de Mr. le Clerc, acheve un traité des lotteries oeconomiques, politiques, theologiques et comiques; c'est ainsi qu'il l'intitule luy même. On a publié à Paris et reimprimé en Hollande les Memoires de Mons. de Bussi-Rabutin; ce seront deux volumes qui contiendront grand nombre de lettres: Vous sçavés que Mr. de Bussi-Rabutin a esté bien avant dans les intrigues de la Cour de France. On m'a envoyé de Paris les Memoires de la Chine du pere le Comte Jesuite, qui en est revenu depuis quelques années. Ce sont deux volumes in 8o. On y apprend des particularités touchant l'estat moderne de ce pays, dont les principales sont la declaration expresse du Monarque pour la liberté de la Religion Chrestienne, qui n'y estoit soufferte auparavant que par une espece de connivence; et le traité de paix entre les Chinois et les Moscovites qui regle les limites des deux Empires. On a imprimé en Hollande un mechant livre, intitulé l'histoire des aventures galantes de la Reine Christine. On nous y veut faire croire qu'il a esté fait par un officier de la Reine, mais il n'y a point d'apparence, parce qu'il y a trop de fautes grossieres, comme par exemple lorsqu'il dit que la Reine alloit recevoir les Cardinaux et les Ambassadeurs jusqu'au degré, ce qui est ridicule, car elle ne sortoit pas même de la chambre d'audience. Nous avons icy un gentilhomme Italien qui a esté plusieurs années au service de la Reine, qui nous a fait remarquer quantité de manquemens semblables et des absurdités qui ostent tout credit au livre; et je l'ay prié de mettre ses remarques par écrit. En effect, c'est une honte qu'on remplisse le monde de tant de petits livres si sots et si mal faits, et qui sont en effect des pasquinades qui meriteroient chastiment. Je suis faché qu'on ne trouve pas moyen d'accommoder Mons. le Clerc en Angleterre. Liberius de S. Amore (car on luy attribue ce livre là) luy a fait du tort. J'ay eu souvent affaire à des gens qui m'objectoient des raisons tirées de ce livre là. Mais quand on explique la Trinité comme il faut, et qu'on en fait consister le fondement, non pas dans trois Estres absolus, mais dans trois relations reelles, il n'y a rien que de raisonnable; et pourveu qu'on n'adore jamais rien d'un veritable culte divin que la souveraine substance, on ne sçauroit blamer nostre pratique. Au lieu que les Sociniens confessent d'adorer une simple creature, et ont des idées de Dieu indignes de sa grandeur. Ainsi se trouve la Theorie et la pratique bien entendue de l'Eglise universelle incomparablement meilleure, pourveu qu'on se garde de ne pas attacher un culte souverain à l'humanité de Jesus Christ, comme font quelques mal instruits, sur tout chez les Romanistes. Quant à Mons. le Clerc, quoyque je l'estime beaucoup pour son erudition, je trouve qu'il va un peu trop vite dans ses sentimens, et qu'il donne souvent dans la nouveauté sans en avoir assez de fondemens. Je remarque qu'il y a encor parmy les Remontrans un reste du levain de Vorstius, dont le livre de Deo fut brulé par ordre du Roi Jaques. Je voudrois qu'on pût porter M. le Clerc à se declarer hautement contre ces erreurs. J'attends avec impatience le second Tome des ouvrages de l'Empereur Julien, que M. de Spanheim nous donne, à cause qu'il contiendra la pluspart de ses notes, et particulierement sur le livre de cet Empereur Apostat contre les Chrestiens, et sur la reponse de St. Cyrille, Archeveque d'Alexandrie. Car c'est la reponse de St. Cyrille qui nous a conservé l'ouvrage de Julien, au lieu que les autres ouvrages des Payens contre les Chrestiens sont quasi tous perdus. Il m'a mandé dernierement que ce second Tome paroistra bientost. Cet ouvrage viendra bien à propos dans un temps, où on a sujet d'écrire sur la verité de la Religion Chrestienne, pour fermer la bouche aux adversaires. On a envoyé à Madame l'Electrice le livre de Mons. Jaquelot. Mais comme nostre predicateur de la Cour a pris à tache de precher sur la verité de la Religion, elle luy a donné ce livre; ainsi au lieu de le lire quelques heures durant, elle l'entendra toute l'année. Une partie de l'ouvrage est philosophique et opposée à Spinosa, mais il semble que l'Auteur luy même fait connoistre que ce qu'il y a de philosophie n'est pas le plus fort de son ouvrage, et qu'il s'est plustost attaché à la partie historique, pour justifier l'Histoire de Moyse. L'Histoire des Concils de Mons. Allix ne manquera pas d'estre bonne, car il est sçavant. Il fera bien de s'attacher autant qu'il est possible aux paroles precises des Conciles, pour donner moins de prise aux contradictions. Peutestre seroit il bien aise d'apprendre que Mons. le Duc Rudolphe Auguste de Bronsvic fait donner au public un grand ouvrage contenant les Actes du Concile de Constance, et autres traités qui s'y rapportent. J'y ay fourni plusieurs materiaux non imprimés, et j'ay obtenu jusqu'à huit volumes Manuscrits de la Bibliotheque de l'Empereur. J'avois moy même une vie manuscrite de l'Empereur Sigismond, faite en vieux Allemand par un homme de sa Cour: ainsi le public y apprendra. Je voudrois que Mons. Lock eût dit son sentiment à Mons. Cunningham sur mes remarques, ou que Mons. Cunningham voulut nous le dire librement; car je ne suis pas de ceux qui sont entestés, et la raison peut tout sur moy. Mais les affaires du Negoce detourneront Mons. Lock de ces pensées. Car la matiere du Negoce est de tres grande étendue et même fort subtile et demy mathematique, comme celle de la Monnoye qui a grande connexion avec l'autre. Ainsi Mons. Newton y sera aussi tres propre; mais c'est dommage que cela le detournera de meditations plus importantes, où il n'y a presque que luy qui soit propre. Je souhaitterois sur tout que Mons. Newton continuât ce qu'il a commencé en physique et sur les couleurs. Je vous remercie cependant, Monsieur, de luy avoir rendu mon billet; Mr. Wallis a aussi reçu le sien, et m'a écrit une ample et sçavante lettre à cette occasion. Je luy repondray bientost et l'exhorteray de nous donner quelque chose sur l'art de dechiffrer, où il reussissoit merveilleusement dans sa jeunesse. Il feroit bien d'enrichir le public de ses pensées sur cette matiere. On m'a dit qu'il y a un autre personnage en Angleterre qui excelle encor fort dans le dechiffrement. Je voudrois en sçavoir le nom et les particularités; car c'est une matiere encor demy-mathematique. J'ay fort approuvé autresfois les pensées de feu Mons. Petty, qui faisoit voir l'application des Mathematiques aux matieres oeconomico-politiques. Et moy même dans un petit livre imprimé l'an 1669, sans mon nom, sur l'election d'un Roy de Pologne, à la priére d'un Ambassadeur qui devoit aller à Warsovie. Je fis voir qu'il y a une espece de Mathematique dans l'estime des raisons, et tantost il faut les ajouter, tantost les multiplier ensemble pour en avoir la somme. Ce qui n'a pas esté remarqué des Logiciens.

Un Theologien habile, qui a esté professeur de Mathematiques, me consulta dernierement si on ne pourroit écrire la Théologie Methodo Mathematica. Je luy repondis qu'on le pouvoit asseurément, et que j'avois moy même fait des echantillons là dessus; mais qu'un tel ouvrage ne pourroit estre achevé, sans donner auparavant aussi des Elemens de Philosophie, au moins en partie, dans un ordre Mathematique, c'est à dire, autant qu'il seroit necessaire pour la Théologie; et comme vous desirés aussi, Monsieur, que je vous dise mes sentimens sur la maniere de bien etablir la verité de la Religion Chrestienne, et que vostre zele sur ce point est extremement louable, je vous diray ce que je souhaiterois qu'on fit. Je vous avoue que nous avons quantité d'excellens livres sur la verité de la Religion Chrestienne. Les Peres qui ont écrit contre les payens ont eté plus heureux à combattre l'idolatrie qu'à soutenir nos mystères. Il faut avouer neantmoins que les ouvrages d'Origene contre Celse, de Lactance contre les payens en general, de St. Cyrille contre l'Empereur Julien et de St. Augustin de Civitate Dei, contiennent des choses excellentes; à quoy on peut adjouter ce que Philoponus a fait contre Proclus,

quoyque les raisonnemens de Philoponus ne soyent pas tousjours exacts. Je trouve encor bien des bonnes raisons dans St. Gregoire de Nysse. Du temps des Scholastiques on a fait plusieurs bons livres contre les Juifs et les Mahometans, à quoy on peut adjouter ce que Thomas d'Aquin a fait contra Gentes. Lorsque les lettres ont esté ressuscitées, Pic de Mirande et Reuchlin ont profité des livres des Cabalistes Juifs; le Cardinal Bessarion et autres Platoniciens se sont servis utilement des livres de Platon, de Plotinus et d'autres Platoniciens, en quoy ils ont suivi l'exemple des Peres, et surtout de l'Auteur du livre faussement attribué à St. Denys l'Areopagite, qui avoit esté apporté en Europe dans le 9me siecle. Augustinus Steuchus fit un enchainement assez joli de toutes ces choses dans son livre De Perenni Philosophia. Mais l'ouvrage de Monsieur du Plessis Mornay de la verité de la Religion Chrestienne le surpassa de beaucoup; et l'incomparable Grotius se surpassa soy même et tous les autres anciens et modernes, dans son livre d'or, qu'il fit sur le même sujet: il a esté suivi de plusieurs autres. Je me souviens d'avoir vû un petit livre de Brenius, Theologien Remonstrant, sur la verité de nostre religion qui n'estoit pas mauvais. Depuis peu M. Huet, maintenant Evêque d'Avranches, s'attacha particulièrement dans ses demonstrations Evangeliques à monstrer que les Propheties du vieux Testament avoient esté exactement remplies en la personne de Jesus Christ, et comme Dieu seul peut dire des particularités sur l'avenir, qui passent les Anges mêmes, il en conclut que les livres des deux Testaments sont divins. Ce raisonnement est bon, et le livre est plein d'erudition, quoyque je ne sois pas de son sentiment à l'egard de toutes les digressions bien que sçavantes qu'il fait entrer dans son ouvrage, lorsqu'il fait venir de Moyse et des Hebreux presque toutes les divinités et fables du paganisme; en quoy il me semble que non seulement luy, mais encor plusieurs autres excedent et donnent trop de carriere à l'imagination et aux jeux d'esprit. Mais ce petit defaut ne fait point de tort au raisonnement principal. Je ne vous parleray point de plusieurs Auteurs tant Anglois que François et même Allemands, qui ont écrit tout fraichement sur le même sujet: et au lieu de juger des ouvrages d'autruy, je vous diray comment il faudroit proceder à mon avis, pour mieux satisfaire aux esprits raisonnables. J'ay remarqué plusieurs fois, tant en Philosophie qu'en Théologie, et même en matiere de Médecine, de Jurisprudence et d'Histoire, que nous avons une infinité de bons livres et de bonnes pensées dispersées ça et là, mais que nous ne venons presque jamais à des Establissemens; j'appelle Establissement lorsqu'on determine et acheve au moins certains points, et met certaines theses hors de dispute, pour gagner terrain et pour avoir des fondemens, sur lesquels on puisse batir. C'est proprement la methode des Mathematiciens, qui separent certum ab incerto, inventum ab inveniendo, et c'est ce qu'en d'autres matieres nous ne faisons presque jamais, parceque nous aimons à flatter les oreilles par des beaux discours, qui font un melange agreable du certain et de l'incertain, pour faire recevoir l'un à la faveur de l'autre. Cette maniere d'écrire est aisée aux sçavans et beaux esprits, qui ne manquent ny de pensées ny de connoissances, ny d'expressions agreables, et plaist aussi aux lecteurs qu'elle amuse avec plaisir pendant la lecture. Mais c'est ordinairement un bien passager, comme la Musique et la Comedie, qui ne laisse presque point d'effect dans les esprits et ne les met point en repos. Et cela fait qu'on tourne tousjours en rond, et qu'on traite tousjours les mêmes questions d'une maniere problematique et sujette à mille exceptions. On mena un jour Mons. Casaubon le pere dans une vieille salle de la Sorbonne, et on luy dit qu'il y avoit plus de 300 ans qu'on y disputoit: il repondit: qu'at-on decidé? Et c'est justement ce qui nous arrive dans la pluspart de nos études. Vostre grand Bacon a fait la même remarque. Les hommes n'étudient ordinairement que par ambition et par interest, et l'eloquence leur sert pour obtenir leur but, au lieu que la verité demande des meditations profondes, qui ne s'accommodent pas avec les vues interessées de la pluspart de ceux, qui se donnent aux études. C'est ce qui fait que nous avançons si peu, quoyque nous ne manquions pas d'excellens esprits qui pourroient aller bien loin, s'ils s'y prennoient comme il faut. Je suis asseuré que si nous nous servions bien des avantages et connoissances que Dieu et la nature nous ont déja fournies, nous pourrions déja remedier à quantité de maux qui accablent les hommes, et guerir même quantité de maladies, qui ne se guerissent point par nostre faute; et de même nous pourrions bien establir la verité de la Religion, et terminer bien des controverses qui partagent les hommes et causent tant de maux au genre humain, si nous voulions mediter avec ordre et proceder comme il faut. Il est vray que plusieurs sont si entestés, que quand on leur donneroit des demonstrations de Mathematique les plus incontestables, ils ne se rendroient pas. Mais il seroit tousjours bon d'avoir ces demonstrations qui feroient leur effect tost ou tard sur des esprits de meilleure trempe. Voilà donc ce que je desire qu'on fasse. Voicy maintenant comment il faudroit proceder. Je distingue les propositions dont je voudrois qu'on fit des etablissemens en deux especes. Les unes se peuvent demonstrer absolument par une necessité metaphysique et d'une maniere incontestable; les autres se peuvent demonstrer moralement, c'est à dire, d'une maniere qui donne ce qu'on appelle certitude morale, comme nous sçavons qu'il y a une Chine et un Perou, quoyque nous ne les ayions jamais vûs, et n'en ayons point de demonstration absolue. St. Augustin dans son livre de utilitate credendi a déja fait des bonnes reflexions sur cette espece de certitude. C'est comme nous scavons que nous ne songeons pas à present, quand nous lisons et écrivons cette lettre, quoyqu'il seroit possible à Dieu de nous faire paroistre toutes les choses dans un songe de la maniere qu'elles nous paroissent presentement, et qu'ainsi il n'y a point de necessité metaphysique qui nous asseure que nous ne songeons pas. Ainsi donc les verités et consequences Théologiques sont aussi de deux especes, les unes sont d'une certitude metaphysique et les autres sont d'une certitude morale. Les premieres supposent des definitions, des axiomes et des theoremes, pris de la veritable Philosophie et de la Théologie naturelle. Les secondes supposent en partie l'Histoire et les faits, et en partie l'interpretation des textes. Mais pour se bien servir de cette Histoire et de ces textes, et pour etablir la verité et antiquité des faits, la genuinité et la divinité de nos livres sacrés, et même l'antiquité ecclesiastique, et enfin le sens des textes, il faut encor avoir recours à la veritable Philosophie, et en partie à la Jurisprudence naturelle. De sorte qu'il semble qu'un tel ouvrage demande non seulement l'Histoire et la Théologie ordinaire, mais encor la Philosophie, la Mathematique et la Jurisprudence. Car la Philosophie a deux parties, la theorique et la pratique. La Philosophie theorique est fondée sur la veritable analyse dont les Mathematiciens donnent des echantillons, mais qu'on doit appliquer aussi à la Metaphysique et à la Théologie naturelle, en donnant de bonnes definitions et des axiomes solides. Mais la Philosophie pratique est fondée sur la veritable Topique ou Dialectique, c'est à dire, sur l'art d'estimer les degrés des probations qui ne se trouve pas encor dans les auteurs Logiciens, mais dont les seuls Jurisconsultes ont donné des echantillons qui ne sont pas à mepriser, et peuvent

servir de commencement pour former la science des preuves, propre à verifier les faits historiques, et pour donner le sens des textes. Car ce sont les Jurisconsultes qui s'occupent ordinairement à l'un et à l'autre dans les procès. Ainsi avant qu'on puisse traiter la Théologie par la methode des Etablissemens, comme je l'appelle, il faut une Metaphysique, ou Théologie naturelle demonstrative, et il faut aussi une Dialectique morale, et une Jurisprudence naturelle, par laquelle on apprenne demonstrativement la maniere d'estimer les degrés des preuves. Car plusieurs argument probables joints ensemble font quelques fois une certitude morale, et quelques fois non. Il faut donc une methode certaine pour le pouvoir determiner. On dit souvent avec justice que les raisons ne doivent pas estre comptées, mais pesées; cependant personne ne nous a donné encor cette balance qui doit servir à peser la force des raisons. C'est un des plus grands defauts de nostre Logique, dont nous nous ressentons mêmes dans les matieres les plus importantes et les plus serieuses de la vie, qui regardent la justice, le repos et le bien de l'Estat, la santé des hommes et même la religion. Il y a presque trente ans que j'ay fait ces remarques publiquement, et depuis ce temps j'ay fait quantité de recherches, pour jetter les fondemens de tels ouvrages; mais mille distractions m'ont empeché de mettre au net ces Elemens Philosophiques, Juridiques et Théologiques que j'avois projettés. Si Dieu me donne encor de la vie et de la santé, j'en feray ma principale affaire. Je ne prouverois pas encor tout ce qu'on peut prouver, mais je prouverais au moins une partie tres importante, pour commencer la methode des Establissemens, et pour donner occasion aux autres d'aller plus loin. Mais il faut finir. Je suis avec zele etc. Hanover ce 1/11 Février 1697.

P.S. Quoyque je vous aye écrit une lettre bien longue, je ne laisse pas de trouver encor de la matiere. Je vous supplie d'adjouter aux livres dont vous nous favoriserés par l'entremise de Mr. le Resident Berry, ce livre qui pretend expliquer l'origine du Deisme en Angleterre, avec la reponse. Item cette satyre dont vous avés parlé en écrivant à Madame l'Electrice de Brandebourg, que Madame l'Electrice de Bronsvic desire de voir, comme elle vous l'aura marqué, bien que je crois qu'on ne l'entendra pas trop bien, faute de connoistre les circonstances. On sera aussi bien aise d'avoir le livre de M. Witson et de Lecdeus du Gresham College qui a écrit contre la theorie de la lettre de Mr. Burnet, et le livre des ruines de Palmyre ou de Tadmor, aussi bien que les Philosophical Transactions depuis quelques années.

Vous avés raison, Monsieur, de dire que les travaux qui serviroient à etablir la verité de la Religion vaudroient mieux que l'histoire de Bronsvic. Je serois bien faché aussi si je devois estre tousjours occupé à cette histoire. Mais comme presque tout ce que je me suis proposé pour l'histoire de Bronsvic est mis ensemble, et qu'il ne reste que la derniere main et connexion, je la compte quasi pour faite; et si je pouvois contribuer au bon dessein dont vous me parlés, de ceux qui travaillent pour l'etablissement des verités Chrestiennes, je le ferois de tout mon coeur. Il faudroit pourtant que le tout se fit icy de bonne façon, et sans choquer ny quitter entierement des Princes qui m'honorent de leur bonnes graces. Et c'est à quoy on trouveroit aisement des expediens. Le trajet n'est pas fort grand, et je serois ravi d'estre une bonne partie du temps en Angleterre, pour jouir souvent des excellens personnages dont l'Angleterre abonde, et sans abandonner entierement nos Messieurs d'Allemagne, d'autant qu'on demande quelques fois mes petits avis sur des matieres qui regardent les droits et interests de ces Princes, dont je dois estre plus informé que beaucoup d'autres. J'espere que mes decouvertes de Mathematiques, dont le public est déja instruit maintenant, et qui ont esté même applaudies des plus excellens hommes de vostre isle (où pourtant les sciences Mathematiques sont dans leur trone) contribueront quelque chose à donner du credit à mes meditations Philosophico-Théologiques. Et à propos de cela, je vous raconteray une petite histoire de feu Mons. Pascal, que j'avois apprise de feu Mons. le Duc de Roannez, qui avoit esté son ami particulier. Vous sçavés que M. Pascal (qui est mort trop tost) s'estoit à la fin adonné à établir les verités de la Religion; et comme il passoit avec raison pour un excellent Geometre, ses amis bien intentionnés pour la religion estoient bien aises de son dessein, parce qu'ils jugeoient que cela seroit avantageux à la religion même, quand on verroit par son exemple que des esprits forts et solides peuvent estre bons Chrestiens en même temps. Il arriva que M. Pascal trouva quelques verités profondes et extraordinaires en ce temps là sur la Cycloide; et comme ses amis croyoient que d'autres auroient de la peine à y parvenir, parce qu'en effect ces méthodes estoient nouvelles alors, ils le poussérent à les proposer en forme de problemes à tous les Geometres du temps, parce qu'ils croyoient que cela serviroit encor davantage à relever sa reputation, si d'autres n'y pouvoient point arriver. Mais M. Wallis en Angleterre, le P. Laloubere en France, et encor d'autres trouvérent moyen de resoudre ces problemes, et cela fit même quelque tort à M. Pascal, parce qu'on ne sçavoit pas ses raisons. Pour moy qui n'ay pas la vanité de faire comparaison avec cet homme celebre, et qui n'ay point cette opinion de moy, que je puisse faire des choses où d'autres ne puissent point arriver, je n'ay pas laissé d'avoir le bonheur de faire quelques decouvertes, qui ont cela de bon, qu'elles ouvrent le chemin pour aller plus loin, et qu'elles augmentent le nombre des methodes qui font partie de l'art d'inventer. J'ay encor eu le bonheur de produire une Machine Arithmetique infiniment differente de celle de M. Pascal, puisque la mienne fait les grandes multiplications et divisions en un moment, et sans additions ou soubtractions auxiliaires, au lieu que celle de M. Pascal (dont on parloit comme d'une chose merveilleuse, et non pas sans raison) n'estoit proprement que pour les additions et soubtractions, qu'on pouvoit combiner avec les bastons de Neper, comme a fait depuis M. Moreland; c'est pourquoy Messieurs Arnaud, Hugens et même Messieurs Perrier, neveux de M. Pascal, quand ils eurent vû mon echantillon à Paris, avouérent qu'il n'y avoit point de comparaison entre celle de M. Pascal et la mienne. Je ne vous en dis pas davantage, parce qu'il semble que vous l'avés vue icy vous même. Ainsi si les belles productions de M. Pascal dans les sciences les plus profondes devoient donner du poids aux pensées qu'il promettoit sur la verité du Christianisme, j'oserois dire que ce que j'ay eu le bonheur de decouvrir dans les mêmes sciences ne feroit point de tort à des méditations que j'ay encor sur la religion; d'autant que mes meditations sont le fruit d'une application bien plus grande et bien plus longue que celle que M. Pascal avoit donnée à ces matieres relevées de Théologie, outre qu'il avoit l'esprit plein des prejugés du parti de Rome, comme ses pensées posthumes le font connoistre, et qu'il n'avoit pas etudié l'Histoire ny la Jurisprudence avec autant de soin que j'ay fait. Et cependant l'une et l'autre est requise pour établir certaines verités de la Religion Chrestienne, comme j'ay déja dit dans ma lettre. Il est vray que son genie extraordinaire suppleoit à tout, mais souvent l'application et l'information est aussi necessaire que le genie. Enfin si Dieu me donne encor pour quelque temps de la santé et de la vie, j'espere qu'il me donnera aussi assez de loisir et de liberté d'esprit pour m'acquitter de mes voeux, faits il y a plus de 30 ans, pour contribuer à la pieté et à l'instruction publique sur la matiere la plus importante de toutes.