Leibniz an Basnage
Hanover 19 Fevrier 1706
Hanover 19 Fevrier 1706.
Je vous remercie de la place que vous avés accordée à mon memoire dans vostre dernier Journal, qui ne nous est pas encor venu. Ce seroit trop pretendre que de vouloir qu'un si petit écrit fasse changer d'avis à deux excellens hommes. C'est assez que la comparaison de nos raisonnemens serve à faciliter la decouverte de la verité.
Il est vray qu'il y a du miraculeux dans mon systeme de l'Harmonie preétablie et que Dieu y entre extraordinairement, mais ce n'est que dans le commencement des choses, apres quoy tout va son train dans les phenomenes de la nature selon les loix des ames et des corps. M. Bayle luy même accorde que mon Hypothese satisfait, si elle est possible. Or il est raisonnable de la croire possible, jusqu'à ce qu'on en prouve l'impossibilité. Ses objections ne tendoient pas à asseurer cette impossibilité, mais seulement à la faire craindre. Cependant dans ma reponse manuscrite que je luy envoyay, je crois d'avoir levé jusqu'à l'ombre (et à) l'apparence de la difficulté: et M. Bayle n'ayant point marqué dans sa Replique, en quoy il balançoit encor, j'ay eu sujet d'estre confirmé dans mon opinion. Cependant je vous avoue, Monsieur, d'avoir esté un peu surpris de ce que dans le 3me Tome de sa reponse aux questions d'un provincial (chap. 180 p.1253) il rapporte sans aucun correctif le jugement desavantageux pour moy de je ne sçay quel philosophe tres orthodoxe, à ce qu'il dit, mais apparemment peu informé. Quelle merveille, si non seulement le vaisseau dont il parle, mais encor toute autre chose va à son but prefix sans manquer? puisque une sagesse infinie et toute puissante a reglé tout cela par avance et les vents et les flots et le reste qui y doit concourir, tout estant sans doute bien ajusté ensemble dans l'univers. J'ay dit deja à M. Bayle, que ce succés n'est pas plus estrange que de voir que dans un feu d'artifice une fusée coule comme il faut le long d'une corde qui en regle le cours. [Et dans la machine du monde, il faut bien que les pieces se reglent mutuellement.]
Je ne sçay, Monsieur, si M. Burnet de Kemney ne m'a pas trop attribué, en vous parlant de mes projets, qui sont assés anciens. Car depuis l'age de 17 ans et moins encor j'ay pensé à ce qui regarde le destin et la liberté. J'avois lû alors le livre de Luther de servo arbitrio et de Laur. Valla contre Boëce et beaucoup d'autres auteurs sans excepter les Scholastiques, que je connoissois alors un peu mieux qu'à present. Il ne faut pas pretendre d'expliquer à fonds les mysteres, et encor moins d'en rendre raison. Mais ce n'est pas trop pretendre à mon avis que de croire qu'il y a moyen de bien repondre à toutes les objections. Je suis etc.
In dem ersten Entwurf des vorstehenden Briefes finden sich folgende bemerkenswerthe Stellen:
Il me semble que je puis dire aussi, que mon Hypothese (über die Harmonie préetablie) n'est point gratuite, puisque je crois d'avoir fait voir qu'il n'y a que trois de possibles, et qu'il n'y a que la mienne, qui soit en même temps intelligible et naturelle, mais elle se peut même prouver a priori.
Dans les Mysteres je distingue trois points: 1. les expliquer pour en lever l'obscurité, 2. les prouver par des raisons naturelles, 3. les soutenir contre les objections. Nous ne pouvons point satisfaire tousjours au premier point, et encor moins au second. Au lieu que je croy que nous pouvons tousjours satisfaire au troisieme, et qu'il n'y a point d'objections insolubles contre la verité. Autrement le contraire seroit demonstré.
Mais entreprendre de satisfaire tout exprés aux difficultés des M. Bayle, comme il semble que vous me le conseillés, Monsieur, c'est ce que j'apprehenderois de ne point pouvoir faire sans faire du tort à la religion. Car je ne ferois qu'exciter un si habile homme, à mettre ses difficultés dans un jour encor plus beau, s'il est possible, sans me pouvoir flatter de remedier un mal que j'aurois causé. Pour refuter Mons. Bayle utilement, je proposerois l'invention que voicy: je voudrois que quelcun entreprit de combattre les raisonnemens qu'il fait de temps en temps en faveur de la religion. Par ce moyen en l'obligeant à les soûtenir, on l'engageroit à dire mille belles choses qui seroient avantageuses et à la religion et à luy même, par exemple lorsqu'il dispute contre M. Bernard touchant la simplicité de Dieu, il monstre tres bien qu'un composé n'est pas un Estre doué d'une veritable unité. Il monstre aussi excellement en plus d'un endroit qu'un estre qui pense doit estre une substance simple et sans parties, et qui par consequent n'est point sujette à la destruction.
Mes correspondances avec des Theologiens des plus celebres rempliroient aisement un volume. Mais il me faudroit un peu de temps pour les mettre en ordre. Feu M. de Meaux n'avoit pas tousjours le tour obligeant de M. Pelisson, il prenoit quelque fois son ton de Docteur, cependant il ne trouvoit pas tousjours son compte: car il estoit un peu sujet aux chicanes et faux fuyans, et s'imaginoit que son adresse luy donneroit moyen de tout tourner à son gré. Je reconnus qu'il luy sembloit que je me mêlois de trop de choses, et que j'entreprenois sur les droits des Theologiens. Et parcequ'il n'avoit jamais oui dire que j'avois fait des vers, moy qui en avois fait jusqu'à 300 hexametres en un jour à l'age de 15 ans (tous sans elision pour satisfaire à quelques uns et qui plurent assez) trouva lorsque j'avois envoyé à M. Pelisson une Epigramme Latine sur les Bombes, que j'avois trop d'ambition de vouloir encor me meler de faire le poëte.
[A propos de vers, j'avois aussi traduit autres fois quelques Epigrammes Grecques de l'Anthologie. Mais la plus grande partie de mes poësies s'est perdue, beaucoup de papiers m'ayant esté derobés. Je vois par quelcun des Journaux de Hollande, qu'on donnera une nouvelle edition de l'Anthologie, et que les Epigrammes que Grotius n'a point traduites en vers, n'y auront qu'une traduction en prose, ce qui m'etonne puisque la Hollande a encor des bons poëtes.]