Basnage an Leibniz
De la Haye le 15 de Janv. 1706
Votre lettre du 30 de Dec. ne me fut rendue qu'avant hier; et par consequent je n'ay pu repondre plutôt. J'ay reçu le memoire que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer; il est imprimé dans mon dernier Journal, et publié depuis 15 jours. Je crois que M. Bayle et M. le Clerc ont sujet d'être contents de vos manieres honnêtes, parceque ni l'un ni l'autre n'est d'humeur à trouver mauvais que vous ne soyez pas de leur sentiment. D'ailleurs je ne sçay si votre systême de l'harmonie satisfera tout le monde. Vous faites à ce qui me semble une supposition gratuite, et l'harmonie que vous etablissez entre le corps et l'esprit est plustôt un effet miraculeux de la toute-puissance de Dieu, qu'une suite de l'ordre et de la liaison des causes secondes. Au reste M. Burnet m'est venu voir 2 ou 3 fois pendant le court sejour qu'il a fait à la Haye. Il m'a montré un autre memoire dont vous l'aviez chargé; mais comme vous vous en tenez apparement à celui que j'ay inseré dans le Journal, il l'a repris pour vous le renvoyer. Dans une lettre que vous lui avez ecrite, j'ay vu que vous avez eu un long commerce de lettres avec M. Pelisson et M. l'Evéque de Meaux; ce seroit un recueil bien curieux, si vous y joigniez les reponses que vous leur avez faites. Je suis surpris que vous songiez à vous engager dans les disputes de la predestination, c'est une question bien epineuse et peutêtre indissoluble. Les Payens sous le nom du fatum y ont echoué aussi bien que les chretiens. M. Jaquelot a attaqué M. Bayle sur cet article à propos des Manichéens et des Pauliciens dont M. Bayle a bien fait valoir les raisons dans son Dictionnaire Critique. M. Bayle vient de repondre à M. Jaquelot par un gros volume. Il presse M. Jaquelot de tous côtez et lui fait voir que la predestination a eté et sera toujours l'ecueil de la raison. Si vous vous y engagez pour trouver quelque nouveau denouement, je vous conseille avant toutes choses de lire la replique de M. Bayle à M. Jaquelot. J'admire après tout l'universalité de votre esprit. Vous ecrivez sur toutes sortes de matieres comme si vous ne vous etiez appliqué qu'à etudier chacune d'elles en particulier. Conservez moi, je vous en supplie, toujours quelque part dans votre souvenir, et soyez persuadé qu'il n'y a personne qui soit avec plus d'estime et de respect etc. De la Haye le 15 de Janv. 1706.