Basnage an Leibniz
De la Haye le 14 de Janv. 1697
Puisque vous avez deja communiqué vos remarques sur le livre de M. Locke, Essay of understanding, vous ne les refuserez point pour embellir la traduction qui s'en fait à Amsterdam. Il me semble qu'elles pourroient être mises à la tête du livre, soit en forme de preface, soit autrement. Je ne puis vous repondre precisément sur l'apologie de Nestorius que vous pretendez avoir eté faite autrefois par un auteur François. Peutêtre voulez vous parler d'un livre de M. de Rodon de Supposito. C'etoit un Philosophe qui a eu beaucoup de reputation. Il prit effectivement dans ce livre là le parti de Nestorius contre S. Cyrille. Il pretendoit que dans le fond S. Cyrille etoit l'heretique, qu'il s'etoit jetté dans les erreurs d'Eutichées, et qu'il imputoit à Nestorius des dogmes et des consequences que Nestorius desavouoit. Cependant la faction de S. Cyrille l'emporta, et Nestorius ne succomba que parceque S. Cyrille eut plus de credit d la cour de Valentinien. Je doute que M. de Spanheim soit entré dans ce detail, car ce n'est point là son sujet. Mais je n'ay gueres moins d'impatience que vous de voir ses remarques sur les contestations de ce Pere avec Julien. La matiere est belle, et digne de tous les efforts de M. de Spanheim. Quoyque j'aye eu depuis peu des lettres assez circonstantiées de Rome, l'on ne me dit rien du Poëme heroique pour la Reine de Suede dont vous me parlez. Je sçay seulement qu'on a imprimé à Amsterdam une histoire des aventures galantes de cette Princesse. Je doute qu'elle soit fidelle: du moins il y a des choses qui me paroissent un peu fabuleuses. Vous avez vû apparemment les Dissertations sur l'Existence de Dieu par M. Jaquelot, puisque Me l'Electrice l'a remercié du present qu'il lui a fait de son livre, par une belle medaille. Apres une marque si honorable de l'approbation de Me l'Electrice, il ne peut douter du succez de son ouvrage, et il a raison de s'en applaudir extrêmement. Quoyque toutes les matieres soient de votre competence, il semble que celles de Philosophie soient encore plus particulierement de votre ressort. Vous aurez trouvé dans cet ouvrage, et sur tout dans la 2. dissertation, de quoy exercer votre critique. Je m'imagine que vous aurez fait là dessus des observations qui vaudroient bien la peine d'en faire part au Public. Du moins faites m'en part, si vous en avez mis quelques unes sur le papier. Avez vous vû l'Analyse des infiniment petits pour l'intelligence des lignes courbes? Elle est de M. de l'Hopital. Je ne croy pas que le Dictionnaire historique et critique de M. Bayle vous soit encore parvenu. Vous y trouverez bien des choses expliquées avec beaucoup de liberté. Il y a un fond d'erudition extraordinaire: c'est le precis d'une bibliotheque entiere. Sur la seule reputation de l'Auteur la premiere edition a eté distribuée aux libraires avant qu'elle fût achevée. Les disputes sur la Trinité continuent entre les docteurs mêmes de l'eglise Anglicane. Le livre de M. Locke The Reasonnabless of Christianity a eté refusé, et il a repliqué. Le D. Stilingfleet vient de publier A discours in vindication of the Doctrine of the Trinity. Il exhorte vivement les docteurs à abandonner cette dispute, dont les Sociniens tirent de grands avantages. Et il est vray que dès qu'on veut expliquer ce mystere, il est impossible de ne point donner de prise aux heretiques, et d'eviter de tomber ou dans le Tritheisme, ou dans le Sabellianisme. La raison y trouve de si grands embarras, qu'elle court risque de succomber sous le poids des difficultez. J'ay reçû d'Angl. Catalogus bibliothecae Cottonianae in folio. Il y a à la tête la vie du chevalier Cotton, et l'histoire de sa Bibliotheque. M. Leti acheve un traitté des Lotteries oeconomique, politique, Theologique, et comique. Comme vous connoissez l'auteur, l'idée de cet ouvrage vous rejouira, et vous donnera de la curiosité. M. le Clerc son gendre va publier deux vol. in 8o de Arte critica. C'est un ouvrage curieux et par sa matiere et par la maniere dont il l'a maniée. Les memoires du C. de Bussy Rabutin sont reimprimez à Amst., mais on ne les debite point encore. Il y en a 2 vol. Quoyqu'il y ait un tres grand nombre de lettres dans ses memoires, l'on en imprime pourtant encore 2 vol. à Paris. On dit qu'il y a des lettres galantes fort spirituelles et fort delicates. On fait cas des memoires de la Chine du P. le Conte. Ils sont reimprimez icy, aussi bien qu'une histoire de la Rep. de Genes. J'ay lû des memoires qui se debitent icy depuis quelques jours sur les affaires du Piemont. On pretend là que le Duc de Savoye n'est entré dans la ligue que pour trahir les Alliez, et en tirer de l'argent, dont on le dit être fort avide. Il n'y a, ce me semble, gueres d'apparence que de concert avec la France il eût laissé envahir son pays; mais s'il n'est pas vray qu'il ait joué les Alliez dès le moment qu'il s'est declaré pour eux, il est certain qu'il les a trompez habilement quand il a eu dessein de s'en detacher. Le livre appelle la desertion du D. de Savoye une fourberie. C'en seroit une sans detour dans un particulier. Mais la Politique donne d'autres noms à toutes les actions mauvaises qui ont pour pretexte le bien de l'Etat. La droiture et la fidelité sont des vertus privées: exeat aula qui volet esse pius. Un Prêtre de l'Oratoire nommé M. le Vassor, qui s'est rangé à l'Eglise Anglicane, a fait un traité de la maniere d'examiner les differends de Religion. C'est pour attaquer l'infaillibilité de l'Eglise. Il y a à la fin quelques chapitres pour justifier la liberté de l'Eglise Anglicane, le droit qu'elle a eu de se reformer independamment du Pape, et son ancienne exemption de la Jurisdiction de l'Evêque de Rome, comme Patriarche d'Occident. Nos libraires travaillent avec une diligence extrême à leur recueil de Traitez. Le vôtre y sera tout entier dans son ordre chronologique, comme je vous l'ay mandé. Je n'ay point encore envoyé vos Remarques sur la Philosophie de Descartes à M. Bernoulli, parceque je n'avois pû jusqu'à present en trouver l'occasion. J'en ay trouvé une, et j'en profiterai. Je voudrois vous être utile à quelque chose, et vous pouvoir montrer, combien je suis etc.
De la Haye le 14 de Janv. 1697.