Basnage an Leibniz

De la Haye le 21 de Juin 1696

GerhardtFrench

Je ne me suis point haté de vous repondre, Monsieur, sur ce que vous proposiez à l'egard du recueil que les libraires de Hollande ont entrepris;

car comme vous persistez à ne point consentir que vôtre Codex Diplomaticus soit demembré, et que de l'autre côté les libraires s'obstinent à vouloir disposer et arranger leur recueil selon l'ordre chronologique, je ne voi nul expedient d'accommodement. Aussi sont ils resolus à se passer de ce que vous auriez pû leur fournir, et à continuer leur projet. Il y manquera bien des choses que vous auriez suppléées; mais ils aiment mieux y renoncer que de deranger leur dessein, et de donner comme ils le disent un recueil confus et sans ordre. J'avois si bien compris l'utilité de ce que vous pouviez leur communiquer, que je suis bien fâché d'avoir si mal reussi dans le dessein que j'avois d'être le mediateur d'un accommodement. Il me semble que vous vous fussiez bien epargné de la peine, si vous leur aviez abandonné le soin de dechifrer toutes les pieces que vous vous chargez de donner au Public. Si vous changez de sentiment, advertissez m'en, je vous prie. Je n'ai pû m'acquitter de votre commission, ni rendre votre lettre à M. Morel. Je ne l'ai point vû. Je sçai par M. Cuper qu'il est retourné en Allemagne. Je garderai la lettre jusqu'à ce que vous m'appreniez si je la brulerai, ou si je vous la renvoyerai. Je vous renvoyerai vos remarques sur les principes de Descartes par la Ie occasion qui se presentera. Je ne sçai si vous avez vû les Principes de Physique que M. Hartsoeker a publiez depuis quelques mois. Il est tout à fait Cartesien. Cela est un peu superficiel. La physique de M. le Clerc est plus etendue, et vaut d'autant mieux qu'il ne s'est assujetti à aucun systême particulier. Le mesme M. le Clerc vient de donner un Traité sur les lotteries qui sont si frequentes en Hollande. Il discute ce qu'on entend par le Hazard, et par les termes d'heureux et de malheureux. Il soutient qu'il est faux que le bonheur soit particulierement attaché à certaines personnes, et que les bons ou mauvais billets echéant à chacun selon la rencontre fortuite des billets, Dieu n'y preside point par aucune direction particuliere. Je croi que je vous ai parlé de son autre livre qui a precedé celui-cy touchant les causes de l'incredulité. On a imprimé icy la traduction du livre de M. Locke The Reasonnebleness of Christianity. Pour prouver que le christianisme est raisonnable, il le depouille de tout ce qu'il y a de mysterieux, et d'incomprehensible, et reduit la foi à croire simplement que J. C. est le Messie, sans penetrer plus avant. Il soutient que les Apotres ne nous ont proposé que cela à croire, et que cela suffit pour le salut. Les oeuvres

du P. Sirmond en 5 vol. in folio sont achevées au Louvre. Le 2. tome de S. Jerôme est aussi achevé. M. de Cordemoi a fait un traité contre les Sociniens. Mle Bernard a produit un nouveau Roman: Jnés de Cordoue. Les dames le trouvent tres joli. On va bientost debiter icy les Miscellanea de M. Chevreau, qui a fait autresfois une histoire du monde, que l'on reimprime icy fort augmentée. Vous sçavez que M. Cassini est allé en Italie par l'ordre du Roi de Fr. pour y faire quelques observations astronomiques. On commence à voir icy la Relation du dernier siege de Namur ecrite par l'ordre du Roi d'Angl. in folio. Il y a à la fin un parallèle des 2 sieges. Je croi qu'on verra bientost le Callimaque, où il y aura des notes fort amples de M. Spanheim et de M. Graevius. Il est mort depuis un mois 3 auteurs assez connus, M. Tollius à Utrecht, et Mrs. Varillas et de la Bruyere à Paris. Le dernier etoit l'auteur des Caracteres de ce siecle. Si je vous puis être utile à quelque chose, ne doutez pas que je ne sois, Monsieur, avec beaucoup de zèle et de respect vôtre tres humble etc.

De la Haye le 21 de Juin 1696.