Basnage an Leibniz
De la Haye ce 2 d'Octobre 1692
De la Haye ce 2 d'Octobre 1692.
Un voyage que j'ai eté forcé de faire m'a tellement distrait que j'ai laissé accumuler bien des arrerages à vostre egard, et je vous dois plus d'une reponse. Mais j'espere que cela n'arrivera plus, et que je serai desormais plus ponctuel. Je n'ai garde de laisser refroidir un commerce que j'ai tant d'interest d'entretenir. Il n'y a gueres que l'edition in 12o de la 4e partie des reflexions de M. Pelisson sous le titre de la Tolerance des Religions m'est tombée entre les mains. Elle est venue trop tard pour la placer dans le volume de 3 mois que j'ai donné au commencement de Septembre. Je n'ai vû personne qui trouve que vous soyez effacé par M. Pelisson, et vostre crainte est trop modeste. Au contraire il semble qu'il n'a pas compris toute la finesse de vos objections, et il devoit estre d'autant plus superieur que vous combattiez dans une langue qui vous est etrangere et que vous touchiez à des matieres sur lesquelles on n'oze s'ouvrir qu'avec beaucoup de delicatesse et de menagement. Si cela n'etoit pas fait pour le public, je suis surpris que vous aiez le temps d'ecrire des lettres si bien travaillées et si bien raisonnées. Si j'en parle dans le 1r volume, je suivrai les idées de l'extrait latin que vous m'avez envojé. Il y a assez long temps que je n'ai vû M. Huyguens. J'attends que l'hyver le chasse de sa solitude de Woorburg oû il est presentement. Dès qu'il sera de retour, je retirerai vos animadversiones in principia Cartesii, et je les communiquerai à quelques uns de mes amis. Vous voudrez bien sans doute qu'elles passent par les mains de M. Bayle, qui est juge competent sur cette matiere. Il s'occupe tout entier à son Dictionnaire critique. Il en retranchera tout le detail de faits qui a parû ennujeux à bien des gens dans le fragment que vous en avez vû. M. du Cros a executé ses menaces contre M. Temple. Je n'ai pû encore attraper son ouvrage. Mais on m'a dit qu'il n'a point suivi vos conseils, et qu'il n'a pas assez epargné la personne de M. Temple. Comme il cherchoit autant à se venger qu'à se defendre, on ne pouvoit gueres attendre toute la moderation que vous lui aviez recommandée. Le P. Oudin est presentement à Leyde. On lui a donné le titre de Sousbibliothecaire avec de mediocres appointements. Il a publié un volume de pieces qu'il avoit deterrées dans quelques bibliotheques. Il auroit déja fait un meilleur usage de son loisir, si le procez qui dure encore entre Mrs. les Curateurs de l'université de Leyde et les heritiers de Vossius, ne l'avoit pas empesché de feuilleter les manuscripts qui sont en grand nombre dans la bibliotheque de Vossius. Il est vrai que M. Colomiez est mort: il avoit suivi la fortune de l'Archevesque de Cantorbery qui s'est opiniatré à refuser le serment au nouveau gouvernement. J'ai averti le Public de l'edition de S. Basile qui se fait en Allemagne, quoique vous ne m'aiez point marqué le lieu, ni à qui l'on pouvoit adresser des remarques. On demande le mesme secours de Paris pour S. Cyprien, que l'on y va reimprimer. Les P. P. Benedictins vont bientost publier leur S. Hilaire, et le 1r Tome de leur S. Jerôme, aussi bien que celui de S. Athanase est fort avancé. M. Regis a deja repondu à la critique de M. Hamel sur son système Cartesien. Je n'ai vû aucune de ces pieces là. M. Dacier a donné une traduction Françoise de la Poëtique d'Aristote avec des remarques. On l'a reimprimée ici. Il a aussi traduit deux tragedies de Sophocle: l'Oedipe et l'Electre. Vous vojez que M. Dacier ne veut estre autre chose que Commentateur. C'est une occupation un peu servile. Les Anciens sont bien heureux de trouver ainsi des gens qui mettent tout leur honneur à les faire valoir, au lieu qu'un moderne n'ozerait broncher impunément. Il y a une grosse querelle entre M. l'Evesque de Meaux et M. du Pin, Auteur de la Bibliotheque des Auteurs Ecclesiastiques dont vous avez deja vû 5 ou 6 volumes. L'Evesque de Meaux a denoncé M. du Pin comme heretique, et a fait nommer des examinateurs pour revoir ses ouvrages. On dit qu'il y entre un peu de jalousie de la part du Prelat. Vous avez appris la mort de M. Menage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au reste, je rends graces de m'avoir fait le plaisir de me dire que Madame la Duchesse me fist l'honneur de vous demander de mes nouvelles. C'est de quoi flatter agreablement ma vanité qu'une si grande Princesse ait eu la bonté de se souvenir de moi. C'etoit une des choses que je souhaittois le plus dans mon voyage que de voir une Princesse dont toute l'Europe admire l'elevation et l'etendue de son esprit. Je suis avec beaucoup etc.
Voudriez vous bien avoir la bonté de faire faire des compliments pour moi à M. l'Envoyé d'Angleterre à vostre cour. Je lui suis fort obligé de toutes les honnêtetez que j'en recûs en passant à Hanover.