Leibniz an Basnage

Hanover ce 12/22 de Septembr. 1692

GerhardtFrench

Vostre obligeante lettre m'a esté rendue bien tard, tant à cause de l'absence de Mons. van der Heck de la Haye, qui avoit fait un tour à l'armée, qu'à cause de mon absence d'Hanover. Je vous ay écrit par la droiture en Hollande;1 mais doutant si vous n'estes à Francfort, j'y envoye cellecy à tout hazard. C'est pour vous remercier des exemplaires de l'ouvrage de Mons. Pelisson et pour vous dire, que vous m'obligeriés si vous vouliés retenir encor chez vous tous les exemplaires que vous avés encor, car j'ay remarqué des choses qui devroient estre corrigés, dont je vous ay écrit plus amplement par la lettre envoyée en Hollande. Je vous en dedommagerois volontiers. Et je pourrois encor plus fournir de la suite de nos correspondances, mais avec consentement de Mons. Pelisson, de quoy grossir un peu vostre petit in 4to. Du reste je vous remercie de vostre offre favorable et je tacheray d'en profiter, vous suppliant de me faire quelques fois part des livres nouveaux. Si le prix et la grandeur, c'est à dire le nombre des feuilles ou Alphabets estoit marqué à peu prés, on pourroit se déterminer d'abord. Je suis etc.

Hanover ce 12/22 de Septembr. 1692.

Beilage.

Das folgende Schreiben Leibnizens ohne Aufschrift und ohne Datum wird, seinem Inhalt nach zu schließen, dasjenige sein, welches er an Basnage direct nach Holland schickte.

Je vous remercie de l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moy et de me communiquer des nouveautés literaires fort curieuses. Je n'ay pas encor veu l'édition in 12o du traité de M. Pelisson de la Tolerance des religions. J'avois bien des raisons pour ne pas y vouloir paroistre en mon propre et prive nom. Mais je voy que c'est une affaire faite. Vous sçavés qu'un homme qui est où je suis et comme je suis, a bien des mesures à garder. Des personnes malintentionnées pourront tourner mes paroles en mauvaise part, comme si je favorisois l'indifference. Et si j'avois sçû le dessein de la seconde ou troisieme edition, sur tout de celle qui a esté faite en Hollande et qui se debitera en Allemagne, j'aurois voulu joindre quelques eclaircissemens, car je ne songeois à rien moins qu'à l'impression, lorsque j'ay écrit ces choses. Mon but estoit de faire voir à Mons. Pelisson, que ceux de sa religion favorisent l'indifference plus que les Protestans mêmes, à qui on l'impute eternellement et souvent fort mal à propos. Mons. Pelisson n'a donné que des extraits de mes dernieres lettres, qui souvent n'expliquent pas assez mes intentions. Entre autres ce qu'il appelle l'Eloge du Roy T. C. et qui pourroit me faire du tort aupres de quelques ignorans ou passionnés, n'est autre chose qu'un aveu de la grandeur de ce Monarque et un souhait qu'il en veuille mieux user pour le bien general des hommes et le sien propre qu'il ne semble faire. Je l'avois écrit en particulier et je n'avois garde de m'imaginer qu'on le publieroit. J'aurois mauvaise grace de m'en plaindre. Mais si vous prenés la peine de toucher ce livre de M. Pelisson dans vostre Histoire des Ouvrages des Sçavans, je vous supplie de faire quelque reflexion sur cette relation latine que je vous ay communiquée et qui aura esté mise dans les Actes de Leipzig, car la chose y est tournée comme il faut.

On me mande de Paris, que Mons. du Hamel a publié des reflexions critiques sur le systeme Cartesien de la philosophie de Mons. Regis, que Mons. Vaillant a donné Numismata Imperatorum Romanorum praestantiora a Julio Caesare ad Posthumum et Tyrannos. Mons. Brueis a publié un livre sous le titre: Histoire du fanatisme de nostre temps, et du dessein qu'on avoit de soulever en France les mecontens des Calvinistes. Il raconte des choses fort plaisantes de certains fanatiques du Dauphiné, qu'un nommé du Serre vieillard de la religion avoit elevés dans son école; c'estoient des jeunes gens à qui M. Brueis dit qu'il avoit fait tourner la teste par des jeunes, des ceremonies mysterieuses et des passages de l'ecriture sainte. Dans une conjoncture favorable la chose auroit pû avoir des suites. M. Brueis fait l'honneur à Mons. Jurien de dire qu'il est l'inventeur de ces stratagemes. On m'avoit promis le projet du Dictionnaire de Mons. Bayle, mais je ne l'ay pas encor vû; un esprit aussi delié que le sien, ne peut donner que des choses excellentes.

Mons. Hugens m'ayant fait honneur de repondre2 à ma vieille lettre, a dit aussi que vous luy aviés communiqué mon écrit latin, et qu'il demeure d'accord de la pluspart de mes raisonnemens. Il est vray qu'il y en a, sur lesquels nous sommes en different il y a déja long temps, car Mons. Hugens est pour le vuide et pour les Atomes, suivant Democrite et Gassendi, su lieu que je suis en ce point pour Aristote et pour Descartes. Je serois bien faché qu'on importunât les libraires. J'avois crû que des notes precises qui suivroient pied à pied la partie generale des Principes de Descartes pourroient éclaircir à fonds les controverses qui font tant de bruit à present, et que les joignant aux paroles mentes de Descartes, une personne qui voudroit mediter pourroit se satisfaire entierement par cette lecture, et que le titre pourroit estre: Statera Cartesianismi seu Principiorum Cartesii Pars Generalis cum animadversionibus G. G. L. suo loco subjectis, ut post tantas lites tandem aliquando intelligi possit, quantum Doctrinae Cartesianae sit tribuendum. Un certain Mons. Rieuwerts, libraire à Amsterdam, qui a fait imprimer quelques écrits de Spinosa, estoit disposé autresfois à imprimer certaines speculations Geometriques que j'avois (à ce que feu M. Ferguson m'avoit mandé) mais les distractions que j'avois alors ne m'avoient point permis de les coucher tout au long, et je me suis contenté d'en donner quelques abregés dans les Actes de Leipzig. Peutestre que Mons. Rieuwerts se chargeroit encor de cecy, qui paroist plus plausible et plus à la portée de la pluspart des lecteurs. On y pourroit adjouter un preambule contenant des particularités curieuses sur ce que Mons. des Cartes a inventé ou pris d'ailleurs.

Mons. du Cros a passé icy et m'asseuré qu'il travaillera à ses remarques sur les memoires de Mons. Temple. Je n'ay pas manqué de l'encourager, je l'ay pourtant exhorté d'epargner la personne de Mons. Temple le plus qu'il pourroit, apres avoir satisfait à sa propre justification. J'ay déja lû en Anglois la seconde partie des Miscellanea de Mons. Temple. Mad. la Duchesse les avoit. Il y a plusieurs choses fort bonnes. Il me semble pourtant qu'il ne rend assez justice à nostre siecle.

Mons. Hugens m'a taillé de la besoigne par sa lettre, et pour y repondre il faudra mediter un peu, ce que je ne suis pas en estat de faire à present. J'irois bientost à Wolfenbutel, et en chemin j'auray tout loisir de mediter sur les matieres qu'il y touche.

Si quelque libraire de vos amis me veut envoyer des listes des livres, je souhaitterois qu'avec le prix il exprimât la grandeur des livres, c'est à dire le nombre des feuilles, ou autrement. Par ce moyen on peut se determiner d'abord.

Si les digressions de Mons. Baillet dans sa vie de M. des Cartes sont bonnes, il les luy faut pardonner et même il le faut remercier de ce qu'il nous donne plus qu'il n'avoit promis. Souvent ces embellissemens valent mieux que le principal. Mais puisque je voy qu'on n'en est pas content, j'ay peur qu'ils ne soyent pas des plus choisis.

  1. 1Siehe die Beilage.
  2. 2Hugens an Leibniz 11. Jul. 1692.