Leibniz an Hugony
Janvier 1715
Janvier 1715.
Il semble que vous me voulés donner de la vanité, en me voulant faire croire qu’une dame aussi distinguée en tout que Mad. la Marquise de Castres a quelque estime pour moy, et a donné à Madame l’occasion de se souvenir de ses bontés pour un homme qu’elle savoit attaché à l’incomparable tante. Les gens qui s’erigent en auteurs ont l’avantage imaginaire de s’etendre au delà de ce qu’ils sont par une espece de penombre. Cependant je ne say si Mad. la Marquise a eu quelque bonne opinion pour moy, par la lecture de quelques uns de mes ouvrages, ou par ce que S. A. R. peut avoir dit de favorable. Apres cette grande princesse, et apres les descendans de Madame l’Electrice, il n’y a gueres de gens qui la puissent avoir plus regrettée que moy. Sa derniere lettre que j’ay receue à Vienne a eté écrite environ 3 semaines avant sa mort, elle y parloit sur les affaires d’Angleterre avec sa penetration, sa vivacité et son indifference ordinaire.
Le livre de Mad. Dacier sur la corruption du goust pourra ressembler au bel ouvrage de causis corruptae eloquentiae, que les uns donnent à Quintilien, les autres à Tacite. Il me paroist que le dessein d’Homere a eté de mêler le burlesque avec le Heroique. Il n’ecrivoit pas pour un grand prince comme Virgile, mais pour les peuples. Ainsi il est plus rejouissant et moins majestueux que Virgile. Je voy que les lettres commencent à se ressentir de la paix, puisque voila des grands ouvrages que vous m’annoncés, Monsieur: la Gallia Christiana, et le Moreri rendu encor meilleur sont importans, mais le dessein du R. P. Dom Monfaucon me charme1. Il est capable de le remplir. Je voudrois qu’en traitant des antiquités, on nous montrât l’usage que les modernes en peuvent faire. C’est dommage que M. Saumaise n’a pas achevé son ouvrage de l’ancienne milice, dont il a donné un echantillon. Les Vetera deperdita en tout genre seroient bien utiles. Il faudroit tacher d’etendre Pancirolle avec Salmuth. Le R. P. Monfaucon tachera sans doute par cy par là de reparer ces pertes. J’ecris la lettre cy jointe à M. Saurin sur ce qu’il m’avoit fait esperer par vous, et je vous supplie de la luy faire rendre. S’il ne veut pas qu’on sache notre commerce, nous n’en dirons rien, mais il ne faut pas que nous luy demandions qu’on ne la sache point. Je menageray tousjours ce qui meritera d’etre menagé, quand il ne l’ordonneroit pas. Je ne doute point que M. l’Abbé Bignon ne dirige encore les Academies, comme il a tousjours fait dignement, et je m’imagine que le journal des savans sera encore de sa jurisdiction. Mais on m’a dit que le R. P. de Tournemine (à qui je vous supplie de marquer mes respects et ma reconnoissance) aura maintenant grande part à la censure des livres. Ainsi il en pourroit faire avoir de bonnes nouvelles. Il faut que je vous en donne une, Monsieur. C’est que Mons. de la Croze a gagné 2000 écus dans la loterie de Hollande. La fortune cette fois n’a pas esté aveugle, elle avoit quitté son bandeau. Je suis avec passion etc.
- 1Hugony hatte Leibniz Folgendes mitgetheilt: Le P. Montfaucon fera bientôt commencer l’impression de son S. Jean Chrysostome grec et latin. Je ne sai si vous savez le plan d’un ouvrage immense auquel il a travaillé pendant plus de 20 ans, et qu’il fera imprimer apres ce Pere Grec. C’est un recueuil des antiquitez de toutes les nations autant qu’elles sont connues, on y trouvera ce qui regarde la religion, le gouvernement, la Milice, les moeurs, les sciences, les arts etc. Il promet de donner en 6 volumes in fol. beaucoup plus que ce qui est dans tous ceux de Graevius et de Gronovius.