Leibniz an Bourguet

Hauover ce ... de Decembr. 1714

GerhardtFrench

Hanover ce ... de Decembr. 1714.

J’ay1 enfin receu la lettre que vous m’aviés envoyée par M. Herman, et j’ay eté bien aise de voir vos remarques sur ma Theodicée. J’accorde que l’idée des possibles suppose necessairement celle [c’est à dire l’idée] de l’existence d’un etre qui puisse produire le possible. Mais l’idée des possibles ne suppose point l’existence meme de cet etre, comme il semble que vous le prenés, Monsieur, en adjoutant: s’il n’y avoit point un tel etre, rien ne seroit possible. Car il suffit qu’un etre qui puisse produire la chose, soit possible, à fin que la chose soit possible. Generalement parlant, pour qu’un etre soit possible, il suffit que sa cause efficiente soit possible; j’excepte la cause efficiente supreme qui doit exister effectivement. Mais c’est ex alio capite, que rien ne seroit possible si l’étre necessaire n’existoit point. C’est parce que la realité des possibles et des verités eternelles doit etre fondée dans quelque chose de reel et d’existant.

Je n’accorde, point que pour connoistre, si le Roman de l’Astrée est possible, il faille connoistre sa connexion avec le reste de l’Univers. Cela seroit necessaire pour savoir, s’il est compossible avec luy, et par consequent, si ce Roman a eté, ou est, ou sera dans quelque coin de l’Univers. Car asseurement sans cela, il n’y aura point de place pour luy. Et il est tres vray que ce qui n’est point, et n’a point été, et ne sera pas, n’est point possible, si possible est pris pour compossible, comme je viens de le dire. Et peutetre que Diodore, Abailard, Wiclef, Hobbes ont eu cette idée en teste, sans la bien demeler. Mais autre chose est, si l’Astrée est possible absolument. Et je dis qu’ouy, parce qu’elle n’implique aucune contradiction. Mais pour qu’elle existât effectivement, il faudroit que le reste de l’Univers fût aussi tout autre qu’il n’est, et il est possible qu’il soit autrement.

Je n’accorde pas non plus que vous adjoutés, Monsieur, que pour asseurer qu’il y a une infinité de mondes possibles, il faut se les figurer finis et determinés. Cela vient du même mesentendu de prendre possibles pour compossibles. Et lorsque vous dites qu’un Monde [tout à fait] infini renferme en un sens tous les possibles, je l’accorde en ce sens là, c’est à dire, prenant possibles pour compossibles.

Vous dites encore, Monsieur, qu’une serie infinie contient tous les nombres possibles. Mais je ne l’accorde pas non plus. La serie des nombres quarrés est infinie, et cependant elle ne contient pas tous les nombres possibles.

Vous y adjoutés ces paroles: Si l’on regarde l’Univers comme une collection, on ne peut pas dire qu’il puisse y en avoir plusieurs. Cela seroit vray, si l’Univers etoit la collection de tous les possibles; mais cela n’est point, parce que tous les possibles ne sont point compossibles. Ainsi l’Univers n’est que la collection d’une certaine façon de compossibles; et l’Univers actuel est la collection de tous les possibles existans, c’est à dire de ceux qui forment le plus riche composé. Et comme il y a de differentes combinaisons des possibles, les unes meilleures que les autres, il y a plusieurs Univers possibles, chaque collection de compossibles en faisant un.

Je ne vois aucune raison pourquoy on ne puisse pas dire à la rigueur, que l’intelligence conçoive des possibles qui n’existent jamais. Peutetre y at-il des figures de Geometrie et des Nombres sourds, qui n’ont jamais existé, et n’existeront jamais. En sont-ils moins possibles, c’est à dire moins connoisables? Tout ce qui vient de Dieu (dites vous) porte necessairement les caracteres de l’ordre, et par consequent l’admission des produits de ses perfections à l’existence. Ce sont vos paroles, que j’admets. Cela prouve que le seul meilleur existe, mais non pas que le seul meilleur soit possible, ou bien c’est changer la signification des Termes. J’appele possible tout ce qui est parfaitement concevable, et qui a par consequent une essence, une idée: sans considerer, si le reste des choses luy permet de devenir existant.

Ainsi j’ay fait jusqu’icy une Analyse exacte de vos objections; apres laquelle je n’ay point besoin de parcourir, Monsieur, ce que vous dites des Actions de Dieu et des creatures intelligentes, d’un particulier devenant Roy; du voyage aux Indes de quelqu’un comme de Bacchus ou d’Hercule; de la possibilité du peché etc. Il me semble que ces objections viennent d’un reste de la lecture de M. Poiret.

Mais lorsque vous dites, que de dire qu’un monde sans mal, preferable en ordre au notre, n’est pas possible, c’est donner cause gagnée à M. Bayle, je n’entends pas bien la raison qui vous le fait avancer; car ce que vous y adjoutés ne contient aucun car, ny parce que. Ainsi je ne le compte pas pour une objection.

Vous adjoutés que le mal est entré pour rien dans les decrets de Dieu. Si cela se prend comme vous semblés l’expliquer un peu apres, que la consideration du mal n’étoit pas assez grande pour contrebalancer le bien, je l’accorde.

C’est ainsi que la tendence au plus grand bien a encor inferé l’admission du mal moral, quoyqu’il semble que vous ne le veuliés accorder que du mal metaphysique, et tout au plus de quelque mal physique, mais sans adjouter la raison de cette limitation.

Quant au mal metaphysique, dites vous, je ne le considere pas comme un mal; mais, Monsieur, si vous admettés le bien Metaphysique, la privation de ce bien sera un mal metaphysique. Lorsqu’un etre intelligent perd son bon sens, sans douleur et sans peché (et par consequent, sans mal physique ny mal moral) ne compterés vous pas cela pour un mal? En tout cas vous ne feriés que changer la signification des termes.

Je trouve donc, Monsieur, que vous auriés pû satisfaire vous même à tous ces doutes, si vous aviés pris la peine de les mediter sur ce que j’avois déja dit. Je suis pourtant bien aise de vous l’avoir pû montrer.

Ce que vous dites des developpemens, Monsieur, me paroist tres bien dit. Les animaux humains seminaux, qui ne parviendront jamais au developpement de la raison, ne l’ont pas non plus enveloppée.

De la maniere que je definis perception et appetit, il faut que toutes les Monades en soyent douées. Car perception m’est la representation de la multitude dans le simple; et l’appetit est la tendence d’une perception à une autre: or ces deux choses sont dans toutes les Monades, car autrement une Monade n’auroit aucun rapport au reste des choses. Je ne say, Monsieur, comment vous en pouvés tirer quelque Spinosisme; c’est aller un peu vite en consequences. Au contraire c’est justement par ces Monades que le Spinosisme est detruit, car il y a autant de substances veritables, et pour ainsi dire, de miroirs vivans de l’Univers tousjours subsistans, ou d’Univers concentrés, qu’il y a de Monades, au lieu que, selon Spinosa, il n’y a qu’une seule substance. Il auroit raison, s’il n’y avoit point de monades; alors tout, hors de Dieu, seroit passager et s’evanouiroit en simples accidens ou modifications, puisqu’il n’y auroit point la base des substances dans les choses, laquelle consiste dans l’existence des Monades.

Quant à vos remarques, Monsieur, je trouve aussi de la difficulté dans quelques unes. Je voudrois savoir comment on peut demontrer (Rem. 3.) que toute succession renferme un commencement. Pourquoy voulés vous (Rem. 8.) que toutes les creatures intelligentes ne soyent que quelques anges et des hommes qui ayent peché? Ce que vous dites remarque 9, ne prouve point que le mal ne rend pas le bien plus grand. Vous avancés souvent des propositions, Monsieur, et discourés là dessus, mais ce discours contient plustost des explications et des consequences que des preuves.

Par rapport à Dieu, il n’y a rien d’accidentel dans l’Univers. Ainsi l’augmentation du bonheur des bienheureux naissant de la cheute des autres, a eté sans doute dans les desseins de Dieu, mais elle n’a pas eté la seule raison de la permission du mal. Le mal n’entre pas dans les desseins de Dieu, c’est à dire dans ses volontés antecedantes, comme objet, mais comme condition de quelques objets.

Mons. Scheuchzer ayant melioré sa condition à Zurich, et ayant trouvé de la peine à obtenir la permission de sa République pour aller trouver le Czar, son voyage en Russie est rompu, et j’en suis faché, à cause de la perte que les sciences en souffriront, car il y auroit trouvé un vaste champ d’observations. C’estoit terra vergine pour ainsi dire.

Je ne suis pas encor venu à la consideration des Loix Russiennes; d’autres y travaillent, mais je verray peutetre un jour ce qu’ils auront fait. Quand le Czar sera delivré de la guerre, il pensera comme il faut aux Arts de la paix, quoyqu’il y pense déja beaucoup par avance. Je doute qu’il cherche des Jurisconsultes, et il paroist plustost disposé à s’en passer, de peur d’introduire la chicane avec eux. Il est difficile de tenir le juste milieu entre une chicane comme la notre, et un gouvernement violent comme celuy d’un Vizir ou d’un Bacha Turc.

Je suis bien aise, Monsieur, que vous avés quelque commerce avec l’excellent M. Cuper, qui est peutetre le plus savant homme de notre temps dans les antiquités. Je suis avec passion etc.

P.S. Le discours Analytique de votre ami sur la maniere de separer les inconnues dans les Equations differentielles, me paroist ingenieux, et ses meditations meritent d’etre cultivées et éclaircies plus amplement. Je compare ces sortes de Methodes avec les differens tours d’adresse dont on se sert dans le Calcul de Diophante, quand il s’agit de resoudre les Equations en nombres rationaux. Je ne say si c’est Monsieur Zendrini ou quelqu’autre ami que vous avés en Italie. Quel qu’il soit, il paroist capable de donner quelque chose de considerable, et je vous supplie, Monsieur, de l’exhorter à poursuivre. Cependant il faut que je dise, qu’il y a des separations des inconnues dans les differentielles, qui ne suffisent point pour en tirer les quadratures, quoyqu’on ait coutume de prendre l’un pour l’autre.

  1. 1Dieser Brief Leibnizens enthält die Antwort auf das sehr umfangreiche Schreiben Bourguets vom 15. Mai 1713, das er bei seiner Rückkehr nach Hannover vorfand. Da Leibniz, wie er selbst hervorhebt, alles Bemerkenswerthe in dem Schreiben Bourguet’s hier erwähnt, so kann der Abdruck des letztern unterbleiben.