Leibniz an Bayle
Vos lettres ne sçauroient venir trop tard, car elles disent des choses qui ne vieillissent point, mais aussi elles ne sçauroient venir trop tost, à cause du plaisir et des instructions qu'elles donnent. Ainsi on vous en doit estre obligé extremement en quelque temps qu'elles viennent, et moy surtout, car j'en profite d'une maniere toute particuliere. Si j'avois sçeu, que vostre excellent Dictionnaire reparoistroit si tost, je vous aurois prié d'y inserer ma reponse pour faire tout trouver ensemble; et encor presentement, si vous me faites part des difficultés qui peuvent rester, et si je puis donner quelque éclaircissement là dessus, vous en pourriés dire ce que vous jugeriés à propos avec vostre epicrise.
Je vay suivre cependant le fil de vostre lettre.1 Vous y remarqués, Monsieur, que les esprits forts s'aheurtent aux difficultés du franc arbitre de l'homme, et qu'ils disent de ne pouvoir comprendre, que si l'ame est une substance créée, elle puisse avoir une veritable force propre et interieure d'agir; je souhaiterois d'entendre plus distinctement, pourquoy la substance créée ne sçauroit avoir une telle force, car je croirois plustost que sans cela ce ne seroit pas une substance, la nature de la substance consistant à mon avis dans cette tendence reglée, de laquelle les phenomenes naissent par ordre, qu'elle a reçue d'abord et qui luy est conservée par l'auteur des choses, de qui toutes les realités ou perfections emanent tousjours par une maniere de creation continuelle.
Pour ce qui est du franc arbitre, je suis du sentiment des Thomistes et autres philosophes qui croyent que tout est predeterminé, et je ne voy pas lieu d'en douter. Cela n'empeche pourtant pas que nous n'ayons une liberté exemte non seulement de la contrainte, mais encor de la necessité: et en cela il en est de nous, comme de Dieu luy meme, qui est aussi tousjours determiné dans ses actions, car il ne sçauroit manquer de choisir le meilleur. Mais s'il n'avoit pas de quoy choisir, et si ce qu'il fait, estoit seul possible, il seroit soumis à la necessité. Plus on est parfait, plus on est determiné au bien, et aussi plus libre en meme temps. Car on a une faculté et connoissance d'autant plus étendues, et une volonté d'autant plus resserrée dans les bornes de la parfaite raison.
Si ma pensée de la force vous peut donner quelque satisfaction, Monsieur, et à un petit nombre de personnes qui vous ressemblent, j'en seray assés content. Peutestre que l'eclaircissement, que je vay mettre icy, vous satisfera encor d'avantage. Ma premiere consideration avoit esté autresfois, qu'il se doit conserver dans la nature de quoy produire tousjours un effect égal; par exemple plusieurs corps se rencontrant, comme il vous plaira dans un plan horizontal, et aucune partie de la force n'estant absorbée par la friction, par le milieu ou par les parties insensibles des corps, je jugeois qu'il falloit que tous ensemble fussent tousjours capables par leur impetuosités d'elever un même poids à une même hauteur, ou de bander des ressorts determinés à certains degrés, ou de donner certaines velocités à certains corps. Mais en examinant cela de près, je trouvay que cette conservation de la force ne s'accordoit point avec celle de la quantité du mouvement, laquelle me paroissant appuyée sur une raison trop vague, au lieu que la conservation de la force estoit confirmée par l'experience et par une raison constante de l'absurdité du mouvement perpetuel mecanique; cela joint à bien d'autres considerations m'empecha de balancer cette force et l'estat d'où suit l'action. Mais lorsque vous le prenés, Monsieur, comme si j'entendois un nisus dans les corps qui ne changent point de place, lequel soit equivalent à l'activité de la translation de lieu en lieu, je vois que j'ay besoin de m'expliquer et de dire que je crois que la force est tousjours accompagnée d'une action et même d'un mouvement local, qui y puisse repondre.
Cependant ce n'est pas la quantité de ce mouvement, mais celle de la force, qui se conserve; à peu près comme lorsque deux globes se mettent en un, ou vice versa, on ne conserve pas la somme des surfaces, mais celle des solidités, quoyque les solidités ne soyent jamais sans des surfaces convenables. Mais voicy maintenant de quoy achever le denouement de la difficulté. C'est que j'ay trouvé une nouvelle ouverture, qui m'a fait apprendre qu'il se conserve non seulement la même force, mais encor la même quantité de l'action motrice, qui est differente de celle du mouvement, comme vous allés voir par un raisonnement dont je fus surpris moy même, voyant qu'on n'avoit point fait une remarque si aisée sur une matiere si rabbatue. Voici mon argument: Dans les mouvemens uniformes d'un même corps 1) l'action de parcourir deux lieues en deux heures est double de l'action de parcourir une lieue en une heure (car la premiere action contient la seconde precisement deux fois); 2) l'action de parcourir une lieue en une heure est double de l'action de parcourir une lieue en deux heures (ou bien les actions qui font un même effect sont comme leur vistesses). Donc 3) l'action de parcourir deux lieues en deux heures est quadruple de l'action de parcourir une lieue en deux heures. Cette demonstration fait voir qu'un mobile recevant une vistesse double ou triple, à fin de pouvoir faire un double ou triple effect dans un même temps, reçoit une action quadruple ou noncuple. Ainsi les actions sont comme les quarrés des vistesses. Or il se trouve le plus heureusement du monde, que cela s'accorde avec mon estime de la force, tirée soit des expériences, soit du fondement de l'evitation du mouvement perpétuel mecanique. Car selon mon estime, les forces sont comme les hauteurs dont les corps pesans pouvoient descendre pour acquerir ces vistesses, c'est à dire, comme les quarrés des vistesses. Et comme il se conserve tousjours la force pour remonter en somme à la même hauteur, ou pour faire quelque autre effect, il s'ensuit, qu'il se conserve aussi la même quantité de l'action motrice dans le monde, c'est à dire, pour le bien prendre, que dans une heure il y a autant d'action motrice dans l'univers, qu'il y en a en quelque autre heure que ce soit. Mais dans les momens mêmes, c'est la même quantité de la force qui se conserve. Et en effect l'action n'est autre chose que l'exercice de la force, et revient au produit de la force par le temps. Ainsi le dessein de nos philosophes, et particulierement de feu Mr. des Cartes, a esté bon de conserver l'action et d'estimer la force par l'action; mais ils ont pris un qui pro quo, en prenant qu'ils appellent la quantité du mouvement pour la quantité de l'action motrice. Il n'y a que tres peu de personnes à qui j'aye fait part de ce raisonnement, ne le voulant pas prostituer aupres de ceux qui n'ont point de goust pour les pensées abstractes. Je ne parle pas icy des forces et actions respectives qui se conservent aussi et ont leur estimes à part; et il y a bien d'autres egalités ou conservations merveilleuses,
qui marquent non seulement la constance, mais aussi la perfection de l'auteur.
C'est avec grande raison, qu'on admire, Monsieur, que ces recherches immenses des faits, que vous avés faites, n'ont point fait de tort à vos belles reflexions sur ce qu'il y a de plus profond de la philosophie. Je ne puis pas aussi me dispenser tousjours de ces sortes de discussions, ayant esté même obligé de venir à des questions genealogiques, qui seroient des plus frivoles, si les interests des estats n'en dependoient souvent. J'ay assés travaillé à l'Histoire d'Allemagne en tant qu'elle a du rapport à ce pays ci, ce qui m'a même fourni quelques observations appartenantes à l'Histoire universelle. Ainsi j'ay appris de ne point negliger la connoissance des faits. Mais si j'avois le choix, je prefererois l'histoire naturelle à la civile, et les coutumes et loix, que Dieu a etablies dans la nature, à ce qui s'observe parmi les hommes. Je suis avec beaucoup de zele et d'obligation etc.2