Jaquelot an Leibniz

Du 10 Mars 1704

GerhardtFrench

Vous m'avez donné occasion, Monsieur, de comparer votre opinion avec celle des causes occasionnelles, et si je l'ai bien compriser, je n'y trouve qu'une tres petite difference. Pour m'expliquer plus clairement, je tracerai ici deux lignes paralleles qu'on veut joindre, la ligne A sera l'Ame et la ligne C le corps

Dieu a imprimé dès le commencement les idées marquées b, d, e, f etc. dans l'Ame A et il a imprimé aussi de traces corporelles dans le corps C suivant le même ordre b, d, e, f, traces qui ont du rapport aux objets de l'Univers, savoir b à l'objet 1, d à l'objet 2, et e à l'objet 3. Dans l'union du corps avec l'ame qui commence et finit au même instant, il arrive comme à ces deux lignes paralleles, si on les joignoit également. Alors b de la ligne A répond au b de la ligne C. Dans le corps il y a la trace corporelle du cercle 1, et dans l'ame l'idée de ce cercle, et ainsi des autres. Cela posé, il me semble qu'il s'ensuit necessairement, que Dieu, pour joindre l'idée du cercle qui est dans l'ame, à la trace corporelle

du même cercle qui est dans le corps, a voulu que l'idée du cercle qui est dans l'Ame répondit parfaitement à la trace du même cercle qui est dans le corps, de telle sorte qu'elles commençassent et finissent en même tems. Et comme les objets corporels ne sont pas capables d'agir immediatement sur l'esprit, il faut que Dieu y mette les idées, mais toujours dans un tel ordre qu'elles répondent parfaitement aux traces corporelles. N'est ce pas, Monsieur, établir les causes occasionnelles? Je n'y vois aucune difference, si ce n'est que vous placez d'avance toutes les idées dans l'ame, au lieu que dans le systême des causes occasionnelles les idées ne sont produites qu'à mesure que les traces corporelles en font naitre l'occasion. Pour moi, la plus grande difficulté que je trouve dans cette philosophie, c'est qu'elle me paroit détruire entiérement le franc arbitre, et que je suis autant persuadé de ma liberté que je le suis de mon existence.

Je ne croiois pas, Monsieur, vous écrire sur ce sujet et j'attendois que vous nous fissiez l'honneur de venir ici pour vous en entretenir. Mais comme je fus hier obligé de parler au Roy de quelques affaires, je lui dis en passant ce que vous m'écrivez de ces Theologiens hargneux, toujours prêts de baisser la lance pour un mot, et qui paululum intermissa rursus bella movent, Sa Majesté m'a ordonné de vous demander, si vous les connoissez, dans le dessein où elle est de leur imposer silence.

Je vous supplie de me faire réponse, et d'estre persuadé que je serai toute ma vie etc.

Du 10 Mars 1704.

Pardonnez moi, Monsieur, si je vous écris un peu en hâte.