Jaquelot am Leibniz
Je relis ce matin votre lettre, Monsieur, pour reprendre s'il vous plait notre conversation. J'y vois revenir Aristote, quasi jure postliminii. Je crois entendre ce que vous dites: mais je vous avoue que je ne le conçois pas et que votre systême me paroit pénétré de difficultez.
1o. Je vous ai dit que le mouvement n'estoit pas de l'essence du corps. Cela me paroit certain, puisqu'on peut concevoir un corps et en donner la definition sans parler du mouvement et même sans y penser. C'est dans cette vue que j'ai allegué l'exemple du cercle. Car quand même on supposeroit quel mouvement qu'il vous plaira dans la matiere ou le corps, que je me représente comme un cercle, ce mouvement est mis à part comme quelque chose d'accidentel. Cela est si vrai que vous en convenez vous mêmes, quand vous dites qu'un corps quelconque a la force primitive ou dérivée, quoiqu'il ne soit pas dans le mouvement qui n'est que l'effet de cette cause. Vous demeurez même d'accord que ce corps supposé seul et dans le vuide, n'auroit point de mouvement, parce qu'il n'y auroit rien qui pût le déterminer au mouvement. Je ne sai s'il est nécessaire pour cela, d'avoir recours au vuide ni aux espaces imaginaires. Car chacun conçoit clairement qu'un cube de pierre d'un pied demeurera toujours où il est, jusqu'à ce qu'une cause etrangére l'en oste. Or cela me paroit opposé à l'idée que vous donnez d'une force intrinséque dans ce corps pour produire le mouvement. De plus on peut raisonner de chaque partie ou même particule de ce cube, comme on fait du cube entier. De sorte que j'en conclus deux choses: 1o que l'idée de repos n'est point contraire à l'idée de corps; 2o que l'idée de mouvement, ni de force, ou de cause qui produise le mouvement, n'est point essentielle au corps.
2o. Je ne conçois pas ce que c'est que corps ou matiere, j'entends la premiere, si ce n'est étendue ou impénétrabilité (car quoiqu'impénétrabilité soit un mot négatif, elle me paroit estre la cause de la resistance comme vous parlez, et emporter quelque chose d'aussi positif, que la non-volonté, je ne veux pas). Vous dites que c'est une substance qui agit et qui souffre. Je vous demande ce que c'est que cette substance. Vous savez comme on nous presse, quand on parle d'esprit, de dire ce que c'est que cette substance qui pense.
Mais vous devez estre beaucoup plus embarassé pour expliquer ce que c'est que cette substance qui agit et qui souffre, puisque vous la composez de deux choses, de la force primitive, entelecheia prôtê, forme substantielle, et de la matiere qui souffre ou qui reçoit l'action. Voici un composé bien mystérieux.
3o. Je vous demande ce que c'est que cette matiere qui souffre. Cela est il étendu, impénétrable, figuré? Est elle en mouvement? Non, car nous la considérons séparée de sa force primitive. Est elle en repos? ou concevez vous quelque milieu entre le mouvement et le repos? Sera ce, id quod nec est quid, nec quantum nec quale? Certe Davus sum, non Oedipus?
4o. Passons à la force primitive, à la forme substantielle, qu'est ce que ce peut estre, que cette force, cette forme? Peut elle subsister seule? non sans doute. Seroit ce la figure de la matiere? Seroit ce une inclination, un instinct de matiere? Mais ce ne sont que des paroles; sera ce une substance qui agit, mais dès là, elle pourra subsister seule. Sera-t-elle toute entiere dans toute la matiere, ou sera elle divisée selon toutes les divisions possibles de la matiere? Conservera-t-elle dans chacune de ces divisions toute sa force, ou n'en gardera-t-elle qu'à proportion de ces divisions? Quand cette force aura formé un cube de marbre d'un pied, le pourra-t-elle détruire? ou aura-t-elle epuisé toute la force? Elle ne pourra pas le détruire apparemment. Si elle a donc epuisé ses forces, qui les lui rendra? ce ne sera donc plus une substance qui agit.
5o. Je vous demande enfin, si cette force primitive ou derivée agit ad lubitum quand il lui plait et comme il lui plait, ou si elle agit toujours et en tout tems dans toute l'etendue de ses forces. Si elle agit ad lubitum, il faudra mettre dans un grain de sable un esprit intelligent et libre. Si elle agit dans toute l'etendue de ses forces, je demande pourquoi un cube de marbre d'un pied seroit en repos dans les espaces imaginaires, où rien ne s'oppose à l'activité de cette force. Mais dites vous, rien ne détermine son mouvement. Mais qu'importe à cette entelecheia, de quel coté elle agisse pourvu qu'elle agisse? C'est une etrange sorte de force intrinséque, s'il faut la choquer ou l'irriter pour la faire agir? Si on dit que toutes les particules de ce cube de marbre sont en mouvement dans l'interieur de ce cube, je demande d'où vient qu'il demeure toujours cube? Peutêtre, Monsieur, que je frappe en aveugle, sans savoir sur quoi portent mes coups. J'attendrai vos lumieres. Mais jusqu'à présent le systême d'un Dieu qui imprime à la matiere le mouvement qui produit les effets que nous voions, me paroit beaucoup plus clair et plus uni. Je suis avec affection etc.
Lundi matin.
Gardez vous toujours la chambre? Ce que vous avez écrit de l'union de l'ame avec un corps organique, où se trouve-t-il? Est ce dans les Actes de Leipsic? y a-t-il long tems? Je n'ai rien lu que quelque chose de l'harmonie préexistente dans le Dictionnaire de M. Baile. Je ne garde pas de copie de ce que je vous écris.