Jaquelot an Leibniz
Berlin 22 Mars 1703
La conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir hier avec Vous, m'a engagé à faire réflexion sur la définition que Vous donnez de la matiere. C'est, dites vous, une substance qui agit et qui souffre. Mais il me semble, Monsieur, qu'à parler exactement et en philosophe, agir et souffrir sont deux choses contradictoires qui ne sauroient se rencontrer dans un meme sujet. De sorte que cette définition me paroit estre plutot une division de la substance en deux espéces, en substance qui agit, c'est l'Esprit, et en substance qui souffre, c'est le corps.
1o. Pour prouver que le corps est une substance qui souffre, il n'est pas nécessaire d'entrer dans le detail des actions du corps. On ne sauroit les attribuer à aucune autre cause qu'au mouvement. Par conséquent si le corps reçoit le mouvement d'ailleurs que de sa propre essence, il s'ensuit nécessairement qu'il reçoit et qu'il souffre l'impulsion ou le mouvement, et toutes les actions (comme on a accoutumé de parler) qui en dependent ne seront que des souffrances. Il me reste donc à prouver que le mouvement n'est pas essentiel à la matiere et qu'il le reçoit d'ailleurs.
2o. Prenons presentement quelque corps qu'il vous plaira dans l'univers. Je le nomme A et je dis, si le mouvement est de l'essence d'A, cet A ne sauroit estre connu ni conçu estre corps et estre en repos. Or cela n'est pas vrai. Donc .....
3o. Si le mouvement est essentiel au corps A. Je demande quelle sorte de mouvement lui est essentiel. Est ce un mouvement de A de 5 ou de 6 degrez? Il faut choisir, car le mouvement en général est une chimére, il faut nécessairement qu'un tel mouvement dans A soit à tel ou à tel degré. Posons p.e. 6 degrez. Alors je dirai si 6 degr. de mouvement sont de l'essence d'A, il est impossible qu'il les perde soit par augmentation, soit par diminution, car l'essence des choses ne se change pas à discretion. Or cela est contre l'expérience. Donc ...
4o. Posons le corps A avec un mouvement essentiel de 6 degrès, qui vient à choquer le corps B qui a un mouvement essentiel de 3 degrès, et qu'ils roulent ensuite conjointement l'un et l'autre avec 4 degr. et 1/2 de mouvement, il s'ensuivroit que leur essence seroit changée, ce qui ne se peut. Donc ...
5o. Si le mouvement estoit de l'essence du corps A, il me seroit impossible de concevoir A en repos. Or je le conçois si distinctement en repos, que si on suppose qu'A soit le point d'où le corps B commence à se mouvoir, je dois nécessairement supposer A en repos pour determiner le mouvement de B. Cela est si vrai que quand même le corps A auroit du mouvement, je n'y dois faire aucune attention, je dois même en supprimer l'idée, ce qui ne seroit pas, si le mouvement estoit de son essence.
6o. Bien loin que le mouvement soit de l'essence du corps qu'au contraire les mathématiques et les méchaniques supposent ordinairement le repos du corps pour faire leurs opérations. Il faut que le centre et la circonference d'un cercle soient en repos, pour demeurer cercle, que les points de l'Angle d'un Triangle soient en repos pour demeurer Triangle etc. En un mot, on ne conçoit pas qu'un corps cesse d'estre corps pour estre sans mouvement. Ainsi le repos et le mouvement sont quelque chose d'étranger à la substance du corps.
Donc puisque le mouvement survient d'ailleurs au corps, et qu'il est neantmoins la cause de toutes les actions, il est clair que la substance corporelle est une substance qui souffre et rien d'avantage à parler précisement.
Quelle sera donc la substance qui agit? ce sera la substance spirituelle. Et plus je médite sur une substance qui enferme l'action dans son essence et la tire de son propre fonds, plus je suis convaincu qu'il n'y en a point d'autre que l'Esprit qui agit par sa propre volonté.
P.S. Il me paroit encore que la même quantité de mouvement doit demeurer dans la masse de la matiere. Car s'il est essentiel à la matiere, il y doit continuer, l'essence ne reçoit ni plus ni moins. Si Dieu l'a imprimé dans la matiere, à quoi bon le détruire?
Il a fallu, Monsieur, que je me dechargeasse de ces pensées pour m'appliquer avec plus de liberté à la prédication que je dois faire dimanche prochain. Vous avez du loisir assez pour ne me pas refuser vos instructions que je recevrai toujours avec plaisir, étant de tout mon coeur votre etc.
Vous aurez, s'il vous plait, la bonté de me renvoier ce papier avec vos réponses, je n'en ai point de copie.
Jeudi matin.
Berlin 22 Mars 1703.1
- 1Bemerkt von Leibniz.