Leibniz an Coste
Votre lettre de Paris du 7me de May m'est arrivée, Monsieur, avant la fin de l'année. J'approuve fort qu'on n'écrive point quand on n'a rien à dire, et je me plaindrois de M. le Chevalier Fontaine Anglois, qui m'ecrit aussi de Paris, mais sans me donner aucunes nouvelles literaires, si je ne mettois en compte celle de sa santé et de son arrivée à Paris, comme je suis bien aise aussi d'apprendre de vos nouvelles. La mort de M. le Comte de Shaftsbury en a eté une mechante pour moy, comme je crois qu'elle le sera pour tous ceux qui connoissoient son merite eminent. Si vous croyés mes petites reflexions dignes d'être jointes à son excellent ouvrage, il sera peutetre bon d'adjouter qu'il les a agrées. Vous saurés sans doute, Monsieur, que le savant M. Custer ou Neocorus est à Paris, et qu'il s'est declaré pour la religion de ce pays là. Je suis faché que M. Masson ne m'a point trouvé à Hanover; je croyois qu'il etoit en Angleterre et travailloit à achever la derniere edition du grand ouvrage de M. de Spanhem sur les medailles et encor à un nouveau Journal des Savans en latin. Il sera un jour un de ceux qui soutiendront l'honneur de nostre temps par rapport aux belles lettres, qui sont assez negligées aujourdhuy. Il a bien de gens qui s'en melent, mais peu qui y excellent.
Il faut bien que M. Raymond ait beaucoup de penetration et beaucoup de talent pour les matieres profondes, puisqu'il a pû lire et relire un ouvrage aussi abstrait que le mien. C'est un Essay que j'ay donné pour exciter les personnes qui luy ressemblent (mais dont par malheur le nombre est petit) à approfondir ces choses qui me paroissent importantes. Je vous supplie de luy donner ma reponse à une lettre aussi obligeante que la sienne, mais dont je n'attribue les expressions qu'à son zele pour la verité. J'ay ouï parler de M. l'Abbé Fraguier, mais non pas de sa dissertation sur la peinture des anciens. Les images de Philostrate nous en donnent une idée de son etat, lorsqu'elle etoit dans son lustre. Mais il semble que les Ecus des anciens Heros en donnent quelque connoissance des manieres des peintres plus anciens qui se croyoient permis de mettre dans un même tableau le commencement et la fin d'une Histoire, comme si leur Tableaux eussent eté composés de pieces mobiles selon la nouvelle invention. Par exemple dans l'Ecu prophetique d'Enée chez Virgile, on voit venir la flotte d'Antoine contre Auguste, et on la voit fuir un peu aprés: mais peutetre etoient ce comme des Tableaux differens mis seulement sur un même Ecu. La philosophie de Platon meriteroit d'etre reduite en systeme par un habile homme, comme est M. l'Abbé Fraguier. Il y a bien de choses qui me reviennent assez. Il y avoit en Angleterre il y a du temps une Dame de grand merite, appellée si je ne me trompe, Mad. la Comtesse de Connaway, qui a fait des ouvrages (mais sans y mettre son nom) pour resusciter la doctrine de Platon. Je vous supplie de faire mes complimens à cet habile Abbé que je seray ravi de connoître davantage.