Coste an Leibniz

GerhardtFrench

Il y a long-temps que je ne me suis donné l'honneur de vous écrire. Lorsque je reçus votre derniére Lettre, je differai à y faire réponse, parce que me trouvant transplanté à cent milles de Londres, je ne pouvois point vous donner d'abord des nouvelles fort sures de l'Enthousiasme des Prophetes Camizards sur quoi vous desiriez d'être exactement informé. Quelque temps après, j'appris que ces Prophetes avoient perdu tout credit dans le Monde par la temerité qu'ils avoient eue de predire la Resurrection d'un de leurs Confréres. Cette Affaire fit tant de bruit, que je ne doutai pas que vous n'en eussiez été instruit aussi-tôt que moi, par les Nouvelles Publiques. Je n'aurois pourtant pas manqué de vous répondre, si quelques Affaires et des Voyages trop fréquens ne m'eussent empêché de le faire. A l'heure qu'il est, je me trouve fort loin du lieu où j'ai laissé votre lettre avec la plûpart de mes livres, ce qui me privera du plaisir de vous parler en détail de votre belle Dissertation sur la Liberté. Il me souvient en général que j'y admirai la maniere fine et délicate dont vous expliquez cette Matiere qui a exercé tant de bons Esprits depuis qu'il y a des Philosophes dans le Monde. Je ne doute pas, Monsieur, que vous n'ayiez vû un Traité d'Hobbes sur ce grand Point. C'est, je croi, l'un de ses meilleurs ouvrages. Son Antagoniste ne sauroit tenir devant lui. Mais, si je ne me trompe, les raisonnemens d'Hobbes vont à établir une veritable Nécessité; et autant qu'il m'en peut souvenir, je croi que votre sentiment tend, à peu près, à la même chose, puisque vous admettez une Espece d'harmonie préétablie qui doit amener chaque évenement à point nommé. C'est là, ce me semble, un enchainement de Causes qui produisent nécessairement leur Effect. Et si l'on suppose que les actions de l'Homme sont sujettes à cette Harmonie, il en faudra conclure qu'elles sont toutes nécessaires. La conséquence me paroit incontestable. Pour moi, je vous avouerai franchement, qu'il ne me semble guere plus possible de raisonner sur la Morale et sur la Theologie que sur la Physique, sans supposer une Espece d'harmonie préétablie. Avec tout cela peut-être que je n'entre pas exactement dans votre pensée. Si cela est, Monsieur, vous m'obligerez de m'en avertir, afin qu'en consultant de nouveau votre lettre, je puisse redresser mes idées.

Mais, Monsieur, comme vous n'êtes pas de ces Savans qui habiles dans une sorte de science, ignorent ou negligent toutes les autres, je prendrai la liberté de vous demander votre avis sur quelques Notes Critiques que je viens de publier sur une Traduction d'Horace, faite par le P. Tarteron. J'ai un Ami à Amsterdam qui vous en enverra un Exemplaire de ma part le plûtôt qu'il pourra. - Le P. Tarteron qui a l'Esprit fort bien fait, a pris ma Critique en galant homme. C'est ce qu'il a témoigné publiquement dans une lettre qu'il a fait inserer dans le Journal de Trevoux, où après s'être plaint de ce que je lui attribue une pensée qui ne lui est jamais venue dans l'Esprit, il paroît assez satisfait de tout le reste. Il m'a depuis écrit une lettre encore plus obligeante, où il me dit qu'il trouve la plûpart de mes Remarques bien fondées, et qu'il se fera un plaisir de le reconnaître dans une Nouvelle Edition. Mais, Monsieur, je compterois bien plus hardiment sur cette approbation, si elle pouvoit être confirmée par vos suffrages. Je vous prie de me dire sans compliment ce que vous pensez de ma Critique. Je préfererai vos instructions à tous les éloges que d'autres personnes pourroient me donner. Ayez donc la bonté de me faire part de vos lumieres sur les passages que j'ai critiquez, si vous trouvez que je ne sois pas entré exactement dans la pensée d'Horace: car je sai fort bien que je puis avoir donné un faux sens aux paroles de cet excellent Poëte, lors même que j'ai critiqué solidement la traduction du P. Tarteron. Je suis avec un profond respect etc.

Avec la Traduction du P. Tarteron imprimée à Amsterdam, mon Ami vous enverra un Livret intitulé Essay sur la Raillerie. C'est une Traduction de l'Anglois. J'y ai ajouté une Préface, où je donne le plan de l'ouvrage. Vous m'obligeriez de m'apprendre ce que vous pensez de mon travail et de l'ouvrage même.

Beilage.

Remarques sur un petit Livre traduit de l'Anglois, intitulé Lettre sur l'Enthousiasme, publiée à la Haye en 1709, où l'on montre l'usage de la Raillerie.

La Lettre sur l'Enthousiasme donne dans mon sens, lors qu'elle recommande la bonne humeur comme un Préservatif contre cette maladie, et bien de gens seront de même avis; mais il y en aura peu qui approuveront que sous prétexte de guerir les Enthousiastes par la raillerie, on prétende qu'il soit permis de railler les choses les plus saintes et les plus vénérables.

L'Auteur se met d'abord à blâmer les Poëtes modernes qui invoquent les Muses: et il ne trouve pas cette fiction assez vraisemblable: mais souvent les Poëtes ne cherchent que le mervilleux. C'est ainsi que dans un Poëme Latin sur la Découverte du nouveau Monde, on introduit l'Amerique qui va se plaindre à la Divinité de la Barbarie de ses habitans, et demande les Lumieres accordées aux autres parties de la Terre; cela donne occasion au Poëte de faire une belle description de cette personne imaginaire, et de lui faire dire de jolies choses.

L'Auteur de la Lettre croit même que l'imagination d'être inspiré par § les Muses donnoit effectivement quelque Enthousiasme au Poëte. Cela peut être arrivé à quelques uns, mais Homere et Virgile, les meilleurs Poëtes Heroïques des Anciens, n'y ont gueres été sujets, et ils ne disent qu'un mot en passant des Muses au commencement de leur Poëmes. Cependant on va ici jusqu'à imputer aux Poëtes Payens qu'ils pouvoient bien avoir été persuadés de la réalité de ces Muses, et de leur inspiration, parce que les Hommes reussissent admirablement bien à se tromper, quand ils donnent dans quelque chimere: s'il y en a eu de si credules, je n'en sai rien, mais du moins leur invocations ne le prouvent point, et il n'y a point d'apparence que Lucrece, par exemple, ait cru une Déesse Venus, quoi qu'il l'ait invoquée au commencement de son Ouvrage.

L'Auteur témoigne après cela d'être satisfait de l'humeur critique de § notre Siecle, bien eloignée d'une telle credulité; mais il lui semble pourtant

que l'autorité publique met trop de bornes à la liberté de critiquer; et il voudroit que rien n'en fut exempt. Je veux croire qu'il ne parle que des dogmes, et qu'il ne niera pas qu'on doit respecter certaines personnes; mais souvent les dogmes sont liés avec ces personnes; et quand ces dogmes sont véritables et contiennent des vérités très utiles et très importantes, je ne vois point à quoi puisse servir la liberté de critiquer ces vérités et de les rendre douteuses.

§5. Il y a encor moins de sujet de vouloir, qu'il soit permis de tourner tout en ridicule; le ridicule, dit-on, ne peut tenir contre la Raison. Cela seroit vrai si les hommes aimoient plus à raisonner qu'à rire; mais le faux ridicule, ajoutet-on, n'éblouira que le Vulgaire. Je réponds que le Vulgaire a plus d'étendue qu'on ne pense; il y a quantité de gens polis qui sont Peuple par rapport au raisonnement. Souvent même les plus raisonnables se laissent aller au plaisir de rire plus qu'il ne faut. Nous avons de l'indulgence pour ce qui nous donne du plaisir, et n'aimons point de l'examiner à la rigueur; outre qu'il n'est point raisonnable d'abandonner le Peuple à l'erreur, et de permettre facilement qu'il soit ébloui.

On peut dire avec raison que la gravité convient à l'imposture, mais je ne voudrois point dire qu'elle y est essentielle; la badinerie n'y convient pas moins, tout ce qui amuse et détourne la veue du point dont il s'agit, est propre à tromper; cependant on reconnoit ici que nous ne pouvons jamais être trop graves, pourvu que le sujet soit réellement grave ou solide; mais on prétend en même temps que lors qu'il y a lieu d'en douter, on se peut donner carrière pour s'en mocquer, tout le monde ne sera pas de cet avis; il faut choisir le parti le plus sûr, et comme on ne doit point maltraiter les masques, on ne doit tourner en ridicule que les doctrines, dont le peu de solidité est assez reconnu; et pendant qu'on doute, il est bon d'être reservé. Car de vouloir avec notre Auteur que pour découvrir si une chose est solide ou non, il faut se servir de la pierre de touche du ridicule, et voir si le sujet en est susceptible ou non, ce n'est point recommander un bon moyen, il n'y a rien au monde qu'on me puisse tourner en ridicule, au moins par quelque chose d'emprunté, que le hazard ou la coûtume y peut joindre. Confucius étoit le Socrate des Chinois, cependant les Allemands aussi bien que les François qui entendent prononcer ce nom, ont de la peine à s'empêcher de rire, chacun par rapport à sa Langue.

Je ne vois pas aussi que le ris, c'est à dire quelque chose qui tient du mépris et abbaisse l'idée de l'object, soit une pierre de touche qui serve à reconnaître la vérité. Mépriser ce qu'on ne connoit pas encor, est une prévention dont il faut se défaire.

p.27. Mais l'Auteur se figure que le grave ou le sérieux fait du tort au raisonnement; car, dit-il, lors que nous avons cru devoir être formalistes, à l'égard d'un certain point, il n'en faut pas davantage pour que nous ne puissions pas nous empêcher de l'être à l'égard de tous les autres; mais à mon avis c'est aller trop vite en conclusions. On a besoin d'être formaliste dans l'Arithmetique, et ceux qui tiennent les Livres de compte des Marchands y sont obligés: sont ils formalistes en tout? Les Magistrats, les Maitres de Cérémonie, et les Herauts d'armes se dépouillent de leur formulaire avec leur robes, et avec l'exercice de leur fonctions publiques.

p.30. On dit que tout Enthousiasme est accompagné de Melancolie, je ne sai: des gens sanguins et des gens coleres peuvent bien avoir aussi une forte imagination, et c'est ce qui fait l'Enthousiasme. J'avoue cependant que la crainte fait ordinairement les plus grandes impressions, et que les melancoliques sont craintifs.

§6. Les Sages d'autresfois laissoient au peuple la liberté d'être fou. Cela se peut par rapport à quelques folies innocentes; mais pour que cela se puisse approuver, il faut qu'elles soient bien innocentes et bien réjouissantes. Le Senat Romain empêcha la célébration des Bacchanales, parce qu'il y avoit de grands desordres.

Pan accompagnant Bacchus fit si bien retentir ses cris entre les rochers

§7. qu'il donna de la terreur aux ennemis, d'où vient Terreur Panique; ainsi l'explique notre Auteur. Mais d'autres disent que ce fut l'Asne de Silene qui donna de la terreur aux ennemis de Bacchus par sa grande voix, que les Echos multiplièrent. L'Auteur appelle Panique tout §9. ce qui saisit le Vulgaire, il y aura dans ce sens des passions Paniques, et même une Religion Panique. Pan en Grec signifie quelque chose de général.

§10. On fait bien d'approuver le sentiment de M. Harrington, lors qu'il veut dans son Oceana qu'il y ait une Culte public établi par les Loix. M. Harrington Anglois, qui a vecu sous Charles I. et un peu au delà du rétablissement de Charles II. a fait un Roman ou plustost une espece d'Utopie

dans sa Langue, intitulée: Oceana, où il décrit une Republique telle qu'il croyoit convenir à la Grande Bretagne, Isle située dans l'Océan; mais notre Auteur ne donne point ici une raison suffisante de l'établissement d'un Culte public. Quoi? dit-on, n'y auroit-il pas des promenades publiques aussi bien que des jardins particuliers des Bibliotheques publiques aussi bien que des Bibliotheques particulieres? Ce raisonnement tend seulement à prouver que la chose se peut, mais non pas qu'elle se doit; les promenades et les Bibliotheques sont agréables et utiles, mais le Culte public est nécessaire, parce que le Culte de Dieu est nécessaire; plusieurs particuliers qui participent au Culte public n'en auroient aucun, s'il n'y en avoit point de public.

§11. On loue les Anciens qui toleroient les visionaires, et donnoient une entière liberté aux Philosophes de railler la Religion établie. On peut excuser ces Anciens, car le Paganisme n'avoit presque point de dogmes fixes. En raillant cette Religion, on pouvoit tousjours dire que la Religion véritable n'étoit point touchée, et les visionaires pouvoient tousjours se couvrir de quelque Divinité. Cependant cette tolerance des Anciens n'étoit pas sans exception: Socrate l'eprouva. Mais c'est quelque chose d'assez remarquable que les Anciens n'ont point connu des guerres de Religion; ce fleau étoit reservé aux temps posterieurs.

Il faut avouer que ceux qui sont persuadés comme il faut, qu'un autre est dans le chemin de la perdition, ont droit et même obligation de tâcher de l'en retirer: mais il faut que ce soit par des voies permises, et il faut aussi qu'ils examinent leur créance avec soin pour savoir certainement qu'elle est bien fondée, sans se décharger du soin de cet examen sur les autres; ce qui est permis aux idiots, à qui la discussion est comme impossible, et non pas à ceux qui se font une affaire de la propagation de la Religion; enfin il faut aussi qu'ils évitent de causer de plus grandes perditions par les moyens qu'ils employent.

§13. C'est une bonne remarque qu'on fait, que la contrainte est ennemie de la vérité, et que nous aurions de fort mauvais Philosophes et de fort mauvais Mathematiciens, si les loix se mêloient de regler ces Sciences. On a éprouvé cela lorsque la Philosophie d'Aristote avoit pour elle la Religion et les Magistrats; mais c'est outrer les choses lorsqu'on dit, que pour empêcher que l'esprit ne soit banni du monde, il faut lui laisser une entière liberté, même pour l'usage de la raillerie. Cela ne se peut ni ne se doit, sur tout dans les Ecrits qui doivent paroître en public sur des choses saintes et reverées: on ne détruit point l'esprit en l'empêchant de se tourner au mal.

De dire que la raillerie est l'unique remede dont on se puisse servir avec succés, pour guerir ces maladies melancoliques et hypocondriaques qui font donner dans l'Enthousiasme, c'est de quoi je doute. Il est vrai que la raillerie est très propre à détourner les hommes du vice avant qu'ils y tombent, ou du moins avant qu'ils y soient confirmés; mais quand ils sont venus à un certain point, la raillerie les effarouche autant et plus que les injures; les fanatiques la prennent pour une espece de martyre, et se croient honnorés en souffrant pour la vérité. C'est ce qu'ils ont fait à Londres quand ils ont été piloriés.

Il y a aussi des superstitieux et même de bons Religieux, qui s'irritent étrangement quand on se mocque d'eux; j'ai vû un Capucin aller presque à la fureur lors qu'on le railla sur les pratiques religieuses de son parti. Ainsi je ne crois pas que la raillerie soit le moyen de convertir les hétérodoxes. Les railleurs en matière de Religion passent dans l'esprit de ceux qu'on raille, non seulement pour ennemis de la Religion raillée, mais encor pour ennemis de toute Religion, et en un mot pour des impies.

§14. C'est une bonne remarque, que s'il y avoit un Tribunal établi contre la licence Poëtique, tout le monde voudroit être Poëte, et donneroit dans les Romans. Il y eut effectivement un Pape assez entêté pour former une espece d'inquisition contre les Poëtes, dans les temps que les bonnes lettres commençoient à renaître; ce fut Paul II. Il croioit qu'ils vouloient rétablir le Paganisme, mais on se mocqua de ses soupçons. L'Auteur ne veut donc point qu'on traite sérieusement certains maux, et juge avec raison que le vrai moyen de guerir les gens du Romanesque, c'est de le tourner en ridicule; mais comme les gens Romanesques ne forment point de parti, et que peu de personnes donnent là dedans, on n'en peut point tirer de conséquence; il n'en est pas de même à l'égard des sentimens de Religion. Cependant pour le dire en passant, le Chevalier Temple a cru que Dom Quixot a fait du tort à sa Nation, et qu'en guérissant ses Compatriotes de l'entêtement d'une valeur outrée et Romanesque, il les a fait revenir à l'autre extremité, et jusqu'à la mollesse. Je ne sai si M. Temple a raison; mais j'ai peur qu'il en seroit ainsi de celui qui voudroit retirer les gens de la superstition par les railleries, car je croi que s'il réussissoit, il les feroit devenir impies.

§15. L'Auteur dit, J'aime mieux risquer le tout pour le tout en p.55. m'attachant à la Religion, que de tâcher de bannir mes scrupules en occupant mon esprit à des bagatelles. Cela ne s'accorde pas avec le dessein de railler; aussi paroit-il que l'Auteur commence maintenant

p.57. à en revenir, et il se borne à la gayeté, Tout ce que je prétends, dit-il, c'est qu'on se doit mettre en bonne humeur lors qu'on veut penser à la Religion. Si la bonne humeur signifie des sentimens de joye, il n'y a rien de si raisonnable.

§16. Ce qui suit est excellent, savoir que la bonne humeur, c'est à dire, le contentement ou la joye, est le plus sûr fondement de la Religion et de la pieté, que cet état de l'Ame nous éloigne de l'opinion de ceux qui croient que le monde est gouverné par un mauvais Principe, et qu'il n'y a presque que la mauvaise humeur qui puisse faire tomber dans l'atheisme, parce qu'un homme de mauvaise humeur trouve à redire à ce qu'il y a dans l'Univers, et il est porté ou à nier Dieu, ou à en avoir de mauvaises pensées: car il n'y a, dit-il, que notre propre humeur chagrine qui fasse attribuer à Dieu de l'aigreur, de la fierté, de l'orgueil. Tout cela est de fort bon sens.

§17. L'Auteur loue les Empereurs Payens qui n'ont pas été persecuteurs, cependant il attribue à l'Empereur Julien d'avoir ôté aux Chrétiens les biens des Eglises et les Ecoles publiques. Cela ne se trouve pas ainsi; il leur defendit de lire Homere dans leur Ecoles, et leur ordonna de se contenter de S. Mathieu et de S. Luc, suivant leur propres maximes, à ce qu'il disoit. Il crut par là leur ôter le secours des belles lettres.

§18. On dit que si pour être vrai Chrétien, il faut imiter les Anciens Martyrs, il n'y aura point de Chretien aujourd'hui, parce qu'il n'y aura point d'homme de bon sens qui voudroit aller dans une Mosquée interrompre le culte des Turcs; il a raison en cela, mais il se trompe de croire que c'étoit l'esprit des Anciens Martyrs, au contraire on trouve que les Peres ont blamé le zèle mal reglé de ceux qui irritoient les Payens mal à propos.

§19. On raille après cela agréablement et innocemment l'humeur de quelques Refugiés établis en Angleterre, qui se fâchoient quasi qu'on ne leur vouloit pas faire l'honneur de les persecuter. Ce qu'on dit aussi d'une farce qui se jouoit à la Foire d'Août de Londres, où des Marionettes representoient les Fanatiques Cevenois avec leur contorsions, est fort à propos.

§20. Mais on croit que si Rome et les Payens s'étoient contentés de tourner les Protestans et les Chretiens en ridicules, le Christianisme n'auroit gueres fait de progrés, et qu'il n'y auroit point eu de Reforme; il en est peutêtre quelque chose: mais peutêtre aussi que sans l'obstacle de la rigueur le Christianisme et la Reformation auroient fait leur progrés plustost; et il est difficile de déterminer ces questions de la science que les Theologiens appelent moyenne, c'est à dire de ce qui seroit peutêtre arrivé dans un certain cas.

§21. On croit que les Juifs dont l'humeur étoit sombre et sérieuse, et qui procedoient avec rigueur contre les nouveaux Chretiens, ont été plus susceptibles aussi des impressions que les Apôtres leur donnoient. Il y a de l'apparence en effet, que des gens sérieux sont plus aisés d'être touchés §22. que les railleurs, tels qu'étoient les Atheniens, dont l'Auteur parle ensuite: mais comme les gens peu sérieux sont moins susceptibles de mauvaises impressions et de mauvais desseins qui demandent de l'attention, ils sont aussi moins susceptibles du bon où il faut un peu d'application.

§23. On loue Socrate de ne s'être point fâché des railleries du Comedien Aristophane. Socrate ne pouvoit guere prendre de meilleur parti, car il ne pouvoit point empêcher ces railleries; mais les Magistrats et les Ecclesiastiques n'en usent pas de même à l'égard de celles qu'ils jugent trop fortes et nuisibles; et ils ont raison, car ils sont en état d'en arrêter une bonne partie. Cependant ils font bien de ne se point formaliser des bagatelles. Les sages Magistrats laissent parler le Peuple, pourvu que le Peuple les laisse faire.

§24. On veut qu'il soit permis aux gens d'attaquer la Religion établie. Cela se peut accorder, mais avec quelque restriction. Il étoit permis aux Reformés en France d'écrire des Livres de Controverse contre la Doctrine Romaine: on souffre aussi les objections quand il n'y paroit point de mauvaise intention, et les Livres des Theologiens mêmes en sont pleins.

§25. On revient à dire qu'il est bon d'être de bonne humeur quand on pense à la Religion, et j'y consens; mais il ne s'ensuit point que le temps des souffrances y soit tousjours contraire. J'avoue qu'en général la persecution n'est point souhaitable, et qu'elle fait du tort à la foi de plusieurs,

mais elle donne du relief à celle de quelques uns; on ne remarque jamais plus de zèle que dans ces occasions d'épreuve, et on ne trouve jamais de plus grands exemples d'un grand attachement; cela doit entrer sans doute dans les raisons secretes que la Providence peut avoir de permettre la persecution de la vérité. On peut même dire qu'assez souvent la Religion rend la bonne humeur dans les adversités, et sert à faire trouver notre consolation en Dieu et dans l'esperance de la vie à venir, lors qu'on est abandonné par les hommes d'ici bas; et quand même la Religion de ceux qu'elle console seroit fausse, leur erreur même ne laisseroit pas de leur être utile dans cette occasion.

§26. Je suis fort du sentiment de l'Auteur lorsqu'il dit, que notre esprit étant en bonne assiette a des meilleures idées de Dieu, puisqu'il envisage mieux sa bonté et ne se plaint point de la Providence; mais lorsqu'il parle contre ces formalités de justice, ces degrés de chatiment, ce panchant à la vengeance, et ces mesures d'offense et d'indignation, que nous attribuons vulgairement à Dieu, je ne sai s'il ne va pas trop loin. Il n'y a rien de mauvais en Dieu, il n'est point susceptible de colere ou de haine, mais il ne s'ensuit pas qu'il ne punisse point: les péchés trainent naturellement leur châtiment après eux par une espéce d'harmonie préétablie, et ces châtimens tendent tousjours au bien. On a raison cependant de dire que Dieu ne punit point celui qui examine s'il existe ou non; au contraire cet examen est louable quand il est bien conduit.

§27. J'approuve qu'on appele flatteurs de Dieu avec Iob ceux qui appuient les éloges qu'ils donnent à Dieu sur des fondemens frivoles; car il est à craindre qu'ils n'aient des idées perverses de la Divinité.

§28. On dit fort bien aussi qu'il faut avoir une idée bien fausse de la Divinité, pour s'imaginer qu'on courra grand risque dans l'autre monde en examinant les choses ici par la Raison, et pour croire qu'on gagne les bonnes graces de Dieu par des complimens et par des titres.

§29. On refute une Maxime que bien des habiles gens prennent pour excellente, et on cite à la marge l'Archevêque Tillotson, M. Pascal et autres. Voici comme l'on conçoit ici cette maxime: c'est qu'il faut faire tous ses efforts pour avoir de la foi, et croire sans exception tout ce qu'on nous enseigne, parceque s'il n'est rien de ce que nous croions, il ne nous arrivera aucun mal de nous etre ainsi trompés: mais si ce que l'on nous enseigne est effectivement comme on nous le dit, nous courons grand risque, et nous avons tout à apprehender de notre manque de foi. L'Auteur croit que cette pensée est injurieuse à Dieu, et rend les gens plus libertins: mais il me semble que la maxime n'est pas bien conçue, il ne s'agit pas tant de la foi que de la Pratique. M. Arnaud dans son Art de penser et M. Pascal dans les Pensées, soutiennent que le plus sûr est de vivre conformement aux Loix de la Pieté et de la Vertu, parcequ'il n'y aura point de danger de le faire, et il y en aura beaucoup de ne le pas faire. Ce raisonnement est bon, il ne donne pas proprement une croiance, mais il oblige d'agir suivant les préceptes de la croiance; car on n'a pas la croiance quand on veut, mais on agit comme l'on veut; ce n'est pas le manque de croiance qui mérite proprement d'être puni, mais la malice et l'obstination; et c'est ce que beaucoup de Theologiens reconnoissent expressement.

§30. On a raison de dire qu'un grand homme ne se fâchera pas si quelque ignorant et simple ne connoit point son mérite: et qu'ainsi cela convient encor moins à Dieu. Mais comme un homme qui ne connoit point le bon Medecin en est assez puni, parcequ'il n'est point gueri, ainsi il peut arriver par la même raison, que ceux qui ne connoissent point les perfections de la Divinité s'en punissent eux mêmes, parcequ'ils n'en tirent pas le secours qu'ils pourroient attendre de cette connoissance.

§32. Il est bien dit aussi que rien que ce qui est moralement excellent, ne doit avoir place dans la Divinité, et qu'il s'ensuit que Dieu surpasse infiniment tous les hommes en bonté; mais lorsqu'on ajoute que de cette manière il ne nous restera plus aucune frayeur ni aucun doute qui puisse nous inquiéter, et que nous ne pouvons rien craindre de ce qui est bon, mais uniquement de ce qui est méchant. Je trouve quelque chose à dire à cette conséquence, qui ressemble un peu au sentiment de quelques Peuples, où l'on ne craint qu'une Divinité mauvaise. Il y a des peines qui servent à corriger ou ceux qui pechent, ou au moins quelques autres; il y a aussi des peines naturelles qui font la suite des péchés, comme j'ai déja dit: et dans toutes ces peines, ou dans tous ces maux infligés au péché, il n'y a rien de contraire à la bonté de Dieu; au contraire c'est la bonté ou la sagesse qui les demande pour un plus grand bien.

III416

§33. Les pensées sont excellentes: que Dieu est un Esprit Universel, une Intelligence qui a rapport au Tout, un Père commun: et que cette idée nous doit moins effrayer, que celle d'un Monde Orphelin, abandonné au hazard; mais lorsqu'on adjoute, que sur le pied où la Religion est parmi nous, il y a plusieurs bonnes Ames, qui craindroient moins de se voir exposées à cet accident, et qui auroient l'esprit plus en repos, si elles étoient assurées qu'on n'a rien à craindre après cette vie, je crois qu'il faut adjouter encor que ces bonnes Ames sont mal-instruites. Cependant il est bon que les méchans craignent de devenir méchans. On poursuit en disant, que la pensée qu'il n'y a point de Dieu n'a jamais fait trembler personne, mais bien celle qu'il y en a un: mais je ne suis point de cet avis. On peut trembler non seulement lors qu'on apprehende un grand mal, mais aussi lors qu'on pense à la perte d'un grand bien.

§34. J'approuve fort le conseil que l'Auteur donne, de rentrer en soi pour reconnoitre ce qui est aimable et louable, et pour n'attribuer aucune imperfection morale à l'Etre parfait, et qu'autrement nos louanges ne font §35.36. point d'honneur à Dieu, non plus que les louanges des sourds en feroient à un excellent Musicien. Il n'est pas tout à fait mal dit aussi, qu'on ne §37. sauroit avoir une idée passable de la bonté, que lorsqu'on est passablement bon. Mais il est encor mieux dit, que pour rendre un vrai culte à Dieu, nous devons apprendre à devenir bons.

§38. L'Auteur revient à cette occasion à louer la Raison, et à blamer l'Enthousiasme; il dit qu'il y en a un qu'il appele de seconde main, lorsqu'on se laisse imposer par des Enthousiastes, quoiqu'on ne soit point sujet aux visions et aux convulsions, et lors qu'on croit de faux Miracles: disposition d'esprit qui fait aisément embrasser quelque opinion, mais qui rend en même temps la foi fort chancelante. Il remarque aussi qu'en fait de Prophetie, la Sainte Ecriture fait mention d'un bon et d'un mauvais Esprit. Tout cela va bien.

§39. Il parle d'un certain Miracle dont se vantent les nouveaux Prophetes de Londres, mais il n'explique pas assez en quoi il consiste. Il nous apporte après cela les sentimens de M. Lacy sur l'Enthousiasme. C'étoit un homme raisonnable et accommodé, mais qui se laissa entrainer par la contagion des Enthousiastes, jusqu'à écrire pour eux, et à devenir lui même Enthousiaste. L'Auteur dit l'avoir vû dans son extase proferant une Prophetie en stile Latin du plus pompeux, quoique hors de cette émotion il semblât en etre absolument incapable: et il le compare avec la Sybille §41. de Virgile, et cite quelque chose de semblable de Tite-Live. Il allegue §42. aussi les raisons que Lucrece en donne, et il parle des Lymphatiques des §43. Anciens, comparant leur mal avec l'Hydrophobie de ceux qui sont mordus §44. d'un chien enragé et craignent l'eau, ou lymphe. Il parle même des §45. Poëtes qui se disent inspirés d'Appollon ou de Bacchus; mais je doute, §46. comme je l'ai déja dit ci dessus, que les Poëtes ayent fort besoin de s'imaginer la présence et l'inspiration de quelque Divinité, et il semble qu'ils n'en parlent que par coûtume, et pour embellir leur Poëmes.

§47. Au reste, notre Auteur a raison de dire, que l'Enthousiasme va plus loin qu'on ne pense, et qu'il y a jusqu'à des Athées fanatiques: car ils peuvent avoir des imaginations ou visions creuses aussi bien que les autres. On peut être incredule d'un côté, et credule de l'autre, comme un M. Du Son, habile machiniste de l'Electeur Palatin Charles Louis, qui croioit les Propheties de Nostradamus, et ne croioit pas celles de la Bible; et comme un Juif des Pais-bas qui de tout le Nouveau Testament ne recevoit que l'Apocalypse, parce qu'il y croioit trouver la Pierre Philosophale. L'Auteur remarque aussi fort à propos qu'on attribue à une espece de bon Enthousiasme, c'est à dire, à Dieu, à quelque chose de divin, tout ce qu'il y a §48. de sublime dans les actions humaines; mais il a raison d'adjouter, qu'on a lieu bien souvent de douter si les Esprits sont de Dieu. Nous consacrons nos Passions, et selon Virgile,

Sua cuique Deus fit dira Cupido.

Cependant il faut avouer que nous sommes poussés quelquesfois par un certain instinct à quelque chose de grand et de sublime, sans que notre Raison y ait part: et quand cela va à la lumiere, à la Vertu, au vrai bien, on a sujet de l'attribuer à Dieu, quoiqu'il y en ait des raisons naturelles, puisque les perfections de la Nature sont des émanations de la Divinité.