Leibniz an Coste
Hannover ce 19. Decembr. 1707
Hannover ce 19. Decembr. 1707.
Je vous remercie fort de la communication des additions et corrections dernieres de M. Locke, et je suis bien aise aussi d'apprendre ce que vous me dites de sa derniere dispute avec M. Limborch. La liberté d'indifference sur laquelle cette dispute rouloit et dont vous demandés mon sentiment, Monsieur, consiste dans une certaine subtilité, que peu de gens se soucient d'entendre, et dont cependant beaucoup de gens raisonnent. Cela revient à la consideration de la Necessité et de la Contingence.
Une verité est necessaire, lorsque l'opposé implique contradiction; et quand elle n'est point necessaire, on l'appele contingente. C'est une verité necessaire, que Dieu existe, que tous les angles droits sont egaux entre eux etc., mais c'est une verité contingente, que j'existe moy, et qu'il y a des corps dans la nature qui font voir un angle effectivement droit. Car tout l'univers pouvoit estre fait autrement; le temps, l'espace et la matiere estant absolument indifferens aux mouvemens et aux figures, et Dieu a choisi parmy une infinité de possibles ce qu'il jugeoit le plus convenable.
Mais dès qu'il a choisi, il faut avouer que tout est compris dans son choix et que rien ne sauroit estre changé puisqu'il a tout preveu et reglé une fois pour toutes, luy qui ne sauroit regler les choses par lambeaux et à baston rompu. De sorte que les pechés et les maux, qu'il a jugé à propos de permettre pour des plus grands biens, sont compris en quelque façon dans son choix. C'est cette necessité qu'on peut attribuer maintenant aux choses à venir, qu'on appele Hypothetique ou de Consequence (c'est à dire fondée sur la consequence de l'Hypothese du choix fait) qui ne détruit point la contingence des choses et ne produit point cette necessité absolue que la contingence ne souffre point. Et les Theologiens et Philosophes presque tous (car il faut excepter les Sociniens) conviennent de la necessité Hypothetique que je viens d'expliquer et qu'on ne sauroit combattre sans renverser les attributs de Dieu et même la nature des choses.
Cependant quoyque tous les faits de l'univers soyent maintenant certains
par rapport à Dieu, ou (ce qui revient à la même chose) determinés en eux mêmes et même liés entre eux, il ne s'ensuit point que leur liaison soit tousjours d'une veritable necessité, c'est à dire, que la verité, qui prononce qu'un fait suit de l'autre, soit necessaire. Et c'est ce qu'il faut appliquer particulierement aux Actions Volontaires.
Lorsqu'on se propose un choix, par exemple de sortir ou de ne point sortir, c'est une question, si avec toutes les circonstances internes ou externes, motifs, perceptions, dispositions, impressions, passions, inclinations prises ensemble, je suis encor en estat de contingence, ou si je suis necessité de prendre le choix par exemple de sortir. C'est à dire si cette proposition veritable et determinée en effect: dans toutes ces circonstances prises ensemble, je choisiray de sortir, est contingente, ou necessaire. A cela je reponds qu'elle est contingente, parce que ny moy ny aucun autre esprit plus éclairé que moy sauroit demonstrer, que l'opposé de cette verité implique contradiction. Et supposé que par la liberte d'indifference on entende une liberté opposée à la necessité (comme je viens de l'expliquer), je demeure d'accord de cette liberté. Car je suis effectivement d'opinion que nostre liberté aussi bien que celle de Dieu et des esprits bien heureux est exemte non seulement de la coaction, mais encor d'une necessité absolue, quoyqu'elle ne sauroit estre exemte de la determination et de la certitude.
Mais je trouve qu'on a besoin icy d'une grande precaution, pour ne point donner dans une chimere, qui choque les principes du bon sens et ce seroit ce que j'appele une indifference absolue ou d'Equilibre, que quelques uns conçoivent dans la liberté, et que je crois chimerique. Il faut donc considerer, que cette liaison dont je viens de parler, n'est point necessaire absolument parlant, mais qu'elle ne laisse pas d'estre certainement vraye: et que generalement toutes les fois que dans toutes les circonstances prises ensemble la balance de la deliberation est plus chargée d'un costé que de l'autre, il est certain et infallible que ce parti l'emportera. Dieu ou le sage parfait choisiront tousjours le meilleur connu et si un parti n'estoit point meilleur que l'autre, ils ne choisiroient ny l'un ny l'autre. Dans les autres substances intelligentes les passions souvent tiendront lieu de raison, et on pourra tousjours dire à l'egard de la volonté en general: que le choix suit la plus grande inclination,
sous laquelle je comprends tant passions que raisons vrayes ou apparentes.
Cependant je voy qu'il y a des gens qui s'imaginent qu'on se determine quelques fois pour le parti le moins chargé, que Dieu choisit quelques fois le moindre bien tout consideré, et que l'homme choisit quelques fois sans sujet et contre toutes ses raisons, dispositions et passions; enfin qu'on choisit quelques fois sans qu'il y ait aucune raison qui determine le choix. Mais c'est ce que je tiens pour faux et absurde, puisque c'est un des plus grands principes du bon sens, que rien n'arrive jamais sans cause ou raison determinante. Ainsi lorsque Dieu choisit, c'est par la raison du meilleur; lorsque l'homme choisit, ce sera le parti qui l'aura frappé le plus. S'il choisit ce qu'il voit moins utile et moins agreable d'ailleurs, il luy sera devenu peutestre le plus agreable par caprice, par un esprit de contradiction, et par des raisons semblables d'un goust depravé, qui ne laisseront pas d'estre des raisons determinantes, quand même ce ne seroient pas des raisons concluantes. Et on ne trouvera jamais aucun exemple contraire.
Ainsi quoyque nous ayons une liberté d'indifference qui nous sauve de la necessité, nous n'avons jamais une indifference d'equilibre, qui nous exemte des raisons determinantes. Il y a tousjours ce qui nous incline et nous fait choisir, mais sans qu'il nous puisse necessiter. Et comme Dieu est tousjours porté infalliblement au meilleur, quoyqu'il n'y soit point porté necessairement (autrement que par une necessité morale), nous sommes tousjours portés infalliblement à ce qui nous frappe le plus mais non pas necessairement; le contraire n'impliquant aucune contradiction, il n'estoit point necessaire ny essentiel que Dieu creât ny qu'il creât ce monde en particulier, quoyque sa sagesse et bonté l'y ait porté.
C'est ce que M. Bayle tout subtil qu'il a esté, n'a pas assez consideré, lorsqu'il a crû qu'un cas semblable à celuy de l'Ane de Buridan, fut possible, et que l'homme posé dans des circonstances d'un parfait equilibre pourroit neantmoins choisir. Car il faut dire que le cas d'un parfait equilibre est chimerique, et n'arrive jamais, l'univers ne pouvant point estre ny parti ny coupé en deux parties egales et semblables. L'univers n'est pas comme une Ellipse ou autre telle Ovale, que la ligne droite menée par son centre peut couper en deux parties congruentes. L'univers n'a point de centre, et ses parties sont infiniment variées; ainsi jamais le cas arrivera, où tout sera parfaitement egal et frappera egalement de part et d'autre; et quoyque nous ne soyons pas tousjours capables de nous appercevoir de toutes les petites impressions qui contribuent à nous determiner, il y a tousjours quelque chose qui nous determine entre deux contradictoires, sans que le cas soit jamais parfaitement egal de part et d'autre.
Cependant quoyque nostre choix ex datis sur toutes les circonstances internes et externes prises ensemble, soit tousjours determiné, et que pour le present il ne depende pas de nous de changer de volonté; il ne laisse pas d'estre vray, que nous avons un grand pouvoir sur nos volontés futures, en choisissant certains objects de nostre attention, et en nous accoustumant à certaines manieres de penser: et par ce moyen nous pouvons nous accoustumer à mieux resister aux impressions, et à mieux faire agir la raison, enfin nous pouvons contribuer à nous faire vouloir ce qu'il faut. Au reste j'ay monstré ailleurs qu'en prenant les choses dans un certain sens metaphysique, nous sommes tousjours dans une parfaite spontaneité, et ce qu'on attribue aux impressions des choses externes, ne vient que des perceptions confuses en nous, qui y repondent, et qui ne pouvoient point manquer de nous estre données d'abord en vertu de l'Harmonie preétablie, qui fait le rapport de chaque substance à toutes les autres.
S'il estoit vray, Monsieur, que vos Sevennois fussent des prophetes, cet evenement ne seroit point contraire à mon Hypothese de l'Harmonie preétablie, et y seroit même fort conforme. J'ay tousjours dit, que le present est gros de l'avenir, et qu'il y a une parfaite liaison entre les choses quelques eloignées qu'elles soyent l'une de l'autre, en sorte que celuy qui seroit assés penetrant, pourroit lire l'une dans l'autre. Je ne m'opposerois pas même à celuy qui soutiendroit qu'il y a des globes dans l'univers, où les propheties sont plus ordinaires que dans le nostre, comme il y aura peutestre un monde, où les chiens auront les nés assés bon pour sentir leur gibier à 1000 lieues; peutestre aussi qu'il y a des globes, où les Genies ont plus de permission qu'ils n'en ont icy bas, de se meler des actions des animaux raisonnables. Mais quand il s'agit de raisonner sur ce qui se practique effectivement icy, nostre jugement presomptif doit estre fondé sur la coustume de nostre globe, où ces sortes de veues prophetiques sont bien rares. On ne peut point jurer qu'il n'y en a point, mais on pourroit bien gager ce me semble que ceux dont il s'agit ne le sont pas. Une des raisons qui me pourroit porter le plus à juger d'eux favorablement,
ce seroit le jugement de M. Fatio, mais il faudroit bien savoir ce qu'il juge, sans le tirer de la gazette. Si vous aviés practiqué vous même, Monsieur, avec toute attention convenable un gentilhomme à deux mille livres sterlins de rente qui prophetise bien en Grec, en Latin et en François, quoyqu'il ne sache bien que l'Anglois, il n'y auroit rien à redire. Ainsi je vous supplie, Monsieur, de me donner plus d'eclaircissement sur une matiere si curieuse et si importante, et je suis avec zele etc.
Beilage.
Leibniz an Fräulein Leti.
Hanover ce 19 Decembr. 1707.
Vous estes peutestre curieuse de savoir ce que vous m'avés envoyé, et quand vous ne le seriés pas, c'est assés que vous pourriés l'estre. Ainsi je vous le dois communiquer, Mademoiselle, en vous en remerciant. J'y joins ma reponse à Monsieur Coste, quoyque je m'imagine bien qu'elle ne sera point un objet de vostre curiosité. Mais je le fais pour vous supplier de l'envoyer à Monsieur vostre beaufrere, qui vous aura envoyé apparement la lettre de M. Coste pour moy, et je laisse la mienne ouverte, à fin qu'il la puisse lire, et que je puisse profiter de son jugement, autant qu'il le trouvera à propos. Cependant je le remercie tres humblement de ses soins.
La lettre de M. Coste estant écrite au mois d'Aoust, sur le bruit qui couroit des merveilles prophetiques des Sevennois refugiés à Londres, je m'imagine qu'il saura mieux à present ce qu'il en faut juger, et qu'il nous en pourra donner plus d'éclaircissement. Le tribunal où ils ont esté appelés ne leur a point esté favorable à ce que la gazette nous apprend. Je ne m'en étonne pas, et je suis seulement en peine de M. Fatio, gentilhomme Suisse tres habile, qu'on dit avoir esté mêlé dans cette affaire, abusé sans doute par des belles apparences.
J'aurois l'honneur de vous venir faire la reverence, quand je sortiray, et de reprendre la lettre de M. Coste. Cependant je suis avec respect etc.
Fräulein Leti an Leibniz.
J'aurois répondu sur le champ, Monsieur, au billet que Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, si je n'avois pas été sur le point de sortir quand je le reçus. Je savois, Monsieur, que vous êtes un des plus savans hommes de l'Europe; vôtre maniere d'agir envers moi me fait voir que vous êtes en même temps un des plus polis et des plus obligeans. La bonté que vous avez eue, Monsieur, de me communiquer la Lettre de Mr. Coste et vôtre réponse, me flatte agréablement: j'ai lû l'une et l'autre avec plaisir, et j'ai été fort aise de voir ce que vous pensés sur une matiere aussi délicate et qui a été un grand sujet de dispute depuis long-temps. Si mon aprobation étoit de quelque prix, je vous dirois, Monsieur, tout ce que je pense de vôtre Lettre, mais il faut un Appelles pour louer un Alexandre.
Je convois fort particulierement Mr. Coste, et j'ai été surprise de voir, qu'un homme qui a autant d'esprit et de savoir, qu'il en a, ait presque ajoûté foi à ce qu'on a publié des Miracles prétendus des prophetes du Dauphiné. Il semble qu'il arrive de tems en tems certaines choses, qui en imposent si fort, qu'on n'ose presque se déclarer contre:
nous en avons presentement un exemple ici, puisqu'il n'est presque pas permis de nier les merveilleux effets de la poudre de sympathie, ou au moins de les attribuer en partie à l'Imagination de celui sur qui elle agit. Cependant c'est une chose aussi incomprehensible pour moi que d'entendre dire qu'un homme parle Grec et Latin, sans avoir appris ces Langues.
J'ai écrit à mon Beau-frere, Monsieur, ce que vous m'ordonnez de lui dire de vôtre part et je lui ai envoié vôtre lettre pour Mr. Coste. Je souhaite que vous soiez bientôt en état de sortir, et que vous vous souveniez de la promesse que vous me faites de m'honorer d'une de vos visites. Je vous aurois prévenue, si c'étoit la coûtume que les Dames rendissent des visites aux Messieurs. Je suis etc.
Hanover ce 20 Decembr. 1707.