Arnauld an Leibniz
Ce 13 May 1686
Ce 13. May 1686.
J'ay cru que je devois m'addresser à vous mesmes pour vous demander pardon du sujet que je vous ay donné d'estre fasché contre moy en me servant de termes trop durs pour marquer ce que je pensois d'un de vos sentimens. Mais je vous proteste devant Dieu, que la faute que j'ay pu faire en cela n'a point esté par aucune prevention contre vous, n'ayant jamais eu sujet d'avoir de vous qu'une opinion tres avantageuse hors la Religion, dans laquelle vous vous estes trouvé engagé par votre naissance; ni que je me sois trouvé de mauvaise humeur quand j'ay écrit la lettre qui vous a blessé, rien n'estant plus esloigné de mon caractere que le chagrin qui plaist à quelques personnes de m'attribuer; ni que par un trop grand attachement à mes propres pensées j'aye esté choqué de voir que vous en aviez de contraires, vous pouvant assurer, que j'ay si peu medité sur ces sortes de matieres, que je puis dire que je n'ay point sur cela de sentiment arresté. Je vous supplie, Monsieur, de ne croire rien de moy de tout cela, mais d'estre persuadé, que ce qui a pu estre cause de mon indiscretion est uniquement, qu'estant accoutumé à écrire sans façon à Son Altesse, parce qu'elle est si bonne qu'elle excuse aisement toutes mes fautes, je m'estois imaginé que je luy pouvois dire franchement ce que je n'avois pu approuver dans quelqu'une de vos pensées, parce que j'estois bien assuré, que cela ne courreroit pas le monde, et que si j'avois mal pris votre sens, vous pourriez me detromper sans que cela allast plus loin. Mais j'espere, Monsieur, que le même Prince voudra bien s'employer pour faire ma paix, me pouvant servir pour l'y engager de ce que dit autresfois S. Augustin en pareille rencontre. Il avoit écrit fort durement contre ceux qui croyent qu'on peut voir Dieu des yeux du corps, ce qui estoit le sentiment d'un Evêque d'Afrique, qui ayant vû cette lettre qui ne luy estoit point addressée s'en trouva fort offensé. Cela obligea ce Saint d'employer un amy commun pour appaiser ce Prelat, et je vous supplie de regarder comme si je disois au Prince, pour vous estre dit, ce que S. Augustin écrit à cet ami pour estre dit à cet Evêque: Dum essem in admonendo sollicitus, in corripiendo nimius atque improvidus fui. Hoc non defendo, sed reprehendo: hoc non excuso, sed accuso. Ignoscatur, peto: recordetur nostram dilectionem pristinam, et obliviscatur offensionem novam. Faciat certe, quod me non fecisse succensuit: habeat lenitatem in danda venia, quam non habui in illa epistola conscribenda.
J'ay douté, si je n'en devois point demeurer là sans entrer de nouveau
dans l'examen de la question qui a esté l'occasion de nostre brouillerie, de peur qu'il ne m'echappast encore quelque mot qui pust vous blesser. Mais j'apprehende d'une autre part que ce fust n'avoir pas assez bonne opinion de votre equité. Je vous diray donc simplement les difficultés que j'ay encore sur cette proposition: La notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui luy arrivera à jamais.
Il m'a semblé, qu'il s'ensuivoit de là, que la notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il auroit tant d'enfans, et la notion individuelle de chacun de ces enfans tout ce qu'ils feroient, et tous les enfans qu'ils auroient, et ainsy de suite: D'où j'ay cru que l'on pourroit inferer, que Dieu a esté libre de créer ou de ne pas créer Adam; mais que supposant qu'il l'ait voulu créer, tout ce qui est arrivé depuis au genre humain a du et doit arriver par une necessité fatale; ou au moins qu'il n'y a pas plus de liberté à Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu créer Adam, que de ne pas créer une nature capable de penser; supposé qu'il ait voulu me créer.
Il ne me paroist pas, Monsieur, qu'en parlant ainsy, j'aye confondu necessitatem ex hypothesi avec la necessité absolue. Car je n'y parle jamais au contraire que de la necessité ex hypothesi. Mais je trouve seulement estrange, que tous les evenemens humains soient aussy necessaires necessitate ex hypothesi de cette seule supposition que Dieu a voulu créer Adam, qu'il est necessaire necessitate ex hypothesi, qu'il y a eu dans le monde une nature capable de penser de cela seul qu'il m'a voulu créer.
Vous dites sur cela diverses choses de Dieu, qui ne me paroissent pas suffire pour resoudre ma difficulté.
1. Qu'on a tousjours distingué entre ce que Dieu est libre de faire absolument, et entre ce qu'il s'est obligé de faire en vertu de certaines resolutions déja prises. Cela est certain.
2. Qu'il est peu digne de Dieu de le concevoir (sous pretexte de maintenir sa liberté) à la façon des Sociniens, et comme un homme qui prend des resolutions selon les occurrences. Cette pensée est tres folle: j'en demeure d'accord.
3. Qu'il ne faut pas detacher les volontés de Dieu qui pourtant ont du rapport ensemble. Et qu'ainsi il ne faut pas considerer la volonté de Dieu de créer un tel Adam, detachée de toutes les autres qu'il a à l'égard des enfans d'Adam et de tout le genre humain. C'est aussi de quoy je conviens. Mais je ne voy pas encore que cela puisse servir à resoudre ma difficulté.
Car 1. j'avoue de bonne foy que je n'ay pas compris que par la notion individuelle de chaque personne (par exemple d'Adam), que vous dites renfermer une fois pour toutes tout ce qui luy doit arriver à jamais, vous eussiez entendu cette personne en tant qu'elle est dans l'entendement divin, mais en tant qu'elle est en elle même. Car il me semble, qu'on n'a pas accoutumé de considerer la notion specifique d'une sphere par rapport à ce qu'elle est representée dans l'entendement divin, mais par rapport à ce qu'elle est en elle même: et j'ay cru qu'il en estoit ainsi de la notion individuelle de chaque personne, ou de chaque chose.
2. Il me suffit neanmoins que je scache que c'est là votre pensée pour m'y conformer, en recherchant si cela leve toute la difficulté que j'ay là dessus, et c'est ce que je ne vois pas encore.
Car je demeure d'accord, que la connoissance que Dieu a eue d'Adam, lorsqu'il a resolu de le créer, a enfermé celle de tout ce qui luy est arrivé, et de tout ce qui est arrivé et doit arriver à sa posterité: et ainsy prennant en ce sens la notion individuelle d'Adam, ce que vous en dites est tres certain.
J'avoue de même, que la volonté qu'il a eue de créer Adam, n'a point esté detachée de celle qu'il a eue à l'égard de ce qui luy est arrivé, et à l'égard de toute sa posterité.
Mais il me semble qu'apres cela il reste à demander (et c'est ce qui fait ma difficulté), si la liaison entre ces objets (j'entends Adam d'une part, et tout ce qui devoit arriver tant à luy qu'à sa posterité de l'autre) est telle d'elle même, independemment de tous les Decrets libres de Dieu, ou si elle en a esté dependante: c'est à dire, si ce n'est qu'en suite des Decrets libres, par lesquels Dieu a ordonné tout ce qui arriveroit à Adam et à sa posterité, que Dieu a connu tout ce qui arriveroit à Adam et à sa postérité: ou s'il y a (independemment de ces Decrets) entre Adam d'une part, et ce qui est arrivé et arrivera à luy et à sa posterité de l'autre, une connexion intrinseque et necessaire. Sans ce dernier je ne voy pas que ce que vous dites pust estre vray, que la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes tout ce qui luy arrivera à jamais: en prennant même cette notion par rapport à Dieu.
Il semble aussy que c'est à ce dernier que vous vous arrestez; car je croy que vous supposez, que selon nostre maniere de concevoir, les choses possibles sont possibles avant tous les Decrets libres de Dieu: d'où il s'ensuit, que ce qui est enfermé dans la notion des choses possibles, y est enfermé independemment de tous les Decrets libres de Dieu. Or vous voulez que Dieu ait trouvé parmy les choses possibles un Adam possible accompagné de telles circonstances individuelles, et qui entre autres predicats a aussi celuy d'avoir avec le temps une telle posterité. Il y a donc selon vous, une liaison intrinseque pour parler ainsy, et independante de tous les Decrets libres de Dieu entre cet Adam possible et toutes les personnes individuelles de toute sa posterité, et non seulement les personnes, mais generalement tout ce qui leur devoit arriver. Or c'est, Monsieur, je ne vous le dissimule point, ce qui m'est incomprehensible. Car il me semble, que vous voulez, que l'Adam possible (que Dieu a choisi preferablement à d'autres Adams possibles) a eu liaison avec toute la même posterité que l'Adam créé: n'estant selon vous, autant que j'en puis juger, que le même Adam consideré tantost comme possible et tantost comme créé. Or cela supposé voicy ma difficulté.
Combien y a-t-il d'hommes, qui ne sont venus au monde que par des Decrets tres libres de Dieu, comme Isaac, Samson, Samuel et tant d'autres? Lors donc que Dieu les a connus conjointement avec Adam, ce n'a pas esté parce qu'ils estoient enfermés dans la notion individuelle de l'Adam possible independemment des Decrets de Dieu. Il n'est donc pas vray, que toutes les personnes individuelles de la posterité d'Adam, ayant esté enfermées dans la notion individuelle d'Adam possible, puis qu'il auroit fallu qu'elles y eussent esté enfermées independemment des Decrets divins.
On peut dire la même chose d'une infinité d'evenemens humains qui sont arrivés par des ordres tres particuliers de Dieu, comme entre autres la religion Judaique et Chrestienne et sur tout l'Incarnation du Verbe Divin. Je ne scay comment on pourroit dire, que tout cela estoit enfermé dans la notion individuelle de l'Adam possible? ce qui est consideré comme possible, devant avoir tout ce que l'on conçoit qu'il a sous cette notion independemment des Decrets Divins.
De plus, Monsieur, je ne scay comment en prennant Adam pour l'exemple d'une nature singuliere, ont peut concevoir plusieurs Adams possibles. C'est comme si je concevois plusieurs moy possibles, ce qui assurement est inconcevable. Car je ne puis penser à moy sans que je ne me considere comme une nature singuliere, tellement distinguée de toute autre existente ou possible, que je puis aussi peu concevoir divers moy que concevoir un rond, qui n'ait pas tous les diametres egaux. La raison est, que ces divers moy seroient differens les uns des autres, autrement ce ne seroit pas plusieurs moy. Il faudroit donc qu'il y eust quelqu'un de ces moy, qui ne fust pas moy: ce qui est une contradiction visible.
Souffrez maintenant, Monsieur, que je transfere à ce moy ce que vous dites d'Adam, et jugez vous mesme, si cela seroit soutenable. Entre les Estres possibles Dieu a trouvé dans ses idées plusieurs moy dont l'un a pour ses predicats d'avoir plusieurs enfans et d'estre Medecin, et un autre, de vivre dans le celibat et d'estre Theologien. Et s'estant resolu de créer le dernier, le moy qui est maintenant, enferme dans sa notion individuelle de vivre dans le celibat et d'estre Theologien, au lieu que le premier auroit enfermé dans sa notion individuelle d'estre marié et d'estre Medecin. N'est il pas clair, qu'il n'y auroit point de sens dans ce discours: parce que mon moy estant necessairement une telle nature individuelle, ce qui est la même chose que d'avoir une telle notion individuelle, il est aussy impossible de concevoir des predicats contradictoires dans la notion individuelle de moy, que de concevoir un moy different de moy. D'où il faut conclure, ce me semble, qu'estant impossible que je ne fusse pas tousjours demeuré moy, soit que je me fusse marié, ou que j'eusse vecu dans le celibat, la notion individuelle de mon moy n'a enfermé ni l'un ni l'autre de ces deux estats; comme c'est bien conclure: ce quarré de marbre est le même, soit qu'il soit en repos, soit qu'on le remue; donc ni le repos ni le mouvement n'est enfermé dans sa notion individuelle. C'est pourquoy, Monsieur, il me semble que je ne dois regarder comme enfermé dans la notion individuelle de moy que ce qui est tel: que je ne serois plus moy, s'il n'estoit en moy: et que tout ce qui est tel au contraire, qu'il pourroit estre en moy ou n'estre pas en moy, sans que je ne cessasse d'estre moy, ne peut estre consideré comme estant enfermé dans ma notion individuelle; quoyque par l'ordre de la providence de Dieu qui ne change point la nature des choses, il ne puisse arriver que cela ne soit en moy. C'est ma pensée, que je croy conforme à tout ce qui a tousjours esté cru par tous les Philosophes du monde.
Ce qui m'y confirme, c'est que j'ay de la peine à croire que ce soit bien philosopher, que de chercher dans la maniere dont Dieu connoist les choses, ce que nous devons penser, ou de leurs notions specifiques ou de leurs notions individuelles. L'entendement divin est la regle de la verité des choses quoad se; mais il ne me paroist pas que tant que nous sommes en cette vie, s'en puisse estre la regle quoad nos. Car que scavons nous presentement de la science de Dieu? Nous scavons qu'il connoist toutes choses: et qu'il les connoist toutes par un acte unique et tres simple, qui est son essence. Quand je dis que nous le scavons, j'entends par là que nous sommes assurés que cela doit estre ainsy. Mais le comprennons nous? et ne devons nous pas reconnoître, que quelques assurés que nous soyons que cela est, il nous est impossible de concevoir comment cela peut estre? Pouvons nous de même concevoir, que la science de Dieu estant son essence même entierement necessaire et immuable, il a neanmoins la science d'une infinité de choses qu'il auroit pû ne pas avoir, parce que ces choses auroient pû ne pas estre? Il en est de même de sa volonté qui est aussi son essence même, où il n'y a rien que de necessaire. Et neanmoins il veut et a voulu de toute eternité des choses qu'il auroit pû ne pas vouloir. Je trouve aussi beaucoup d'incertitudes dans la maniere dont nous nous representons d'ordinaire que Dieu agit. Nous nous imaginons, qu'avant que de vouloir créer le monde, il a envisagé une infinité de choses possibles dont il a choisi les unes et rebuté les autres: plusieurs Adams possibles, chacun avec une grande suite de personnes et d'evenemens, avec qui il a une liaison intrinseque: et nous supposons que la liaison de toutes ces autres choses avec l'un de ces Adams possibles est toute semblable à celle que nous scavons qu'a eu l'Adam créé avec toute sa posterité; ce qui nous fait penser que c'est celuy là de tous les Adams possibles que Dieu a choisi, et qu'il n'a point voulu de toutes les autres. Mais sans m'arrester à ce que j'ay déja dit, que prennant Adam pour exemple d'une nature singuliere, il est aussi peu possible de concevoir plusieurs Adams, que de concevoir plusieurs moy: j'avoue de bonne foy que je n'ay aucune idée de ces substances purement possibles, c'est à dire, que Dieu ne créera jamais. Et je suis fort porté à croire, que ce sont des chimeres que nous nous formons, et que tout ce que nous appellons substances possibles, purement possibles, ne peut estre autre chose que la toute puissance de Dieu, qui estant un pur acte, ne souffre point qu'il y ait en luy aucune possibilité: mais on en peut concevoir dans les natures qu'il a créées, parce que n'estant pas l'estre même par essence, elles sont necessairement composées de puissance et d'acte: ce qui fait que je les puis concevoir comme possibles: ce que je puis aussi faire d'une infinité de modifications qui sont dans la puissance de ces natures créées, telles que sont les pensées des natures intelligentes, et les figures de la substance étendue. Mais je suis fort trompé s'il y a personne qui ose dire qu'il a l'idée d'une substance possible purement possible. Car pour moy je suis convaincu, que quoyqu'on parle tant de ces substances purement possibles, on n'en conçoit néanmoins jamais aucune que sous l'idée de quelqu'une de celles que Dieu a créées. Il me semble donc, que l'on pourroit dire, que hors les choses que Dieu a créées ou qu'il doit créer, il n'y a nulle possibilité passive, mais seulement une puissance active et infinie.
Quoyqu'il en soit, tout ce que je veux conclure de cette obscurité, et de la difficulté de scavoir de quelle maniere les choses sont dans la connoissance de Dieu, et de quelle nature est la liaison qu'elles y ont entre elles, et si c'est une liaison intrinseque ou extrinseque, pour parler ainsi; tout ce que j'en veux, dis-je, conclure, est que ce n'est point en Dieu, qui habite à notre égard une lumiere inaccessible, que nous devons aller chercher les vrayes notions, ou specifiques ou individuelles des choses que nous connoissons; mais que c'est dans les idées que nous en trouvons en nous. Or je trouve en moy la notion d'une nature individuelle, puisque j'y trouve la notion de moy. Je n'ay donc qu'à la consulter, pour scavoir ce qui est enfermé dans cette notion individuelle, comme je n'ay qu'à consulter la notion specifique d'une sphere, pour scavoir ce qui y est enfermé. Or je n'ay point d'autre regle pour cela, si non de considerer, ce qui est tel, qu'une sphere ne seroit plus sphere, si elle ne l'avoit: comme est d'avoir tous les points de sa circonference egalement distants du centre. Ou qui ne feroit pas qu'elle ne seroit point sphere, comme de n'avoir qu'un pied de diametre au lieu qu'une autre sphere en auroit dix, en auroit cent. Je juge par là que le premier est enfermé dans la notion specifique d'une sphere, et que pour le dernier, qui est d'avoir un plus grand ou un plus petit diametre, cela n'y est point enfermé. J'applique la même regle à la notion individuelle de moy. Je suis assuré, que tant que je pense je suis moy. Car je ne puis penser que je ne sois, ni estre que je ne sois moy. Mais je puis penser, que je feray un tel voyage, ou que je ne le feray pas, en demeurant tres assuré, que ni l'un ni l'autre n'empeschera que je ne sois moy. Je me tiens donc tres assuré, que ni l'un ni l'autre n'est enfermé dans la notion individuelle de moy. Mais Dieu a prevû, dira-t-on, que vous ferez ce voyage? Soit. Il est donc indubitable, que vous le ferez: Soit encore. Cela change-t-il rien dans la certitude, que j'ay, que soit que je le fasse, ou que je ne le fasse pas, je seray tousjours moy. Je dois donc conclure, que ni l'un ni l'autre n'entre dans mon moy, c'est à dire dans ma notion individuelle. C'est à quoy, il me semble, qu'on en doit demeurer, sans avoir recours à la connoissance de Dieu, pour scavoir ce qu'enferme la notion individuelle de chaque chose.
Voilá, Monsieur, ce qui m'est venu dans l'esprit, sur la proposition qui m'avoit fait de la peine, et sur l'eclaircissement, que vous y avez donné. Je ne scay, si j'ay bien pris votre pensée, ç'a esté au moins mon intention. Cette matiere est si abstraite, qu'on s'y peut aisement tromper; mais je serois bien fasché, que vous eussiez de moy une aussi mechante opinion, que ceux qui me representent comme un ecrivain emporté, qui ne refuteroit personne qu'en le calomniant, et prennant à dessein ses sentimens de travers. Ce n'est point là assurement mon caractere. Je puis quelquefois dire trop franchement mes pensées. Je puis aussi quelquefois ne pas bien prendre celle des autres (car certainement je ne me crois pas infaillible, et il faudroit l'estre pour ne s'y tromper jamais), mais quand ce ne seroit que par amour propre, ce ne seroit jamais à dessein que je les prendrois mal, ne trouvant rien de si bas, que d'user de chicaneries et d'artifices dans les differens que l'on peut avoir sur des matieres de doctrine; quoyque ce fust avec des gens que nous n'aurions point d'ailleurs sujet d'aimer, et à plus forte raison, quand c'est avec des amis. Je croy, Monsieur, que vous voulez bien que je vous mette de ce nombre. Je ne puis douter, que vous ne me fassiez l'honneur de m'aimer. Vous m'en avez donné trop de marques. Et pour moy, je vous proteste, que la faute mesme que je vous supplie encore une fois de me pardonner, n'est que l'effect de l'affection que Dieu m'a donnée pour vous, et d'un zele pour vôtre salut, qui a pû n'estre pas assez moderé. Je suis etc.
- 1Von diesem Schreiben liegt eine Abschrift vor.