Leibniz an Nicaise
Hanover 7 Septembr. 1696
Je1 compte pour un malheur tres grand qu'un ami est cause par son changement que j'ay manqué si longtemps à mon devoir à vostre égard aussi bien qu'à l'égard de Monsieur le President Boisot. Il alloit en Hollande et aux Pays-Bas espagnols, et me marquoit qu'il iroit de Bruxelles à Paris, avec un passeport qu'il trouveroit moyen d'avoir. Cela me porta à luy confier un paquet pour vous, où estoient quelques exemplaires des anecdotes de la vie du pape Alexandre VI, de la maison de Borgia, père du fameux Duca Valentino, que j'ay fait imprimer sur un manuscrit d'un homme de son temps, qui estoit dans des emplois considérables à Rome, mais Allemand d'origine, comme je crois vous avoir deja marqué autres fois. J'y avois aussi mis une lettre pour Monsieur le President Boisot et vous y avois supplié, Monsieur, de faire tenir cette lettre à M. le President avec un des exemplaires. Mais comme je me tenois fort en repos sur le soin que cet ami prendroit, je viens d'apprendre bien tard qu'il a changé de dessein et de route. Mais je ne manqueray pas d'une autre occasion, et cependant j'ay voulu vous supplier, Monsieur, de faire tenir la cy-jointe à Mons. le President, où je marque les mêmes choses, et de contribuer à m'excuser et à plaider pour mon innocence.
Mons. de Spanheim et Mons. Morel ne sont pas des plus pressés à repondre. Et on doit excuser M. de Spanheim, qui est accablé par des soins publics et littéraires, et Mons. Morel postpose tout à l'empressement de pousser son grand ouvrage. Cependant j'ay eu une lettre de Mons. Spanheim, il n'y a pas longtemps, avec un exemplaire du premier volume de son Julien. La plus grande partie de ses notes sera dans le second tome, qui est sur le point de paroistre. Cependant ces remarques bien amples et riches en belles choses sur la première harangue de cet empereur, qu'il fit estant encor César, à l'honneur de Constance Auguste, mises dans le premier tome, font deja connoistre par avance qu'il y aura un merveilleux tresor d'erudition. La chronologie, la geographie, les medailles, l'antiquité ecclesiastique et profane, la theologie mystique des anciens Platoniciens se trouvent deja bien éclaircies à l'occasion de quelques passages de Julien; mais je me promets surtout des choses bien importantes sur ce que ce prince a écrit contre les chrétiens, et ce que Saint Cyrille y a repondu.
On a publié aussi à Berlin l'ouvrage de Mons. Beger, où il y a des medailles choisies du tresor de l'Electeur son maistre; et j'en attends un exemplaire, aussi bien que d'un livre que M. Beckius, sçavant pasteur de la Confession d'Ausbourg, à Ausbourg même, a fait sur un almanach turc, apporté de Hongrie, où il y a de beaux éclaircissements sur les epoches, la chronologie et l'astronomie des Orientaux.
Il y a un homme sçavant en Silésie, nommé Mons. Acoluthus, qui travaille depuis vingt ans à une version de l'Alcoran avec des notes. Il passe pour un des premiers hommes de ce temps en cette sorte d'erudition, et on en attend bien plus que du bon homme le P. Maracci, qui a deja donné le commencement de son Alcoran, par l'assistance du Cardinal Barbarigo dont on ne sçauroit assez louer le zèle.
J'ay poussé un de mes amis à commencer un Glossarium Saxonicum, où, en éclaircissant les vieux mots Saxons, il aura occasion de dire plusieurs belles choses.
Les Anglois ont entrepris de donner un grand Dictionnaire de leur langue, qu'ils pretendent devoir faire la nique à celuy de vostre Academie. J'ay écrit à un ami qui m'en a donné part, pour luy marquer qu'ils y doivent joindre aussi les termes techniques des sciences, arts et professions, et que, s'ils auront de la peine à égaler le veritable Dictionnaire de l'Académie françoise, ils pourront surpasser celuy qu'on y a joint sur ces sortes de termes et qui est sujet à bien des fautes. On m'a mandé depuis qu'en effet le dessein de Messieurs les Anglois est aussi d'y joindre ces termes. L'émulation est utile pour exciter les hommes à bien faire. Sans M. l'Abbé Furetière on n'auroit point songé chez vous aux termes techniques. Peutestre que Messieurs les Italiens suivront l'exemple de l'Académie françoise et joindront aussi les termes des arts à leur Crusca; car ces termes nous apprennent bien des réalités, au lieu que les Dictionnaires ordinaires ne servent qu'à parler.
Comme vous estes ami de plusieurs de Messieurs de la Crusca, je vous supplie, Monsieur, de leur donner aussi de l'emulation sur ce sujet.
Je vous supplie, Monsieur, de marquer à M. d'Avranches que la veneration que j'ay pour son merite eminent m'a fait remarquer avec plaisir que M. de Spanheim, dans un endroit de son Julien, luy donne comme de raison principatum eruditionis in Gallia. Si M. d'Avranches fait reimprimer un jour sa Censure sur la philosophie Cartesienne, je pourrois luy communiquer quelques choses curieuses pour l'augmenter, et entre autres, une remarque de feu M. Hugens, qui a decouvert que le fondement de ce que M. des Cartes a donné sur l'arc en ciel au delà de Marc Antoine de Dominis a esté pris d'un endroit de l'incomparable Keplerus. Je suis bien obligé à ce prélat de son souvenir, et je suis avec zèle etc.
- 1Dieses Schreiben Leibnizens ist, wie Cousin bemerkt, unter den Pariser Manuscripten vorhanden, aber ohne Datum. Auf der Bibliothek zu Hannover findet sich ein Bruchstück dieses Schreibens auf der Rückseite eines Briefes von Nicaise, datirt »30 avril 1696«.