Leibniz an Nicaise
24 Septembr. 1695
A Hannover le 13/23 Juillet 1695.
Voicy ce que j'ay reçu de M. de Spanheim. Ses cinq lettres jointes à l'edition nouvelle des essais de M. Morel viennent de paroistre. On y voit regner cette merveilleuse erudition qui luy donne depuis longtemps le rang eclatant qu'il tient dans la republique des lettres. Il touche quelques erreurs du P. Hardouin, mais d'une maniere fort obligeante. Mons. Morel luy même se plaint dans cette edition de son Specimen1 du peu de sincerité de ce Pere qui ayant reçu de luy de grands secours pour ses ouvrages, a manqué aux devoirs de la reconnoissance.
J'ay2 vu dernièrement le dessin d'une medaille qui est dans le Cabinet de M. Wilde à Amsterdam, et qui paroist fort extraordinaire: elle est de Bonosus, empereur pretendu, et au revers il y a une femme tenant dans sa main un sertum au dessus d'un globe, qui est dans l'air, avec ces mots: Germania perpetua. Je ne sçay si cette medaille est bien authentique. Il me semble que Bonosus avoit epousé une dame du sang Royal des Gots. Si la medaille est bonne, on pourroit croire que Bonosus voulut honorer la patrie de sa femme.
Un de mes amis me mande que Mons. Delaroque sera bientôt absous comme on espere, d'autant qu'il y a eu plustost du mesentendu que de la malice dans son fait.
J'ay reçu l'eloge de feu M. l'Abbé Boisot et vous en remercie tres humblement. C'est une grande perte que la mort de cet illustre personnage. Je suis bien fasché de n'avoir pas appris de son vivant toutes les particularités que j'y trouve; si nous scavions les pensées et les desseins des grands hommes pendant qu'ils sont encor en vie, nous en profiterions mieux. On parle de moy dans cet eloge en des termes trop favorables pour que je m'y puisse reconnoistre. Je ne laisse pas d'estre bien obligé à Mons. le President Boisot et à l'auteur de la piece, qui doit estre luy même d'un merite bien distingué, puisqu'il estoit amy intime de Mons. l'Abbé de Saint-Vincent. Je juge que M. le President Boisot n'auroit point permis qu'on eût parlé de la bonne volonté de son frere à mon egard, s'il n'avoit dessein de l'accomplir. Ainsi je vous supplie, Monsieur, de luy marquer ma reconnoissance et de le faire souvenir de ce que je souhaite.
L'action que M. l'Abbé de la Trappe vient de faire en se depouillant de l'autorité dont il usoit si bien, acheve de confondre ses ennemis, mais je ne sçay si cela accommode ses amis, et si la religion qui a l'avantage de le posseder, ne souffre dans la perte d'un tel superieur.
Mons. Graevius qui continue de donner des beaux recueils des antiquités romaines, souhaiteroit de trouver Bossium et Alexandrum de Sistro.
L'Angleterre ou plustost la Republique des lettres a perdu M. Dodwell qui estoit si profond dans l'Histoire Ecclesiastique. Mais rien n'egale la perte de l'incomparable M. Hugens. Il est tres seur qu'on le doit nommer immediatement apres Galilei et des Cartes. Il estoit capable de nous donner encor des grandes lumieres sur la nature.
On me mande qu'un livre intitulé Systema mentis et rationis a esté défendu à Paris. Je ne sçay pas ce que c'est, non plus que ce qu'on doit attendre d'un autre livre intitulé Conjuration contre des Cartes. Il faut que l'auteur du livre s'imagine que des Cartes est devenu le souverain de l'Empire de la philosophie, à peu pres comme le dictateur Cesar l'estoit de celuy de Rome.
J'avois presque oublié de dire un mot de la belle invention de feu M. l'Abbé Boisot de faire apprendre à ecrire un enfant dans l'espace d'une demie heure mieux qu'il n'auroit fait pendant six mois d'école. Voila quelque chose de bien utile qu'il faudroit publier; car je m'imagine que le secret ne sera pas perdu, puisqu'il n'en a pu donner des essais sans le faire connoistre. S'il y a moyen d'en sçavoir quelque chose, je vous supplie, Monsieur, de m'en faire donner part.
Je n'attends que l'occasion pour envoyer à Paris un exemplaire du Specimen de Mons. Morel, avec les lettres de Mons. de Spanheim que celuycy vous destine.
Le Thesaurus Brandeburgicus de Mons. Begerus, garde des medailles de S. A. R. de Brandebourg, avance fort.
J'espère que le tresor incomparable des inscriptions anciennes de M. Gudius paroistra aussi un jour. Je vous souhaite une parfaite santé et suis avec zèle etc.