Leibniz an Malebranche

Hannover ce 27 Decembr. 1694

GerhardtFrench

Hannover ce 27 Decembr. 1694.

Je ne vous importunerais pas sans un sujet que M. le Marquis de l'Hospital m'a fourni. Il me mande de vous avoir laissé un écrit que vous aviés tiré de luy pour le faire publier, mais qu'ayant appris que j'avois dessein d'écrire sur les mêmes matieres en partie, il me prioit de luy faire sçavoir au plustost, si je suis content que son écrit paroisse. J'ay repondu comme il faut à cette honnesteté, et je luy ay dit que, s'il ne vous avoit pas encor accordé cette permission, je me joindrois à vous, mon Reverend Pere, pour l'obtenir, faisant estat d'y apprendre bien des belles choses moy même.

Mais comme Monsieur le Marquis est loin de Paris, et que ma lettre ne luy sera rendue qu'un peu tard, je vous ay voulu écrire en même temps, afin de vous faire connoistre au plustost que l'egard qu'on peut avoir pour moy ne doit nullement empecher ny differer votre dessein. Je vous adresse en même temps la lettre pour Monsieur le Marquis, dans la croyance que ce sera le moyen de la faire rendre plus promtement et plus seurement.

Mons. Arnaud estant mort enfin, on peut dire avec raison ce qu'un de mes amis m'écrivoit agréablement, que les RR. PP. Jesuites y ont plus perdu, qu'ils ne croyent peutestre avoir gagné: un tel surveillant estoit utile, agathê d'eris hêde brotoisi. Je crois, que le pere general, ayant les sentimens qu'on connoist, n'estoit pas faché des soins que M. Arnaud prenoit pour le soulager. Pour vous, mon R. P., je croy que vous n'y avés ny gagné ny perdu. J'avoue que j'estois faché de voir la querelle renouvellée dernierement sur un sujet de peu d'importance, puisqu'il ne s'agissoit que du sentiment de S. Augustin sur une matiere de philosophie. Je ne scay si la Bibliotheque de la grace paroistra encor, non obstant la mort de ce grand homme, et non obstant la bulle et le bref du pape qui ont defendu depuis peu de renouveller les contestations sur les cinq propositions. Pour moy, je ne serois point faché de voir quantité de petits livres faits par d'habiles gens sur des matieres considerables, ramassés ensemble; car j'ay fort medité sur cette même matiere de la liberté depuis bien d'années, jusqu'à avoir composé là dessus un dialogue latin à Paris, que je fis voir à Mons. Arnaud, qui ne le meprisa point, et depuis j'ay plus approfondi les choses.

Mais je ne sçay à quoi je songe d'enfiler des discours dans une lettre, qui ne devoit estre que pour le sujet que j'ay marqué au commencement. Finissant l'année, je prie Dieu de vous en donner encor beaucoup d'heureuses, et je suis avec zele etc.