Leibniz an Malebranche
22 Junii 1679
J'ay receu vostre lettre pour laquelle je vous ay de l'obligation; un peu après j'ay aussi receu les Meditations sur la metaphysique, que je ne puis aussi attribuer qu'à vous, ou au moins à ce M. l'Abbé Catelan, à qui vous donnés les Conversations Chrestiennes, qui doit estre habile homme, et qui est tout à fait entré dans vos sentimens. J'ay lu ces Meditations, non pas comme on lit un livre ordinaire, mais avec soin; et si vous agréés mon ingenuité, je vous diray ce que j'ay pensé là dessus. J'approuve merveilleusement ces deux propositions que vous avancés, sçavoir que nous voyons toutes choses en Dieu, et que les corps n'agissent pas proprement sur nous. J'en ay tousjours esté persuadé par des grandes raisons qui me paroissent incontestables, et qui dependent de quelques axiomes que je ne vois encor employés nulle part, quoyqu'on en puisse faire grand usage encor pour prouver quelques autres theses qui ne cedent gueres à celles dont j'ay fait mention.
Pour ce qui est de l'existence et de la nature de ce que nous appelons corps, nous nous trompons encor plus que vous ne dites, et je vous accorde qu'il seroit mal aisé de prouver qu'il y a de l'étendue hors de nous de la maniere qu'on l'entend. Mais pour ce qui est des esprits autres que nous, il y a demonstration de leur existence, et il en doit avoir plus qu'on ne pense. Il n'y a gueres de difficulté touchant la perpetuité de tous les esprits, quand ils existent une fois; mais il y en a beaucoup touchant leur commencement, tel qu'on se le figure.
Je trouve aussi fort veritable ce que vous dites de la simplicité des decrets de Dieu, qui est cause de ce qu'il y a quelques maux particuliers: autrement Dieu seroit obligé de changer les loix de la nature à tout moment. Il faut pourtant dire là dessus quelque chose de plus; et je me souviens d'avoir monstré un jour un petit dialogue à Mons. Arnaud et à Mons. des Billettes, qui alloit fort avant, et qui, à mon avis, ne laissoit plus de doute sur la liberté, si ce n'est qu'on en veuille établir une notion absurde et contradictoire. Quidquid agit, quatenus agit, liberum est. Il faut dire aussi que Dieu fait le plus de choses qu'il peut, et ce qui l'oblige à chercher des loix simples, c'est à fin de trouver place pour tout autant de choses qu'il est possible de placer ensemble; et s'il se servoit d'autres loix, ce seroit comme si on vouloit employer des pierres rondes dans un batiment, qui nous ostent plus d'espace qu'elles n'occupent.
Pour ce qui est de l'ame des bestes, je crois que vous en jugeriés bien autrement que des Cartes, si vous regardiés vos propres positions du même costé que moy, qui en suis persuadé, mais par des raisons differentes des vostres, car celles que vous donnés dans vos Meditations ne me paroissent pas assés convaincantes et ne menent pas où elles doivent. Je ne dis cela ny par vanité ny par un esprit de contradiction, et je tiens cette remarque necessaire; car j'ay reconnu par une longue experience que nos pensées sont confuses, tandis que nous n'en avons pas des demonstrations rigoureuses. C'est pourquoy je croy qu'on pourroit raisonner un peu plus familierement en mathematiques, où les choses se reglent d'elles mêmes, mais qu'on doit raisonner avec plus de rigueur en metaphysique, parce que nous y manquons du secours de l'imagination et des experiences, et que le moindre faux pas y fait des mechans effects dont il est difficile de s'appercevoir.
Je croy que ce que vous approuvés en Monsieur des Cartes, et que je ne sçaurois goûter, vient de ce que nous ne nous entendons pas bien. Je tiens pour asseuré que les preuves qu'il apporte de l'existence de Dieu sont imparfaites, tandis qu'il ne prouve pas que nous avons une idée de Dieu ou du plus grand de tous les estres. Vous me dirés qu'autrement on n'en pourroit pas raisonner. Mais on peut raisonner aussi du plus grand de tous les nombres, qui ne laisse pas d'impliquer contradiction aussi bien que la plus grande de toutes les velocités; c'est pourquoy il faut encor beaucoup de meditations profondes pour achever cette demonstration. Mais quelcun me dira: Je concois le plus parfait de tous les estres, parce que je conçois mon imperfection et celle des autres estres imparfaits, quoyque plus parfaits peutestre que moy; ce que je ne scaurois sans scavoir ce que c'est que l'estre absolument parfait. Mais cela n'est pas encor assés convainquant, car je puis juger que le binaire n'est pas un nombre infiniment parfait, parce que j'ay ou puis appercevoir dans mon esprit l'idée d'un autre nombre plus parfait que luy et encor d'un autre plus parfait que celuycy. Mais apres tout je n'ay pas pour cela aucune idée du nombre infini, quoyque je voye bien que je puis tousjours trouver un nombre plus grand qu'un nombre donné, quel qu'il puisse estre.2 La distinction de l'ame et du corps n'est pas encor prouvée entierement. Car puisque vous avoués que nous ne concevons pas distinctement ce que c'est que la pensée, il ne suffit pas que nous pouvons douter de l'existence de l'étendue (c'est à dire de celle que nous concevons distinctement) sans pouvoir douter de la pensée; cela, dis je, ne suffit pas pour conclure jusq'où va la distinction de ce qui est étendu et de ce qui pense, parce qu'on peut dire que c'est peutestre nostre ignorance qui les distingue, et que la pensée renferme l'étendue d'une maniere qui nous est inconnue.
Cependant je suis persuadé de toutes les verités susdites, non obstant l'imperfection des preuves ordinaires, à la place des quelles je croy de pouvoir donner des demonstrations rigoureuses. Comme j'ay commencé à mediter lorsque je n'estois pas encor imbu des opinions Cartesiennes, cela m'a fait entrer dans l'interieur des choses par une autre porte et decouvrir des nouveaux pays, comme les estrangers qui font le tour de France suivant la trace de ceux qui les ont precedés, n'apprennent presque rien d'extraordinaire, à moins qu'ils soyent fort exacts ou fort heureux; mais celuy qui prend un chemin de travers, mêmes au hazard de s'égarer, pourra plus aisément rencontrer des choses inconnues aux autres voyageurs.
Vous m'avés rejoui en m'apprenant le parfait retablissement de la santé de Mons. Arnaud. Dieu veuille qu'il en jouisse encor longtemps! car où trouverions nous une personne qui luy ressemble? Je vous supplie de l'asseurer de mes respects. Si M. des Billettes est à Paris, et si vous le voyez, Monsieur, ayés la bonté (je vous en prie) de luy témoigner que sa maladie m'a affligé; j'espère qu'elle sera passée, et je souhaitte qu'elle ne revienne pas; car le public doit s'interesser dans la conservation des personnes qui luy peuvent estre aussi utiles que luy. Pour ce qui est de la mort du pauvre M. Galinée, j'avoue que cette perte m'a touché: il sçavoit tant de belles choses; et il auroit bien fait de se décharger sur un imprimeur avant que d'aller en Orient.
Je voudrois que vostre auteur des Elemens qui est dans l'Oratoire, n'abondonnât pas tout à fait l'Algebre, pour laquelle il a un talent particulier. Mais je croy que ce qui fait qu'il ne s'y applique plus, est qu'il s'imagine que tout ce qu'il y a de beau est déja fait, et que le reste ne seroit qu'un travail; mais je ne suis pas de ce sentiment, et j'ay trop d'experiences de ce qu'on y peut encor faire d'important et de beau. Car j'ay souvent cherché des problemes, qui m'ont mené à des calculs tout autres que les ordinaires. Mais, dirés vous, comment est il possible de trouver des calculs d'une autre espece? Je ne puis repondre à cette question que par un exemple: Soit une equation: az-by egal à c, et une autre equation: dz+ey égal à f. Je suppose que a, b, c, d, e, f, sont grandeurs connues ou données; il s'agit de trouver les deux inconnues z et y; et il peut qu'un tel probleme puisse estre quelques fois resolu en nombres ........3 ou quelques fois par la regle et le compas, et même par les Coniques ou lignes plus composées, quelques fois aussi par les lignes que j'appelle transcendantes, et qui sont inconnues à M. des Cartes. Mais il est bien difficile de manier ces sortes de calcul. Cependant l'algebre est imparfaite, si elle n'en est pas la maitresse. Je vous supplie, Monsieur, d'y penser et d'y faire penser l'auteur des Elemens. Je finis, en vous disant que je suis avec zele, Monsieur, etc.
Unter den Leibnizischen Papieren findet sich der Entwurf eines Briefes, der zwar die Aufschrift »Monsieur« hat (in allen Briefen Leibnizens an Malebranche lautet dieselbe: Mon Reverend Pere), jedenfalls aber seinem Inhalte nach an Malebranche gerichtet ist. Leibniz hat darauf bemerkt: »ist nicht abgangen.« Da in demselben Leibniz sich ursprünglicher, frischer und zugleich ausführlicher über sein Verhältniß zu Descartes ausspricht, als in dem vorstehenden an Malebranche abgeschickten Schreiben, so mag er hier folgen:
J'ay receu vostre lettre qui m'a fort rejoui en m'asseurant de la bonté que vous avés de songer à une personne qui vous estime beaucoup. Je n'ay pas entendu parler que je sçache de ce M. l'Abbé Castellan qui doit estre habile homme, puisque vous dites qu'on luy donne le livre des Conversations Chrestiennes, dont les pensées ayant tant de rapport aux vostres, ne m'ont pas laissé songer à un autre que vous. Je n'ay pas à present ce livre, sans cela je vous marquerois l'endroit où il semble dire assés clairement qu'il est écrit principalement pour les Cartesiens. Et en effect prenés quel jeune homme qu'il vous plaira, à moins que d'estre déja imbu du Cartesianisme, il ne parlera jamais comme Eraste.
Je souhaitterois de comprendre distinctement les raisons qui vous font parler avec tant d'asseurance en faveur de ces sentimens de M. des Cartes que je n'ay pas encor pû gouster. Comme j'ay grande opinion de vostre esprit, je me defie de moy même, et quoyque je croye aussi d'avoir des raisons bien evidentes de mon costé, neantmoins comme je n'ay pas encor pû les reduire en forme de demonstration rigoureuse que je trouve absolument necessaire dans les raisonnemens de longue haleine, sur tout dans les matieres abstraites, où l'imagination nous est peu secourable et où il est aisé de se tromper quand on se relache tant soit peu, je crains tousjours de faillir de m'estre trompé. C'est pourquoy je vous aurois beaucoup d'obligation si vous pouviés un jour dissiper les doutes que j'ay sur les propositions suivantes: premierement que la matiere et l'etendue ne sont qu'une même chose; secondement que l'esprit peut subsister sans estre uni à quelque corps, troisiemement que les raisons de l'existence de Dieu de M. des Cartes sont bonnes; quatriemement que toute la verité depend de la volonté de Dieu; cinquiemement que la raison que M. des Cartes apporte à l'egard de la proportion des refractions est valable; sixiemement qu'il se conserve tousjours la même quantité de mouvement dans les corps. Je ne veux pas toucher à son hypothese physique, car on ne la sçauroit prouver qu'en expliquant les phenomenes de la nature. Je ne veux pas aussi parler de son arc-en-ciel, quoyque les experiences de Mons. Neuton fassent douter si M. des Cartes a bien expliqué la nature des couleurs. Et pour ce qui est de l'aimant, tandis qu'on ne peut pas trouver par l'hypothese de M. des Cartes le secret des declinaisons, je douteray tousjours si elle est bonne. Les plus habiles anatomistes croyent que l'usage de la glande pineale est peu vraisemblable, et que le mouvement que M. des Cartes donne au coeur et aux muscles, est détruit par l'experience. Les experiences du vif argent font bien voir que M. des Cartes n'avoit pas encor assés expliqué les causes des meteores. L'usage et même la marque de la veritable science consiste à mon avis dans les inventions utiles qu'on en peut tirer. Mais je ne voy pas encor qu'aucun Cartesien ait trouvé quelque chose d'utile par la philosophie de son maistre, au lieu que nous devons au moins les commencemens des pendules et des experiences appellées du vuide aux pensées de Galilei. Il semble que la moisson de la philosophie de des Cartes est faite ou que son esperence a esté detruite en herbe avec la mort de son auteur, car la pluspart des Cartesiens ne sont que des commentateurs, et je souhaiterois que quelqu'un entre eux fut capable d'adjouter autant à la physique que vous avés contribué à la metaphysique. Qui plus est, si toute la physique de des Cartes estoit accordée, elle serviroit de peu. Car enfin le premier et le second element sont des choses difficiles à manier; pourrat-on jamais trouver ou executer une formule comme cellecy: Recipe libram unam secundi elementi, unciam semis corporis ramosi, drachmam materiae subtilis, misce, fiat aurum. Je croy qu'il faudroit peutestre un livre aussi grand que ce globe terrestre pour expliquer quel rapport quelque corps sensible peut avoir aux premiers elemens, s'ils estoient même veritables et connus. On le peut juger par les experiences du microscope. Car il y a peutestre jusqu'à 800,000 petits animaux visibles dans une goutte d'eau, et chacun de ces animaux est quasi encor aussi loin des premiers elemens, que nous le sommes, puisqu'il est encor un corps qui a beaucoup de rapport aux animaux ordinaires. Il y a même lieu de craindre qu'il n'y ait peutestre point d'elemens, tout estant effectivement divisé à l'infini en corps organiques. Car si ces animaux miscroscopiques estoient encor composés d'animaux ou plantes ou corps heterogenes à l'infini, il est visible qu'il n'y auroit point d'Elemens. Non obstant toutes ces considerations, je ne laisse pas avoir concu une haute estime pour M. des Cartes, et il y a peutestre peu de gens qui s'appercoivent aussi bien que moy de la grandeur de son esprit. Certes de tous les auteurs qui l'ont precedé et dont nous ayons les ouvrages, il n'y a qu'Archimede et Galilei qui puissent entrer en lice avec luy. Il est vray qu'il nous reste peu des pensées d'Archimede, et quoyque je trouve que Galilei dit tousjours quelque chose d'exquis lorsqu'il
est obligé de traiter quelque matiere que ce soit, de sorte qu'il eût esté à souhaiter qu'on luy eust donné occasion d'écrire d'avantage, neantmoins j'avoue qu'il n'a pas asseurement le genie aussi vaste que des Cartes, mais en recompense il s'attachoit d'avantage au solide et à l'utile, au lieu que M. des Cartes par ambition d'etablir une secte, s'est laissé aller à dire bien des choses, ingenieuses au possible, mais souvent incertaines et steriles. Neantmoins je conseillerois tousjours à un amateur de la verité d'approfondir son systeme, car on y voit une adresse d'esprit admirable, et sa physique toute incertaine qu'elle est, peut servir de modele à la veritable, qui doit pour le moins estre aussi claire et aussi bien concertée que la sienne; car un Roman peut estre assés beau pour estre imité par un historiographe. Pour l'abreger: Galilei excelle dans l'art de reduire les mecaniques en science; des Cartes est admirable pour expliquer par des belles conjectures les raisons des effects de la nature, et il eust esté à souhaitter qu'il eût pû s'appliquer d'avantage à la medicine qui est toute conjecturale, et neantmoins necessaire. Mais Archimede, si nous devons croire aux histoires, avoit un talent qui manque à ces deux, c'est qu'il avoit l'esprit merveilleux pour inventer des machines utiles à la vie.
La Geometrie est ce que j'estime le moins en Mons. des Cartes; il est assés aisé de tirer de l'analyse de Viete la pluspart de ce qu'il en dit, et si Viete ne s'est pas servi des lignes courbes au dessus du cercle, c'est qu'il estoit dans la persuasion que ces constructions n'estoient pas geometriques; car il avoit un peu trop de respect pour les anciens. On n'a qu'à examiner de prés ses ouvrages pour juger ce qu'il estoit capable de faire en Geometrie. Mais apres tout la Geometrie de Viete et des Cartes est à proportion de ce qu'on peut faire à present, comme les Elemens d'Euclide sont à l'egard d'Archimede; il s'en faut beaucoup que tous les problemes se puissent reduire aux equations: par exemple qu'on trouve une ligne courbe C (C) de telle nature, que si on mene d'un point pris dans la courbe C ou (C) une ordonnée CB ou (C) (B) et une tangente CT ou (C) (T) jusqu'à l'axe T (T) B (B), la partie de l'axe interceptée entre l'ordonnée et la tangente, sçavoir TB ou (T) (B), soit tousjours egale à une même ligne droite donnée de grandeur A. La pluspart des plus beaux problemes de mecanique reviennent à de telles questions de geometrie
qui ne sont ny planes ny cubiques ny sursolides etc., mais de toute autre nature. Pour manier ces problemes, il faut une toute autre espece d'analyse plus differente de cette de Viete et des Cartes que la leur n'est de l'Algebre de Cardan.
Mais si la Metaphysique de Mons. des Cartes estoit bien demonstrée, je l'estimerois infiniment au dela de tout qu'on pourra jamais faire en Geometrie ou Mecanique. Et je dis en verité que j'aimerois mieux d'estre contenté là dessus que d'avoir trouvé un tresor. Car qu'est ce que tout le reste au prix de Dieu et de l'ame. En effect j'ay une amour demesurée pour cette divine science: et je m'etonne de voir qu'elle est si peu estimée. Les hommes sont partagés ordinairement: ceux qui aiment les belles lettres, la jurisprudence, les histoires ou affaires, ne sçauroient presque souffrir qu'on leur parle des sciences reelles; un Physicien ou Machiniste se moque des subtilités des Geometres, et les Geometres ordinairement tiennent que les abstractions ne sont que des reveries. Pour moy, je me trouve forcé d'estimer egalement toutes les verités à proportion des consequences qu'on en peut tirer; et comme il n'y a rien de si fecond ny de si important que les verités generales de metaphysique, je les aime au delà de ce qu'on scauroit croire. Mais je souhaiterois de les voir établies avec cette rigueur dont Euclide s'est servi en Geometrie. Et puisque nous sommes en train, je vous diray, Monsieur, ce que je trouve à redire au raisonnement de M. des Cartes, lorsqu'il pretend de reduire ses pensées en forme de demonstration, à la fin de sa reponse aux troisiemes objections, car je les y trouve ramassées en petit. A l'egard des definitions dont il s'y sert, je fais cette remarque generale, qu'on ne peut pas faire des demonstrations exactes, sans estre asseuré que les definitions qui servent de base à ces demonstrations sont possibles. Car si ces definitions, ou si vous voulés, ces choses definies sont impossibles, elles enfermeront contradictions, et si elles enferment contradictions, on en peut tirer des consequences contradictoires en même temps, et par consequent toutes les demonstrations qu'on en tirera, ne serviront de rien, car peutestre que le contradictoire de ce que nons avons demonstré, ne laissera pas d'estre vray, puisque le principe (quod contradictoria non possint simul esse vera) a seulement lieu dans les notions possibles. On voit par là que les definitions ne sont pas absolument arbitraires, comme plusieurs ont crû.
Je ne dis rien aux definitions en particulier, car l'occasion s'en presentera
dans la suite, et il n'est pas necessaire icy d'examiner les demandes, car elles n'entrent pas dans la demonstration, ne servant qu'à preparer l'esprit. Je viens aux axiomes, et je trouve que le deuxieme (tempus praesens a proxime praecedenti non pendere etc.) a besoin de demonstration; car posant une fois qu'une chose existe, elle ne cessera pas d'exister sans quelque nouvelle raison. On peut dire au quatrieme axiome, quicquid est perfectionis in re, est in prima ejus causa, pourveu qu'il y en ait une. Car s'il y avoit un progrès des causes à l'infini, il n'y auroit point de premiere cause. J'avoue que cette objection n'auroit pas lieu, si le 2 axiome estoit prouvé. Il y a quelque difficulté à l'egard du 7me axiome: Res cogitans si norit cogitationes, quibus careat, eas sibi statim dabit si sint in sua potestate. Il faut adjouter cette limitation: si noverit esse perfectiones ac in sua potestate esse, ac denique se illis carere. La verité du 9 axiome depend du 2me, et par consequent il souffre la même difficulté. Il semble que le dixieme axiome peche pour ainsi dire par obreption, prenant comme pour accordé que l'existence necessaire et l'existence parfaite ne sont qu'une même chose. Passons maintenant aux demonstrations mêmes. La premiere proposition ou preuve de l'existence de Dieu peche manifestement contre deux remarques que nous venons de faire, premierement parce qu'elle donne lieu à l'obreption que j'ay remarquée au 10 axiome dont elle se sert, et en deuxieme lieu parce qu'elle se sert de la definition de Dieu pour prouver qu'il existe, n'ayant pas prouvé que cette definition est possible. Car il n'est pas bien asseuré, si un estre infiniment parfait n'implique pas contradiction, comme motus celerrimus, numerus maximus et autres notions semblables qui sont asseurement impossibles. Mons. des Cartes dans sa réponse aux deuxiemes objections articulo secundo demeure d'accord de cette analogie inter Ens perfectissimum et Numerum maximum, niant que ce nombre implique. Cependant il est aisé de le demonstrer. Nam numerus maximus idem est cum numero omnium unitatum. Numerus autem omnium unitatum idem est cum numero omnium numerorum (nam quaelibet unitas addita prioribus novum semper numerum facit). Numerus autem omnium numerorum implicat, quod sic ostendo: Cuilibet numero datur respondens numerus par qui est ipsius duplus. Ergo numerus numerorum omnium non est major numero numerorum parium, id est totum non est majus parte. Il ne sert de rien de repondre que nostre esprit fini ne comprend pas l'infini, car nous pouvons demonstrer quelque chose de ce que nous ne comprenons pas. Et icy nous comprenons au moins l'impossibilité, si ce n'est qu'on veuille dire qu'il y a un certain tout qui n'est pas plus grand que sa partie. Vous me dirés, qu'il y a une idée de l'estre parfait, puisque vous pensés à cet estre, donc il est possible. Mais on repondra qu'on diroit par la même raison qu'il y a une idée du plus grand nombre et qu'on peut penser à luy, cependant nous voyons qu'il implique. Il est vray qu'il y a des raisons de distinguer en cecy ces infinis impossibles, comme le nombre et le mouvement et autres choses semblables, de l'estre souverainement parfait. Mais il faut des raisonnemens nouveaux et assés profonds pour s'en asseurer.
La deuxieme proposition ou preuve de l'existence de Dieu est imparfaite.4