Malebranche an Leibniz
Je vous suis tres obligé de l'honneur de vôtre souvenir et de la connoissance du Gentilhomme Allemand que vous m'avez adressé. Il a bien du merite, et je voudrois bien qu'il seust que je l'honore extremement. On donne ici à M. l'Abbé Catelan le livre des Conversations Chrétiennes, que vous m'attribuez. Quoique je l'aye lû plus d'une fois, je n'y ai point remarqué qu'il avouast qu'il ne fust fait que pour les Cartesiens, comme vous le dites. Du reste, Monsieur, je ne croi pas bien des choses que vous dites de M. Descartes. Quoique je puisse demontrer qu'il s'est trompé en plusieurs endroits, je vois clairement, ou je suis le plus stupide des hommes, qu'il a eu raison dans certaines choses que vous reprenez en lui. Votre lettre me donne la liberté de parler comme je fais. Et, si je ne craignois point d'abuser de votre loisir, et que je crusse devoir m'appliquer à des choses que j'ai quittées pour m'appliquer à d'autres qui sont plus essentielles, je vous prierois de me dire les raisons que vous avez pour defendre vos sentimens.
Le pauvre M. de Galinée est mort en Italie, il y a environ un an. Son dessein etoit de voyager quelques années dans l'Orient, mais il a fini tristement pour nous son voyage environ un mois après etre sorti de Paris. Il y a 6 mois que M. des Billettes a la fièvre; il en est presque revenu. M. Arnaud a aussi été malade, mais il se porte parfaitement bien. L'Auteur des Elemens est maintenant pretre de l'Oratoire; il y a environ 2 ou 3 ans que je l'ai mis dans l'Oratoire, et depuis ce tems il n'a point pensé à l'Algebre. Il va neanmoins revoir son livre pour l'édition nouvelle, quand elle se fera. Le public vous seroit, Monsieur, tres obligé, si vous vouliez donner au jour la methode que vous avez pour pousser ces sciences comme vous me le faites esperer. On imprime ou l'on a même achevé d'imprimer les Lieux Geometriques et la Construction des équations de M. de la Hire. Je vous prie, Monsieur, d'avoir toujours quelque amitié pour etc.