Leibniz an Foucher
5/15 Juillet 1695
de Paris le 28 Avril 1695.
Je vous suis fort obligé de ce que vous vous souvenez de moy, non obstant le silence que j'ay gardé si longtems. La mort de Mr. le Conseiller Lantin, nostre ami, est assurement une grande perte pour les gens de lettres, et surtout pour les Philosophes. Il vous estimoit extremement et avecque raison. Jamais je n'ay vû une plus grande erudition que la sienne, et en mesme tems une science plus profonde. Croyez moy, Monsieur, sur ce sujet, car j'ay penetré ses sentimens plus que personne, et il avoit la bonté de s'ouvrir à moy entierement, en decouvrant les plus grands secrets de son esprit. Il avoit trouvé l'Art de scavoir une infinité de choses de divers genres sans les confondre, et avec tout cela il avoit une grande pieté et profond respect de la Divinité, quoyqu'il n'affectast point de mettre ces dispositions d'esprit en evidence comme font les Hypocrites; il avoit encore beaucoup d'honnesteté et de generosité. Je suis faché de ne m'estre point entretenu avec luy par lettres, la derniere année de sa vie. Il se proposoit l'acomplissement de deux ouvrages, scavoir de l'Histoire du plaisir et de la douleur, dont je vous ay entretenu en quelques lettres, et de ses remarques sur Diogene Laërce, touchant la vie et les dogmes des Philosophes; il appeloit ce dernier son Spicilegium, et assurement il nous auroit donné des remarques plus considerables que beaucoup d'autres Auteurs qui se sont mellez d'écrire touchant les sentimens des Philosophes qu'ils n'entendoient pas assez; il m'a ecrit qu'il travailloit à mettre ces remarques au net. Je ne scais ce qui en sera de la part de Mrs. ses heritiers, mais je scais bien que vous aviez raison de dire qu'il nous devoit donner Lantiniana de son vivant. Les ouvrages posthumes ne vallent pas grand chose, et j'ay une joye extreme de ce que vous me temoignez que vous allez donner votre systeme de la concomitence. Tout ce qui viendra d'une personne aussi habile que vous, Monsieur, ne peut qu'estre fort utile au public. Vous m'en avez ecrit quelque chose il y a environ dix ans, mais la matiere demande de l'éclaircissement et j'en attends avec plaisir, pourvu que vous ne tardiez pas à tenir vostre promesse. Mes meditations continuent toujours et l'esprit travaille sans cesse sans se reposer; mais neanmoins je ne compose pas n'estant point assuré de faire imprimer en ce tems, où le commerce de livres est suspendu. D'ailleurs, les livres de Philosophie ne sont pas recherchez par les libraires: ils veulent des matieres du goust commun, ils veulent des plaisanteries, et des histoires leur plairoient beaucoup plus que les plus profondes et plus solides meditations. C'est pour ce sujet, et pour quelques autres raisons encore, que les plus habiles de l'Antiquité ne nous ont donné que ce qu'ils avoient de moindre et qu'ils ont emporté avec eux leurs plus excellentes connoissances. La Censure de Mr. d'Avranches a esté imprimée pour la seconde fois. Nous avons à cet heure peu de philosophes et je ne connois presque que des gens entestez les uns pour Descartes, et les autres contre ce mesme philosophe. L'esprit est naturellement volage, et parce qu'on n'estime point assez les verités evidentes, on se plonge volontiers dans des sentimens peu solides et mesme contraires entr'eux. Cependant oportet constare sibi. Le Pere Malebranche a assurement l'esprit bon et penetrant, mais il est embarrassé dans son systeme des idées, qui ne sont pas des facons d'estre de nostre ame et sont hors de nous, et quand on luy demande comment il faut concevoir que nous ayons des perceptions de ces idées, qu'il veut estre hors de nous, il repond qu'il ne comprend pas comment cela se fait et qu'il ne pense pas qu'on le puisse jamais comprendre; mais il entre par là dans un profond pyrronisme. Je suis etc.
Leibniz hat auf dem vorhergehenden Schreiben bemerkt:
Le R. P. de Malebranche considerant les idées comme l'object immediat externe de nos pensées, il est vray qu'on ne les scauroit mettre qu'en Dieu, puisqu'il n'y a que Dieu qui puisse agir sur nous immediatement. Mais puisque tout vient de Dieu, comme de la cause generale, je crois que pour expliquer le detail des causes secondes, il n'est pas necessaire de le faire entrer, et qu'ainsi il suffit de monstrer comment nous trouvons en nous les objets immediats de toutes nos connoissances. Cependant mon opinion ne renverse point ce qu'il y a de bon dans la sienne, qui sert même à donner des reflexions propres à nourrir la pieté suivant l'ancienne philosophie des Orientaux qui attribue tout à Dieu, ce qui n'est pas à mepriser quand on l'entend bien.