Foucher an Leibniz
de Paris le 28 Avril 1695
6/16 Avril 1695.
J'ay dû juger par la derniere que j'ay receue de vous il y a longtemps, que vous vouliés suspendre nostre commerce à cause de la guerre. Et c'est pour cela que je n'ay point voulu vous importuner. Cependant je ne crois pas que vous ayiés voulu le quitter entierement, car plusieurs autres m'ecrivent non obstant cette guerre, où la philosophie ne prend aucun interest. Et c'est ce qui fait que je vous ecris celle-cy pour m'informer de vostre santé, et pour vous dire que la mienne depuis quelque temps n'est pas des mieux affermies. C'est ce qui me fait penser à publier quelques pensées, et entre autres mon systeme sur la communication des substances et l'union de l'ame avec le corps, dont je vous ay mandé quelque chose autres fois. Je crois que c'est le seul qui puisse fournir une explication intelligible et sans recourir à la toute puissance de Dieu. Je seray bien aise que des personnes judicieuses y fassent des reflexions, et j'en attends surtout de vous, qui pourront servir à donner des lumieres. On pourra adjouter peutestre ce que M. Arnaud m'avoit objecté et ce que je luy ay repondu. Peutestre aussi le R. P. de Malebranche ne vous refusera pas ses lumières là dessus.
J'apprends la mort de M. Lantin. Cependant j'espere qu'il nous aura laissé de belles choses dont le public pourra encor jouir un jour. Et je vous supplie de m'en donner des nouvelles.
Un professeur celebre à Leide, nommé M. Volder, ayant publié sur la fin de l'année passée une réponse à la critique de Mons. l'Eveque d'Avranches, un amy qui me la porta, me pria de luy en dire mon sentiment. En la lisant je fis des remarques, car il me sembloit qu'il ne satisfaisoit pas assés. Un jour cela se pourra joindre à d'autres animadversions sur la philosophie de M. des Cartes, que j'ay faites, surtout si l'on songeoit encor à une nouvelle édition de la Censure de M. d'Avranches.
Vous aurez la bonté, Monsieur, de m'honorer bientost de vostre reponse, à fin que je sois au moins asseuré de vostre bon estat, et du progrès de vos méditations.
La perte de M. Thevenot, de M. Pelisson, de M. Menage, de M. l'Abbé Boisot, de M. Lantin, me paroist faire quelque tort, non seulement à la France, mais encor à nostre siecle, car je ne voy pas qu'assez de jeunes gens se mettent sur les rangs pour remplir le vuide. Et je ne sçay pas ce qu'on se deuvra figurer du siecle dont nous ne sommes gueres plus éloignés. Si vous me pouvés faire connoistre des personnes dont on puisse esperer qu'ils en seront l'ornement, je vous en auray de l'obligation, et je suis etc.