Series II Band 2 · No. 9.

LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS AN LEIBNIZ

Rheinfels, 21./31. Mai 1686. [8.10.]

French

Rheinfels ce 21/31 May 1686.

Monsieur Leibnitz

Vous voyez par les cy joinctes que le bon Mons. Arnauld prend quasi à tache de prendre tout le contrepied de ce que le P. Hazard Jesuite ne veult pas faire, et que je vouldrois qu'il fist et que Mes. à Wolfenbuttel ne font pas pour la restitution une fois et par vos mains de mon livre, assavoir de la seconde partie de l'Apologie pour les Catholiques, dont je ne vois ny entends plus rien de tout. Au reste aultant auprès des simples et mal informés Catholiques on espere, souhaitte, [divulgue] et desire, la Conversion de vostre maistre et de sa famille, comme on a de mesme apprehendé auprés des Protestants celle de l'Electeur de Saxe, bien que tant auprés de l'une que de l'autre personne il n'y aye aulcune apparence de cela, au moins point de motifs surnaturels pour les y porter jusques à present. Car pour se faire bon et veritable Catholique, il faut bien aultre chose que de veues d'ambition et avarice temporel et le faste et bombance mondaine. D'icy en trois sepmaines nous verrons où l'armée chrestienne en Hongrie tournera sa face et si on vouldra pour une aultre fois esprouver le siege de Bude, car de s'esloigner du Danube c'est se vouloir perdre. Nous esperons de nous conserver en paix ceste année de ce coste du Rhyn. Je vous suis ce que vous sçavez E.

Mons. le duc Anthon Ulrich ne m'escrit plus je n'espere pas neantmoins que je sois en sa disgrace, mais qu'il se trouve tres occupé en d'aultres affaires qui luy importent plus que non ma correspondance. 10. LEIBNIZ AN LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS

Je supplie V.A. de demander à M. Arnauld comme d'elle même, s'il croit veritablement qu'il y a un si grand mal de dire que chaque chose (soit espece, soit individu ou personne) a une certaine notion parfaite, qui comprend tout ce qu'on en peut enoncer veritablement; selon la quelle notion Dieu (qui conçoit tout en perfection) conçoit la dite chose. Et si M. A. croit de bonne foy qu'un homme qui seroit dans ce sentiment ne pourroit estre souffert dans l'Eglise Catholique, quand même il desavoueroit sincerement la consequence pretendue de la fatalité. Et V.A. pourra demander, comment cela s'accorde avec ce que M. A. avoit écrit autresfois, qu'on ne feroit point de peine à un homme dans l'Eglise pour ce[s] sortes d'opinions; et si ce n'est pas rebuter les gens par une rigueur inutile et hors de saison, que de condamner si aisement toute sorte de sentimens qui n'ont rien de commun avec la foy.

Peut on nier que chaque chose (soit genre, espece, ou individu) a une notion accomplie, selon la quelle Dieu la conçoit, qui conçoit tout parfaitement, c'est à dire une notion qui enferme ou comprend tout ce qu'on peut dire de la chose: et peut on nier que Dieu peut former une telle notion individuelle d'Adam ou d'Alexandre, qui comprend tous les attributs, ­affections, accidens, et generalement tous les predicats de ce sujet. Enfin si S. Thomas a pû soutenir, que toute intelligence separée diffère specifiquement de toute autre, quel mal y aurat-il d'en dire autant de toute personne, et de concevoir les individus comme les dernieres especes, pourveu que l'espece soit prise non pas physiquement, mais metaphysiquement ou mathematiquement. Car dans la physique, quand une chose engendre son semblable, on dit qu'ils sont d'une même espece, mais dans la metaphysique ou dans la geometrie specie differre dicere possumus *quaecunque differentiam habent in notione in se explicabili consistentem, ut duae Ellipses, quarum una habet duos axes majorem et minorem in ratione dupla, altera in tripla. At vero duae Ellipses, quae non ratione axium, adeoque nullo discrimine in se explicabili, sed sola magnitudine seu comparatione differunt, specificam differentiam non habent. Sciendum est tamen Entia completa sola magnitudine differre non posse.*