Series II Band 2 · No. 7.
ANTOINE ARNAULD AN LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS
13. Mai 1686. [6.8.]
Copie de La Lettre de Mr A. A. du 13. Maij 1686
Je suis bien faché, Monseigneur, d'avoir donné occasion à Mr. Leibnitz de s'emporter si
fort contre moy. Si je l'avois preveu, je me serois bien gardé de dire si franchement ce que je
pensois d'une de ses propositions Metaphysiques, mais je le devois prevoir, et j'ay eu tort de
me servir des termes si durs, non contre sa personne, mais contre son sentiment. Ainsi j'ay creu
que j'estois obligé de Luy en demander pardon, et je le fais tres sincerement par la lettre que je
Luy escris et que j'envois ouverte à V.A. C'est aussi tout de bon que je La prie de faire ma paix,
et de me reconcilier avec un ancien Amy, dont je serois tres faché d'avoir fait un ennemy par
mon imprudence: mais je seray bien aise que cela en demeure là ^#.[et
Je ne sçais si je n'ay oublié de vous envoyer une addition à L'Apologie pour les Catholiques, j'en ay peur, à cause que V.A. ne m'en parle point: C'est pourquoy je Luy en envoye aujourd'huy avec deux Factums. L'Eveque de Namur que l'Internonce a nommé pour juge, a de la peine à se resoudre à accepter cette commission, tant les Jesuites se font craindre, mais si leur puissance est si grande, qu'on ne puisse obtenir contre eux de justice en ce monde, ils ont sujet d'apprehendre que Dieu ne les punisse en l'autre avec d'autant plus de rigueur.
C'est une terrible histoire et bien considerable que celle de ce Chanoine, dont les debauches
apparement seroient impunies, s'il ne s'estoit rendu odieux par ses fourberies et par ses
cabales. Ce Ministre^#.] Lutherien dont V.A. parle, doit avoir des bonnes qualités, mais c'est une
chose incomprehensible, et qui marque une prevention bien aveugle qu'il puisse regarder
Luther comme un homme destiné de Dieu pour la Reformation de la Religion Chrestienne. ll
faut qu'il ait une Idée bien basse de la veritable pieté, pour en trouver dans un homme fait
comme celuy là, impudent dans ses discours et si goinfre dans sa vie. Je ne suis pas surpris de
ce que ce Ministre vous a dit contre ceux qu'on appelle Jansenistes. Luther ayant d'abord
advancé des propositions outrées contre la cooperation de la grace et contre le libre arbitre,
jusques à donner pour titre à un de ses Livres De servo arbitrio. Melancthon quelque temps
après les mitigea beaucoup, et les Lutheriens depuis sont passés dans l'extremité opposée, de
sorte, que les Arminiens n'avoient rien de plus fort à opposer aux Gummaristes, que les
sentiments de l'Eglise Lutherienne. Il n'y a donc pas Lieu de s'estonner que les Lutheriens
d'aujourd'huy qui sont dans les mêmes sentiments que les Arminiens, soient opposés aux
Disciples de S. Augustin. Car les Arminiens sont plus sinceres que les Jesuites. Ils avouent, que
S. Augustin est contre eux dans les opinions qui leur sont communes avec les Jesuites, mais ils
ne se croyent pas obligés de le suivre.
Ce que mande le Pere Jobert des nouveaux convertis, donne lieu d'esperer, que ceux qui ne le sont, que de nom, pourront revenir peu à peu, pourveu qu'on s'applique à les instruire, qu'on les edifie par des bons exemples, et qu'on remplisse les cures de bons sujets: Mais ce seroit tout gaster que de leur oster les traductions en langue vulgaire de tout ce qui se dit à la Messe. Il n'y a que cela qui les puisse guerir de l'aversion qu'on leur en a donnée: Cependant on ne nous a point encore mandé ce qu'est devenue la tempeste qui s'est excitée contre L'Année Chrestienne, dont j'ay escrit à V.A. il y a déja assez long temps. Un Gentilhomme nommé Mr. Cicati qui tient l'Academie à Bruxelles, qui se dit fort connu de V.A. parce qu'il a eu l'honneur d'apprendre à monter à cheval aux Princes Ses fils, connoist un Allemand fort honneste homme, qui sçait fort bien le françois et est bon Jurisconsulte, ayant même eu une charge de Conseiller, et qui a esté déja employé à conduire de jeunes Seigneurs. Il croit, qu'il seroit tres propre auprez des Princes Ses petits fils, lors sur tout qu'ils iront voyager en France, et que même en attendant qu'il pourroit rendre d'autres services à V.A. ll adjoute qu'il n'est point interessé, et qu'il ne se mettra point à si haut prix que cela puisse incommoder V.A. J'ay creu qu'il ne pouvoit nuire de Luy donner cet advis, cela ne L'oblige à rien et Luy peut servir, si Elle se croit obligée de mettre auprez de ces jeunes Princes une personne qui ne les quitte, ny jour, ny nuit. Ne sçachant pas les qualités de Mr. Leibnitz, je supplie V.A. de faire mettre le dessus à la lettre que je luy escris.