Series II Band 1 · No. 254a.
LEIBNIZ AN HERZOG ERNST AUGUST
[August 1685 ─ Oktober 1687.]
Ayant l'honneur d'entretenir V.A.S. et voyant ses lumieres, et l'amour qu'elle a pour la verité, je prends la liberté de luy parler de quelques uns de mes desseins, aux quels je pretends m'appliquer si Dieu me donne la grace d'achever l'Histoire de la Sme Maison.
Je puis dire sans vanité, que je suis un de ceux de nostre temps, qui ont le plus approfondi les Mathematiques, et j'ay découvert des methodes et des routes toutes nouvelles, qui portent cette science au delà des bornes qu'on leur avoit prescrites.
Les echantillons que j'ay donnés ont esté applaudis en France et en Angleterre, et il me seroit aisé d'en donner encor beaucoup d'autres; mais je ne fais pas grand cas des decouvertes particulieres, et ce que je desire le plus, c'est de perfectionner l'Art d'Inventer en General, et de donner plustost des Methodes, que des Solutions des problemes; puisque une seule methode comprend une infinité de solutions.
Mais «pourtant» je ne me borne pas aux Mathematiques, car les verités qu'elle enseigne, quoyque tres-utiles à la vie humaine, ne doivent pas remplir seules nostre esprit; et je croy que le plus grand usage qu'on en peut faire, c'est d'y apprendre l'art de raisonner avec exactitude.
Et comme j'ay eu le bonheur de perfectionner considerablement l'art d'inventer ou analyse des Mathematiciens, j'ay commencé à avoir certaines vues toutes nouvelles, pour reduire tous les raisonnemens humains à une espece de compte; qui serviroit à decouvrir la verité, autant qu'il se peut faire ex datis, ou par ce qui est donné, ou connu, et lors que les connoissances données ne suffisent pas à resoudre la question proposée, cette methode serviroit comme dans les Mathematiques à approcher autant qu'on le peut sur le donné, et à determiner exactement ce qui est le plus probable.
Cette sorte de calcul general donneroit en même temps une espece d'ecriture universelle, qui auroit l'avantage de celle des Chinois, parce que chacun l'entendroit dans sa langue, mais qui surpasseroit infiniment la Chinoise en ce qu'on la pourroit apprendre en peu de semaines; ayant les caracteres bien liés selon l'ordre et la connexion des choses; au lieu que les Chinois ayant une infinité de caracteres selon la varieté des choses, il faut la vie d'un homme pour apprendre assés leur écriture.
Cette ecriture ou langue (si on rendoit les caracteres enonçables) pourroit estre bien tost receue dans le monde, parce qu'elle pourroit estre apprise en peu de semaines, et donneroit moyen de communiquer par tout. Ce qui seroit de grande importance pour la propagation de la foy, et pour l'instruction des peuples eloignés.
Mais ce seroit le moindre de ses avantages, car cette même ecriture, seroit une espece d'Algebre generale, et donneroit moyen de raisonner en calculant. De sorte qu'au lieu de disputer on pourroit dire: comptons. Et il se trouveroit que les erreurs du raisonnement ne seroient que des erreurs de calcul, qu'on decouvriroit par des epreuves comme dans l'Arithmetique.
Les hommes trouveroient par là un juge des controverses, veritablement infallible. Car ils pourroient tousjours connoistre, s'il est possible de decider la question par le moyen des connoissances qui leur sont déja données; et lors qu'il n'est pas possible de se satisfaire entierement, ils pourront tousjours determiner ce qui est le plus vraisemblable. Comme dans l'arithmetique on peut tousjours juger s'il est possible ou non de deviner exactement le nombre que quelque personne a dans sa pensée, sur ce qu'elle nous en a dit; et souvent on peut dire, ce doit estre l'un de deux, ou de trois etc. tels nombres et prescrire des bornes exactes à la verité inconnue. En tout cas il importe aumoins de sçavoir, que ce qu'on demande n'est pas trouvable par les moyens que nous avons.
Pour arriver donc à cette Ecriture, ou Caracteristique qui contiendra un calcul si surprenant; il faut chercher des definitions exactes des notions. Car les paroles que nous avons estant assés obscures et ne nous donnant souvent que des notions confuses, on est obligé de substituer d'autres caracteres, dont la notion soit precise et determinée et les definitions ne sont qu'une expression distincte de l'idée de la chose.
Et comme j'ay etudié et avec soin non seulement l'Histoire et les Mathematiques, mais
aussi la Theologie naturelle, la Jurisprudence et la Philosophie, j'ay fort avancé ce dessein, et je
m'ay fait quantité de definitions. Par exemple la definition de la justice chez moy est: La
Justice est la charité du sage; ou une charité conforme à la sagesse. La Charité n'est autre
chose que la bienveillance generale. La Sagesse c'est la science de la felicité. La Felicité est
l'estat de joye durable. La Joye c'est un sentiment de perfection. La Perfection c'est le
degré de realité.
Je pretends de donner des definitions semblables de toutes les passions, vertus, vices, et actions humaines, autant qu'il en est besoin. Et par ce moyen on pourra parler et raisonner avec l'exactitude. Et comme les nouveaux caracteres envelopperont tousjours les definitions des choses; il s'en suit, qu'ils nous donneront moyen de raisonner en calculant; comme j'avois dit cy dessus.
Mais pour achever une affaire si importante, qui fourniroit au Genre humain une Espece d'instrument aussi propre à perfectionner la vue de l'Esprit, que les lunettes servent à celle du corps, il faudra beaucoup de meditation, et un peu d'assistance.