Leibniz' drittes Schreiben
Selon la maniere de parler ordinaire, les Principes Mathematiques sont ceux qui consistent dans les Mathematiques pures, comme nombres, figures, Arithmetique, Geometrie. Mais les Principes Metaphysiques regardent des notions plus generales, comme par exemple la cause et l'effect.
On m'accorde ce Principe important, que rien n'arrive sans qu'il y ait une raison suffisante, pourquoy il en soit plustost ainsi qu'autrement. Mais on me l'accorde en paroles, et on me le refuse en effect. Ce qui fait voir qu'on n'en a pas bien compris toute la force. Et pour cela on se sert d'une instance qui tombe justement dans une de mes Demonstrations contre l'Espace reel absolu, idole de quelques Anglois modernes. Je dis idole, non pas dans un sens theologique, mais philosophique, comme le Chancelier Bacon disoit autresfois, qu'il y a idola tribus, idola specus.
Ces Messieurs soutiennent donc, que l'Espace est un être reel absolu; mais cela les mene à de grandes difficultés. Car il paroist que cet Etre doit être Eternel et infini. C'est pourquoy il y en a qui ont crû que c'estoit Dieu luy même, ou bien son attribut, son immensité. Mais comme il a des parties, ce n'est pas une chose qui puisse convenir à Dieu.
Pour moy, j'ay marqué plus d'une fois, que je tenois l'Espace pour quelque chose de purement relatif, comme le Temps; pour un ordre des Coexistences, comme le temps est un ordre de successions. Car l'espace marque en termes de possibilité un ordre des choses qui existent en même temps, en tant qu'elles existent ensemble, sans entrer dans leur manieres d'exister particulieres: et lors qu'on voit plusieurs choses ensemble, on s'apperçoit de cet ordre des choses entre elles.
Pour refuter l'imagination de ceux qui prennent l'espace pour une substance, ou du moins pour quelque étre absolu, j'ay plusieurs demonstrations.
Mais je ne veux me servir à present que de celle dont on me fournit icy l'occasion. Je dis donc que si l'espace étoit un étre absolu, il arriveroit quelque chose dont il seroit impossible qu'il y eût une raison suffisante, ce qui est contre nôtre Axiome. Voicy comment je le prouve. L'Espace est quelque chose d'uniforme absolument, et sans les choses y placées, un point de l'espace ne differe absolument en rien d'un autre point de l'espace. Or il suit de cela, supposé que l'espace soit quelque chose en luy même, outre l'ordre des corps entre eux, qu'il est impossible qu'il y ait une raison, pourquoy Dieu, gardant les mêmes situations des corps entre eux, ait placé les corps dans l'espace ainsi et non pas autrement, et pourquoy tout n'a pas eté mis à rebours (par exemple) par un échange de l'orient et de l'occident. Mais si l'espace n'est autre chose que cet ordre ou rapport, et n'est rien du tout sans les corps, que la possibilité d'en mettre; ces deux etats, l'un tel qu'il est, l'autre supposé à rebours, ne differeroient point entre eux: leur difference ne se trouve que dans notre supposition chimerique de la realité de l'espace en luy même. Mais dans la verité, l'un seroit justement la même chose que l'autre, comme ils sont absolument indiscernables, et par consequent, il n'y a pas lieu de demander la raison de la preference de l'un à l'autre.
Il en est de même du temps. Supposé que quelqu'un demande pourquoy Dieu n'a pas tout creé un an plustost; et que ce même personnage veuille inferer de là, que Dieu a fait quelque chose dont il n'est pas possible qu'il y ait une raison, pourquoy il l'a fait ainsi plustost qu'autrement, on luy répondroit, que son illation seroit vraye, si le temps étoit quelque chose hors des choses temporelles, car il seroit impossible qu'il y eût des raisons pourquoy les choses eussent eté appliquées plustost à de tels instans qu'à d'autres, leur succession demeurant la même. Mais cela même prouve que les instans hors des choses ne sont rien, et qu'ils ne constistent que dans leur ordre successif, lequel demeurant le même, l'un des deux etats, comme celuy de l'anticipation imaginée, ne differeroit en rien, et ne sauroit étre discerné de l'autre qui est maintenant.
On voit par tout ce que je viens de dire, que mon Axiome n'a pas eté bien pris, et qu'en semblant l'accorder, on le refuse. Il est vray, dit on, qu'il n'y a rien sans une raison suffisante pourquoy il est ainsi plustost qu'autrement, mais on adjoute que cette raison suffisante est souvent la simple ou mere volonté de Dieu, comme lors qu'on demande pourquoy la matiere n'a pas ete placée autrement dans l'espace, les mêmes situations entre les corps demeurant gardées. Mais c'est justement soutenir que Dieu veut quelque chose, sans qu'il y ait aucune raison suffisante de sa volonté contre l'Axiome, ou la regle generale de tout ce qui arrive. C'est retomber dans l'indifference vague, que j'ay amplement refutée et que j'ay montrée chimerique absolument, même dans les creatures, et contraire à la sagesse de Dieu, comme s'il pouvoit operer sans agir par raison.
On m'objecte qu'en n'admettant point cette simple et mere volonté, ce seroit oter à Dieu le pouvoir de choisir, et que ce seroit tomber dans la fatalité. Mais c'est tout le contraire: on soutient en Dieu le pouvoir de choisir, puisqu'on le fonde sur la raison du choix conforme à sa sagesse. Et ce n'est pas cette fatalité (qui n'est autre chose que l'ordre du plus sage ou de la providence) mais une fatalité ou necessité brute, qu'il faut éviter, où il n'y a ny sagesse ny choix.
J'avois remarqué, qu'en diminuant la quantité de la matiere, on diminue la quantité des objects, où Dieu peut exercer sa bonté. On me répond, qu'au lieu de la matiere, il y a d'autres choses dans le vuide, où il ne laisse pas de l'exercer. Soit. Quoyque je n'en demeure point d'accord, car je tiens que toute substance creée est accompagnée de Matiere. Mais soit, dis-je; je réponds, que plus de matiere etoit compatible avec ces mêmes choses, et par consequent, c'est tousjours diminuer le dit objet. L'instance d'un plus grand nombre d'hommes ou d'animaux ne convient point, car ils oteroient la place à d'autres choses.
Il sera difficile de nous faire accroire, que dans l'usage ordinaire, Sensorium ne signifie pas l'organe de la sensation. Voicy les paroles de Rudolphus Goclenius, dans son Dictionarium Philosophicum v. Sensiterium: Barbarum Scholasticorum (dit il) qui interdum sunt simiae Graecorum. Hi dicunt aisthêtêrion, ex quo illi fecerunt Sensiterium pro Sensorio, id est, organo sensationis.
La simple presence d'une substance, même animée, ne suffit pas pour la perception: un aveugle, et même un distrait ne voit point. Il faut expliquer comment l'ame s'apperçoit de ce qui est hors d'elle.
Dieu n'est pas present aux choses par situation, mais par essence; sa presence se manifeste par son operation immediate. La presence de l'ame est tout d'une autre nature. Dire qu'elle est diffuse par le corps, c'est la rendre etendue et divisible; dire qu'elle est toute entiere en chaque partie de quelque corps, c'est la rendre divisible d'elle même. L'attacher à un point, la repandre par plusieurs points, tout cela ne sont qu'expressions abusives, Idola Tribus.
Si la force active se perdoit dans l'univers, par les loix naturelles que Dieu y a etablies, en sorte qu'il eût besoin d'une nouvelle impression pour restituer cette force, comme un ouvrier qui remedie à l'imperfection de sa machine, le desordre n'auroit pas seulement lieu à l'egard de nous, mais à l'egard de Dieu luy même. Il pouvoit le prevenir, et prendre mieux ses mesures, pour eviter un tel inconvenient: aussi l'at-il fait en effect.
Quand j'ay dit que Dieu a opposé à de tels desordres des remedes par avance, je ne dis point que Dieu laisse venir les desordres, et puis les remedes, mais qu'il a trouvé moyen par avance d'empecher les desordres d'arriver.
On s'applique inutilement à critiquer mon expression, que Dieu est Intelligentia Supramundana: disant qu'il est au dessus du monde, ce n'est pas nier qu'il est dans le monde.
Je n'ay jamais donné sujet de douter, si la conservation de Dieu est une preservation et continuation actuelle des Etres, pouvoirs, ordres, dispositions et motions; et je crois l'avoir peutetre mieux expliqué que beaucoup d'autres. Mais dit on: This is All that I contended for; c'est en cela que consiste toute la dispute. A cela je réponds: Serviteur tres humble. Nostre dispute consiste en bien d'autres choses. La question est, Si Dieu n'agit pas le plus regulierement et le plus parfaitement? Si sa machine est capable de tomber dans des desordres, qu'il soit obligé de redresser par des voyes extraordinaires? Si la volonté de Dieu est capable d'agir sans raison? Si l'espace est un etre absolu? en quoy consiste la nature du miracle? et quantité de questions semblables, qui font une grande separation.
Les Theologiens ne demeureront point d'accord de la Thèse qu'on avance contre moy, qu'il n'y a point de difference par rapport à Dieu, entre le naturel et le surnaturel. La pluspart des philosophes l'approuveront encor moins. Il y a une difference infinie; mais il paroist bien qu'on ne l'a pas bien considerée. Le surnaturel surpasse toutes les forces des creatures. Il faut venir à un exemple. Et en voici un, que j'ay souvent employé avec succés. Si Dieu vouloit faire en sorte qu'un corps libre se promenât dans l'Ether en rond à l'entour d'un certain centre fixe, sans que quelque autre creature agist sur luy; je dis que cela ne se peut que par miracle, n'estant pas expliquable par les natures des corps. Car un corps libre s'ecarte naturellement de la ligne courbe par la tangente. C'est ainsi que je soutiens que l'attraction proprement dite des corps est une chose miraculeuse, ne pouvant pas estre expliquée par leur nature.
- 1Leibniz hat bemerkt: Duplique. Envoyée à Mad. la Princesse de Galles 25. Febr. 1716.