[Schreiben Leibnizens an Masson]
Je Vous suis obligé, Monsieur, aussi bien qu’à M. des Maiseaux de la publication de quelques pieces qui regardent mon systeme, mises dans le Tom. XI de votre Journal. Ses savantes reflexions sur le passage de l’auteur du livre de la diete attribué à Hippocrate, meritoient d’être conservées. Peutêtre que cet ancien Auteur en niant une veritable generation et une veritable destruction, a eu en veue les Atomes de Democrite, qu’on supposoit persister tousjours. Mais peutêtre aussi que ces paroles: Un être vivant ne sauroit mourir à moins que l’univers entier ne meure (ou perisse) aussi, disent quelque chose de plus. Car les prenant à la lettre, je n’en saurois trouver de plus propres à exprimer mon sentiment. Je ne say s’il est vraysemblable, que par le mot xvon, être vivant, l’auteur ait voulu entendre toute realité, comme par exemple un Atome, selon ceux qui en admettent. Il est vray que selon moy tout ce qu’on peut appeller veritablement une substance, est un être vivant; ainsi l’auteur conviendroit, ce semble, encore en cela avec moy, si par xvon il entendoit toute substance veritable. Mais je ne veux point entrer en contestation là dessus avec M. des Maiseaux, et il paroist difficile de déchifrer entierement les sentimens des anciens, quand ils ne viennent point au detail. Cependant il est bon d’y avoir égard, et de marquer les traces de la verité, dés qu’elle a commencé de se montrer aux hommes.
Je suis encore obligé à Vous, Monsieur, et à luy, d’avoir bien voulu conserver ma reponse aux secondes objections de M. Bayle. Si cet excellent homme y avoit repliqué, il m’auroit fourni sans doute des occasions de dire quelque chose de meilleur que ce que je pourray dire sur les Remarques Critiques qu’on a faites sur cette Réponse, et qui la suivent dans votre Journal. L’auteur de ces Remarques paroist homme d’esprit et de savoir, mais il ne marque point icy l’exactitude et la meditation qu’on reconnoist dans les écrits de M. Bayle, et il semble qu’il a voulu tourner la matiere en plaisanterie. Il se peut qu’il ait parlé à la feue Reine de Prusse contre mon systeme, et que Sa Majesté luy ait dit de mettre ses objections par écrit. Mais je puis dire en verité de n’en avoir jamais eu aucune connoissance: et il paroist que cette Grande Princesse, qui avoit beaucoup de bonté pour moy, et qui étoit capable d’approfondir les choses, n’a point jugé à propos de m’en faire part, soit parcequ’Elle a jugé l’écrit trop superficiel, soit parcequ’Elle l’a trouvé peu obligeant.
L’auteur debute par dire qu’il n’a point entendu mon écrit. Mais M. Foucher, le Pere Lami Benedictin, M. Bayle et même M. Arnaud, qui m’ont fait des objections, ne m’ont point accusé d’obscurité. Et le P. Malebranche, dont la doctrine est bien connue peutêtre au savant auteur des remarques, ayant lû mes écrits, les a trouvés assés clairs, quoyque nous ne fussions pas tout à fait d’un même sentiment. Je crois que cet auteur n’a point voulu se donner la peine de lire ce que j’avois publié auparavant sur cette matiere. Il compare mon sentiment avec la Cabbale devoilée des Rabbins qu’un habil homme avoit publiée à Sulzbach. Il se nommoit M. Knorr de Rosenroth, Directeur de la Chancelerie du Prince. Il étoit d’une erudition fort universelle, grand ami de Franciscus Mercurius van Helmont, donnant un peu dans les opinions de cet homme singulier. Je n’ay point le loisir de recourir à cet ouvrage pour en comparer les sentimens avec les miens: mais peutêtre qu’en l’examinant on y trouveroit autant et plus de difference, que M. des Maiseaux n’en a trouvé entre celuy de l’auteur Grec de la dicte et le mien. Mais quand les sentimens s’accorderoient, il n’y auroit point de mal. Cependant je ne diray point, comme on m’impute, qu’il y a une seule substance de toutes choses, et que cette substance est l’esprit. Car il y a autant de substances toutes distinguées qu’il y a de Monades, et toutes les Monades ne sont point des Esprits, et ces Monades ne composent point un tout veritablement un, et ce tout si elles en composoient, ne seroit point un esprit. Je n’ay garde aussi de dire que la matiere est une ombre, et même un rien. Ce sont des expressions outrées. Elle est un amas, non substantia, sed substantiatum, comme seroit une armée, un trouppeau; et en tant qu’on la considere comme faisant une chose, c’est un phenomene, très veritable en effect, mais dont notre conception fait l’unité.
L’appellation d’Harmonie preétablie a paru assés intelligible aux gens, sans qu’on ait eu besoin pour la faire entendre d’expliquer ce que vouloit dire Aristoxene, quand il appelloit l’ame une Harmonie, sur quoy on peut voir le Phaedon de Platon. L’auteur qui n’a point voulu assés mediter pour comprendre ce qui a paru fort clair à d’autres, n’avoit garde d’entendre ce que vouloient dire les Entelechies, et les miroirs vivans. C’estoit sans doute du Hiroquois pour luy. Ce miroir fournit une expression figurée, mais assés convenable et employée déja par les Philosophes et par les Theologiens, quand ils ont parlé d’un miroir infiniment plus parfait, à savoir du miroir de la Divinité, qu’ils faisoit l’objet de la vision beatifique. Je ne dis pas, comme on m’impute, que la Matiere soit un mode, et encore moins que ce soit un mode de l’esprit. Un interprete qui explique ainsi les sentimens d’autruy, est fort capable de defigurer les pensées. Il est vray que ce qui fait concevoir l’unité d’un morceau de matiere, n’est sans doute qu’une modification. C’est mouvement et figure, qui en font toute l’essence, quand on met à part les Entelechies. Aussi ce morceau n’est il qu’une chose passagere, et ne demeure jamais le même au delà d’un moment, perdant tousjours et acquerant des parties. C’est pourquoy les Platoniciens disoient des choses materielles semper fieri, nunquam esse, neque existere tempore ullo. L’auteur des Remarques dit que mon Hypothese renverse les notions communes, parcequ’elle établit qu’il y a une infinité d’esprits qui n’ont pas plus de pensée ou de perception que les particules de la matiere en ont. Il a raison de dire, qu’il n’entend point mon Hypothese, car il la represente fort mal. Selon moy tous les esprits ont de la pensée, et toutes les Monades, ou substances simples et veritablement unes ont de la perception. Si l’auteur avoit donné quelque attention à mes discours, il auroit vû comment chaque substance simple agit sans contrainte, puisqu’elle est entierement le principe de ses actions, comment il y a tousjours dans l’imagination des caracteres qui repondent aux pensées les plus abstraites, temoins l’Arithmetique et l’Algebre; et comment ces Miroirs qu’il appelle Magiques pour plaisanter, ces Monades, dis je, representent l’univers. Il n’y a que Dieu qui ait la penetration d’y tout voir, mais cela n’empeche point que tout y soit representé, et il faut savoir que même dans la moindre portion de la matiere, celuy qui sait tout, lit tout l’univers, en vertu de l’harmonie des choses. Il est vray que cela ne se pourroit point, si la matiere n’estoit actuellement sousdivisée à l’infini. Mais il est impossible que cela ne soit ainsi. On trouve sýmpnoia pánta dans l’Univers, comme selon Hippocrate dans le corps humain. J’ay nié que les bestes soyent capables de reflexions, l’auteur dit qu’elles monstrent par leur actions qu’elles le sont. Il en devoit apporter des preuves. On a distingué jusqu’icy entre les perceptions qu’on leur accorde, et entre les actes reflexifs, qu’on ne leur accorde point.
J’avoue que mon sentiment, suivant lequel la matiere ne sauroit passer pour une veritable substance, surprendra certains esprits qui pensent superficiellement, portés à croire que la matiere est la seule substance de l’univers: mais mon hypothese n’en est pas moins veritable. De dire que les Ames sont des points intelligens, ce n’est point une expression assés exacte. Si je les appelle des centres ou des concentrations des choses externes, je parle par analogie. Les points, à parler exactement, sont des extremités de l’étendue, et nullement les parties constitutives des choses; la Geometrie le montre assés.
L’auteur de l’objection, disant que les corps particuliers n’ont rien de reel, mais par une raison differente de la mienne, va plus loin que moy, contre la realité des corps. Mais la continuation qui met tousjours quelque chose entre deux, n’en empeche point la distinction. Quand il y a un trouppeau de brebis, une brebis est distincte de l’autre, et il y a entre deux autre chose que des brebis. Il dit de ne pouvoir point comprendre comment un point indivisible peut avoir une tendence composée. Cependant cela se trouve tousjours dans la Mechanique, car les corps ayant souvent des tendences composées, leur points ou extremités, qui vont comme les corps, en auront aussi. Mais la tendence dont je parle est d’une autre nature; elle est interne dans l’ame, qui n’est pas un point. C’est le progrès d’une pensée à une autre, et puisque les pensées (quoyque dans une ame non composée de parties) representent des choses composées de parties, ce n’est que dans un tel sens que ces perceptions sont appellées composées, aussi bien que leur tendences ou appetits, c’est à dire il y a là dedans une multitude de modifications et de rapports tout à la fois. IL semble que l’auteur de l’objection nie l’immaterialité de l’ame, lorsqu’il dit: selon moy la pensée se fait par un être composé. Si je voulois refuter cela, j’irois trop loin; ainsi je me contenteray à present d’avoir pour moy tous ceux qui croyent l’ame immaterielle
et indivisible; les Aristoteliciens (du moins les Thomistes) et les Cartesiens en conviennent. Il est vray que selon moy elle est tousjours accompagnée d’un estre composé, ou d’organes. Cependant la simplicité d’une substance n’empeche point qu’il y ait là dedans plusieurs modes tout à la fois. Il y a des perceptions successives, mais il y en a aussi de simultanées, car lorsqu’il y a perception d’un tout, il y a tout à la fois perceptions des parties actuelles, et même chaque partie a plus d’une modification; et il y a perception tout à la fois non seulement de chaque modification, mais encore de chaque partie: ces perceptions si multipliées sont differentes l’une de l’autre, quoyque notre attention ne puisse pas tousjours les distinguer, et c’est ce qui fait les perceptions confuses, dont chaque distincte en enveloppe une infinité, à cause du rapport à tout ce qui est dehors. Enfin ce qui est composition de parties au dehors n’est representé que par sa composition de modifications dans la Monade; et sans cela les êtres simples ne pourroient être distingués interieurement les uns des autres, et ils n’auroient point de rapport aux choses au dehors; et enfin comme il n’y a par tout que substances simples dont les composés ne sont que des amas, il n’y auroit aucune variation ou diversification dans les choses, si les substances simples n’en avoient interieurement. Ce qui suit dans les Remarques ne contient plus aucune objection, ce ne sont qu’exaggerations de la pretendue obscurité, melées de quelques railleries adroites et ingenieuses.
Enfin l’auteur des Remarques Critiques, homme d’esprit sans doute, mais d’un esprit qui se contente d’effleurer les choses, quoyqu’il pourroit aller plus loin, finit par une reflexion sur un fait qui paroitra douteux, et même faux à bien des gens. Il pretend que les Mathematiciens qui se mêlent de Philosophie, n’y reussissent gueres: au lieu qu’il semble qu’ils devroient reussir le mieux, étant accoustumés à raisonner avec exactitude. De nos jours Monsieur Gassendi et Monsieur des Cartes ont été des excellens Mathematiciens et aussi des excellens Philosophes, jusqu’à devenir chefs de secte. Les anciens consideroient les Mathematiques comme le passage de la Physique à la Metaphysique ou à la Theologie Naturelle, et ils avoient raison. L’auteur n’apporte point d’exemple de ce qu’il avance, et il cherche la raison d’un fait imaginaire. Des esprits comme le sien méprisent ce qui demande des meditations profondes, necessaires dans les Mathematiques. Et voilà la raison toute trouvée pourquoy il s’imagine que les Mathematiciens ne reussissent point en Philosophie. La Reine en pensoit tout autrement; Elle, aussi bien que Madame l’Electrice Sa Mere, ont souvent regretté de n’avoir point été initiées aux Mathematiques. Les raisons que l’auteur des remarques allegue pour prouver son sentiment, ne me conviennent point. Il pretend que les Mathematiciens prennent des êtres abstraits pour des êtres réels, ou des êtres relatifs pour des absolus. Ce n’est pas moy au moins qui le fasse, car je prends les êtres de la Mathematique pure, comme l’espace, et ce qui en depend, pour êtres relatifs, et point pour absolus: et je ne suis point d’accord avec ceux qui font de l’espace une realité absolue, comme les patrons du vuide ont coutume de faire. Je n’ay garde aussi de composer l’étendue de points Mathematiques. Ce n’est point un sentiment receu des Mathematiciens, et l’auteur a tort de le leur imputer, quoyque sa raison un peu cavaliere contre ce sentiment ne prouve rien, mais il y en a de plus solides. Et non obstant mon Calcul Infinitesimal, je n’admets point de veritable nombre infini, quoyque je confesse que la multitude des choses passe tout nombre fini, ou plustôt tout nombre. L’auteur a raison de critiquer ces idées des points composans, et d’un nombre infini. Mais il a crû sans doute que je donnois là dedans, et ces preventions contre moy peuvent avoir contribué à l’envie qu’il a eue de me refuter. Mais il verra peutêtre qu’il est allé trop viste. J’aimerois mieux en donner cette raison, que sa prevention pour le Systeme Epicuréen sur les ames, qui semble transparoistre et qui feroit du tort, si elle étoit veritable. Le Calcul infinitesimal est utile, quand il s’agit d’appliquer la Mathematique à la Physique, cependant ce n’est point par là que je pretends rendre compte de la nature des choses. Car je considere les quantités infinitesimales comme des fictions utiles. J’approuve aussi ce qu’on dit icy contre ceux qui pretendent que la pesanteur est essentielle à la matiere. Si l’auteur m’avoit voulu parler de ces matieres avant que de me refuser (puisqu’il semble que nous etions à portée pour cela), il m’auroit peutêtre espargné la peine de luy répondre icy, qui n’a pourtant pas été fort grande. Je souhaite qu’on me fasse des objections, qui m’obligent d’aller au delà de ce que j’ay déja dit. Ces sortes d’objections sont instructives, et je les aime pour en profiter, et pour en faire profiter les autres; mais il n’est pas aisé d’en faire.