Principes de la Nature et de la Grace, fondés en raison
La Substance est un Etre capable d’Action. Elle est simple ou composée. La Substance simple est celle qui n’a point de parties. La composée est l’assemblage des substances simples, ou des Monades. Monas est un mot Grec, qui signifie l’Unité, ou ce qui est un. Les composés ou les corps sont des Multitudes; et les substances simples, les Vies, les Ames, les Esprits sont des Unités. Et il faut bien qu’il y ait des substances simples par tout, parce que sans les simples il n’y auroit point de composés; et par consequent toute la nature est pleine de vie.
Les Monades, n’ayant point de parties, ne sauroient être formées ny défaites. Elles ne peuvent commencer ny finir naturellement, et durent par consequent autant que l’univers, qui sera changé, mais qui ne sera point détruit. Elles ne sauroient avoir des figures; autrement elles auroient des parties: et par consequent une Monade en elle même, et dans le moment, ne sauroit être discernée d’une autre que par les qualités et actions internes, lesquelles ne peuvent être autre chose que ses perceptions (c’est à dire, les representations du composé, ou de ce qui est dehors, dans le simple) et ses appetitions (c’est à dire, ses tendences d’une perception à l’autre) qui sont les principes du changement. Car la simplicité de la substance n’empeche point la multiplicité des modifications, qui se doivent trouver ensemble dans cette même substance simple; et elles doivent consister dans la variété des rapports aux choses qui sont au dehors. C’est comme dans un centre ou point, tout simple qu’il est, se trouvent une infinité d’angles formés par les lignes qui y concourent.
Tout est plein dans la nature. Il y a des substances simples par tout, séparées effectivement les unes des autres par des actions propres, qui changent continuellement leur rapports; et chaque substance simple ou Monade distinguée, qui fait le centre d’une substance composée (comme par exemple, d’un animal) et le principe de son Unicité, est environnée d’une Masse composée par une infinité d’autres Monades, qui constituent le corps propre de cette Monade centrale, suivant les affections duquel elle represente, comme dans une maniere de centre, les choses qui sont hors d’elle. Et ce corps est organique, quand il forme une maniere d’Automate ou de Machine de la Nature, qui est machine non seulement dans le tout, mais encore dans les plus petites parties qui se peuvent faire remarquer. Et comme à cause de la plénitude du Monde tout est lié, et chaque corps agit sur chaque autre corps, plus ou moins, selon la distance, et en est affecté par reaction; il s’ensuit que chaque Monade est un miroir vivant, ou doué d’action interne, representatif de l’univers, suivant son point de veue, et aussi reglé que l’univers luy même. Et les perceptions dans la Monade naissent les unes des autres par les loix des Appetits, ou des causes finales du bien et du mal, qui consistent dans les perceptions remarquables, reglées ou dereglées, comme les changemens des corps et les phenomenes au dehors naissent les uns des autres par les loix des causes efficientes, c’est à dire des mouvemens. Ainsi il y a une harmonie parfaite entre les perceptions de la Monade, et les mouvemens des corps, préetablie d’abord entre le systeme des causes efficientes et celuy des causes finales. Et c’est en cela que consiste l’accord et l’union physique de l’Ame et du corps, sans que l’une puisse changer les loix de l’autre.
Chaque Monade, avec un corps particulier, fait une substance vivante. Ainsi il n’y a pas seulement de la vie par tout, jointe aux membres ou organes, mais même il y en a une infinité de degrés dans les Monades, les unes dominant plus ou moins sur les autres. Mais quand la Monade a des organes si ajustés, que par leur moyen il y a du relief et du distingué dans les impressions qu’ils reçoivent, et par consequent dans les perceptions qui les representent (comme, par exemple, lorsque par le moyen de la figure des humeurs des yeux, les rayons de la lumiere sont concentrés et agissent avec plus de force) cela peut aller jusqu’au sentiment, c’est à dire jusqu’à une perception accompagnée de mémoire, à savoir, dont un certain écho demeure longtemps pour se faire etendre dans l’occasion; et un tel vivant est appellé Animal, comme sa Monade est appellée une Ame. Et quand cette Ame est elevée jusqu’à
la Raison, elle est quelque chose de plus sublime, et on la compte parmy les Esprits, comme il sera expliqué tantôt. Il est vray que les Animaux sont quelques fois dans l’Etat de simples vivans, et leur Ames dans l’Etat de simples Monades, savoir quand leur perceptions ne sont pas assés distinguées, pour qu’on s’en puisse souvenir, comme il arrive dans un profond sommeil sans songes, ou dans un evanouissement. Mais les perceptions devenues entierement confuses se doivent redevelopper dans les animaux, par les raisons que je diray tantôt, §.12. Ainsi il est bon de faire distinction entre la Perception qui est l’état interieur de la Monade representant les choses externes, et l’Apperception qui est la Conscience, ou la connoissance reflexive de cet état interieur, laquelle n’est point donnée à toutes les Ames, ny tousjours à la même Ame. Et c’est faute de cette distinction, que les Cartesiens ont manqué, en comptant pour rien les perceptions dont on ne s’apperçoit pas, comme le peuple compte pour rien les corps insensibles. C’est aussi ce qui a fait croire aux mêmes Cartesiens, que les seuls Esprits sont des Monades, qu’il n’y a point d’Ame des Bêtes, et encore moins d’autres Principes de Vie. Et comme ils ont trop choqué l’opinion commune des hommes, en refusant le sentiment aux bêtes, ils se sont trop accommodés au contraire aux prejugés du vulgaire, en confondant un long etourdissement, qui vient d’une grande confusion des perceptions, avec une mort à la rigueur, où toute la perception cesseroit; ce qui a confirmé l’opinion mal fondée de la destruction de quelques ames, et le mauvais sentiment de quelques esprits forts pretendus, qui ont combattu l’immortalité de la notre.
Il y a une liaison dans les perceptions des Animaux, qui a quelque ressemblance avec la Raison: mais elle n’est fondée que dans la memoire des faits ou effects, et nullement dans la connoissance des causes. C’est ainsi qu’un chien fuit le bâton dont il a été frappé, parce que la memoire luy represente la douleur que ce bâton luy a causée. Et les hommes, en tant qu’ils sont empiriques, c’est à dire dans les trois quarts de leur actions, n’agissent que comme des bêtes. Par exemple, on s’attend qu’il sera jour demain, parce qu’on l’a tousjours experimenté ainsi: il n’y a qu’un Astronome qui le prevoye par raison, et même cette prediction manquera enfin, quand la cause du jour, qui n’est point éternelle, cessera. Mais le Raisonnement veritable depend des verités necessaires ou éternelles, comme sont celles de la Logique, des Nombres, de la Geometrie, qui font la connexion indubitable des idées, et les consequences immanquables. Les animaux, où ces consequences ne se remarquent point, sont appellés Bêtes; mais ceux qui connoissent ces verités necessaires, sont proprement ceux qu’on appelle Animaux Raisonnables, et leur ames sont appellées Esprits. Ces Ames sont capables de faire des Actes reflexifs, et de considerer ce qu’on appelle Moy, Substance, Ame, Esprit, en un mot, les choses et les verités immaterielles. Et c’est ce qui nous rend susceptibles des Sciences ou des connoissances demonstratives.
Les recherches des Modernes nous sont appris, et la raison l’approuve, que les vivans dont les organes nous sont connus, c’est à dire, les plantes et les Animaux, ne viennent point d’une putrefaction ou d’un Chaos, comme les anciens ont crû, mais de semences préformées, et par consequent de la Transformation des vivans préexistans. Il y a de petits animaux dans les semences des grands, qui par le moyen de la conception prennent un revestement nouveau, qu’ils approprient, et qui leur donne moyen de se nourrir et de s’aggrandir, pour passer sur un plus grand theatre, et faire la propagation du grand animal. Il est vray que les Ames des Animaux spermatiques humains ne sont point raisonnables, et ne le deviennent que lorsque la conception determine ces animaux à la nature humaine. Et comme les animaux generalement ne naissent point entierement dans la conception ou Generation, ils ne perissent pas entierement non plus dans ce que nous appellons Mort; car il est raisonnable, que ce qui ne commence pas naturellement, ne finisse pas non plus dans l’ordre de la nature. Ainsi, quittant leur masque ou leur guenille, ils retournent seulement à un Theatre plus subtil, où ils peuvent pourtant être aussi sensibles et bien reglés, que dans le plus grand. Et ce qu’on vient de dire des grand animaux, a encore lieu dans la generation et la mort des animaux spermatiques mêmes, c’est à dire ils sont les accroissemens d’autres spermatiques plus petits, à proportion desquels ils peuvent passer pour grands; car tout va à l’infini dans la nature. Ainsi non seulement les Ames, mais encore les animaux sont ingenerables et imperissables: ils ne sont que developpés, enveloppés, revêtus, depouillés, transformés; les Ames ne quittent jamais tout leur corps, et ne passent point d’un corps dans un autre corps qui leur soit entierement nouveau. Il n’y a donc point de Metempsychose, mais il y a Metamorphose. Les animaux changent, prennent et quittent seulement des parties: ce qui arrive peu à peu, et par petites parcelles insensibles, mais continuellement, dans la Nutrition; et tout d’un coup, notablement, mais rarement, dans la conception, ou dans la mort, qui les font acquerir ou perdre beaucoup tout à la fois.
Jusqu’icy nous n’avons parlé qu’en simples Physiciens: maintenant il faut s’elever à la Metaphysique, en nous servant du Grand principe, peu employé communement, qui porte que rien ne se fait sans raison suffisante, c’est à dire que rien n’arrive, sans qu’il soit possible à celuy qui connoitroit assés les choses, de rendre une Raison qui suffise pour determiner, pourquoy il en est ainsi, et non pas autrement. Ce principe posé, la premiere question qu’on a droit de faire, sera, Pourquoy il y a plustôt quelque chose que rien? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus, supposé que des choses doivent exister, il faut qu’on puisse rendre raison, pourquoy elles doivent exister ainsi, et non autrement.
Or cette Raison suffisante de l’Existence de l’Univers ne se sauroit trouver dans la suite des choses contingentes, c’est à dire, des corps et de leur representations dans les Ames: parce que la Matiere étant indifferente en elle même au mouvement et au repos, et à un mouvement tel ou autre, on n’y sauroit trouver la Raison du Mouvement, et encore moins d’un tel Mouvement. Et quoyque le present mouvement, qui est dans la Matiere, vienne du precedent, et celuy cy encore d’un precedent, on n’en est pas plus avancé, quand on iroit aussi loin que l’on voudroit; car il reste tousjours la même question. Ainsi il faut que la Raison suffisante, qui n’ait plus besoin d’une autre Raison, soit hors de cette suite des choses contingentes, et se trouve dans une substance, qui en soit la cause, ou qui soit un Etre necessaire, portant la raison de son existence avec soy; autrement on n’auroit pas encore une raison suffisante, où l’on puisse finir. Et cette derniere raison des choses est appellée Dieu.
Cette substance simple primitive doit renfermer eminemment les perfections, contenues dans les substances derivatives qui en sont les effects. Ainsi elle aura la puissance, la connoissance, et la volonté parfaites, c’est à dire elle aura une toutepuissance, une omniscience, et une bonté souveraine. Et comme la justice, prise fort generalement, n’est autre chose que la bonté conforme à la sagesse, il faut bien qu’il y ait aussi une justice souveraine en Dieu. La Raison qui a fait exister les choses par luy, les fait encore dependre de luy en existant et en operant: et elles reçoivent continuellement de luy ce qui les fait avoir quelque perfection; mais ce qui leur reste d’imperfection, vient de la limitation essentielle et originale de la creature.
Il suit de la Perfection Supreme de Dieu, qu’en produisant l’Univers il a choisi le meilleur Plan possible, où il y ait la plus grande varieté, avec le plus grand ordre: le terrain, le lieu, le temps, les mieux menagés: le plus d’effect produit par les voyes les plus simples; le plus de puissance, le plus de connoissance, le plus de bonheur et de bonté dans les creatures, que l’Univers en pouvoit admettre. Car tous les Possibles pretendant à l’existence dans l’entendement de Dieu, à proportion de leur perfections, le resultat de toutes ces pretensions doit être le Monde Actuel le plus parfait qui soit possible. Et sans cela il ne seroit pas possible de rendre raison, pourquoy les choses sont allées plustôt ainsi qu’autrement.
La Sagesse Supreme de Dieu l’a fait choisir surtout les loix du Mouvement les mieux ajustées, et les plus convenables aux raisons abstractes ou metaphysiques. Il s’y conserve la même quantité de la force totale et absolue, ou de l’action; la même quantité de la force respective, ou de la reaction; la même quantité enfin de la force directive. De plus, l’action est tousjours égale à la reaction, et l’effect entier est tousjours equivalent à sa cause pleine. Et il est surprenant, que par la seule consideration des causes efficientes ou de la matiere, on ne sauroit rendre raison de ces loix du mouvement découvertes de notre temps, et dont une partie a été découverte par moy même. Car j’ay trouvé qu’il y faut recourir aux causes Finales, et que ces loix ne dependent point du principe de la necessité, comme les verités Logiques, Arithmetiques et Geometriques, mais du principe de la convenance, c’est à dire du choix de la sagesse. Et c’est une des plus efficaces et des plus sensibles preuves de l’existence de Dieu pour ceux qui peuvent approfondir ces choses.
Il suit encore de la Perfection de l’Auteur Supreme, que non seulement l’ordre de l’univers entier est le plus parfait qui se puisse, mais aussi que chaque miroir vivant representant l’univers suivant son point de veue, c’est à dire, que chaque Monade, chaque centre substantiel, doit avoir ses perceptions et ses appetits les mieux reglés qu’il est compatible
avec tout le reste. D’où il s’ensuit encore, que les Ames, c’est à dire, les Monades les plus dominantes, ou plustôt les Animaux mêmes ne peuvent manquer de se reveiller de l’Etat d’assoupissement, où la mort, ou quelque autre accident les peut mettre.
Car tout est reglé dans les choses une fois pour toutes avec autant d’ordre et de correspondance qu’il est possible, la supreme Sagesse et Bonté ne pouvant agir qu’avec une parfaite harmonie: le present est gros de l’avenir, le futur se pouvoit lire dans le passé, l’eloigné est exprimé dans le prochain. On pourroit connoitre la beauté de l’univers dans chaque ame, si l’on pouvoit deplier tous ses replis, qui ne se developpent sensiblement qu’avec le temps. Mais comme chaque perception distincte de l’Ame comprend une infinité de perceptions confuses, qui enveloppent tout l’univers, l’Ame même ne connoit les choses dont elle a perception, qu’autant qu’elle en a des perceptions distinctes et revelées; et elle a de la perfection, à mesure de ses perceptions distinctes. Chaque Ame connoit l’infini, connoit tout, mais confusement; comme en me promenant sur le rivage de la mer, et entendant le grand bruit qu’elle fait, j’entends les bruits particuliers de chaque vague, dont le bruit total est composé, mais sans les discerner; nos perceptions confuses sont le resultat des impressions que tout l’univers fait sur nous. Il en est de même de chaque Monade. Dieu seul a une connoissance distincte de tout, car il en est la source. On a fort bien dit, qu’il est comme centre partout; mais sa circomference n’est nulle part, tout luy étant present immediatement, sans aucun eloignement de ce Centre.
Pour ce qui est de l’Ame raisonnable ou de l’Esprit, il y a quelque chose de plus, que dans les Monades, ou même dans les simples Ames. Il n’est pas seulement un Miroir de l’univers des Creatures, mais encore une image de la Divinité. L’Esprit n’a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu, mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemble, quoyqu’en petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine (mais aussi sans en avoir la volonté) des choses auxquelles il faudroit penser longtemps pour les trouver quand on veille, notre Ame est Architectonique encore dans les Actions volontaires: et decouvrant les sciences, suivant lesquelles Dieu a reglé les choses (pondere, mensura, numero etc.).
Elle imite dans son departement, et dans son petit Monde où il luy est permis de s’exercer, ce que Dieu fait dans le grand.
C’est pourquoy tous les esprits, soit des hommes, soit des genies, entrant en vertu de la Raison et des Verités éternelles sans une espèce de Societé avec Dieu, sont des membres de la Cité de Dieu, c’est à dire, du plus parfait état, formé et gouverné par le plus grand et le meilleur des Monarques: où il n’y a point de crime sans chatiment, point de bonnes actions sans recompense proportionnée, et enfin autant de vertu et de bonheur qu’il est possible; et cela, non pas par un derangement de la nature, comme si ce que Dieu prepare aux ames troubloit les loix des corps, mais par l’ordre même des choses naturelles, en vertu de l’harmonie préétablie de tout temps entre les Regnes de la Nature et de la Grace, entre Dieu comme Architecte, et Dieu comme Monarque, en sorte que la nature même mene à la grace, et que la grace perfectionne la nature en s’en servant.
Ainsi, quoyque la Raison ne nous puisse point apprendre le detail du grand avenir, reservé à la revelation, nous pouvons être assûrés par cette même Raison, que les choses sont faites d’une maniere qui passe nos souhaits. Dieu étant aussi la plus parfaite et la plus heureuse, et par consequent la plus aimable des substances, et l’Amour pur veritable consistant dans l’état qui fait gouter du plaisir dans les perfections et dans la felicité de ce qu’on aime, cet Amour doit nous donner le plus grand plaisir dont on puisse être capable, quand Dieu en est l’objet.
Et il est aisé de l’aimer comme il faut, si nous le connoissons comme je viens de dire. Car quoyque Dieu ne soit point sensible à nos sens externes, il ne laisse pas d’être tres aimable, et de donner un tres grand plaisir. Nous voyons combien les honneurs font plaisir aux hommes, quoyqu’ils ne consistent point dans les qualités de sens exterieurs. Les Martyrs et les Fanatiques (quoyque l’affection de ces derniers soit mal reglée) montrent ce que peut le plaisir de l’esprit: et, qui plus est, les plaisirs même des sens se reduisent à des plaisirs intellectuels confusement connus. La Musique nous charme, quoyque sa beauté ne consiste que dans les convenances des nombres, et dans le compte dont nous ne nous appercevons pas, et que l’ame ne laisse pas de faire, des battemens ou vibrations des corps sonnans, qui se rencontrent par certains intervalles. Les plaisirs que la vue trouve dans les proportions, sont de la même nature;
et ceux que causent les autres sens, reviendront à quelque chose de semblable, quoyque nous ne puissions pas l’expliquer si distinctement.
On peut même dire, que dès à présent l’Amour de Dieu nous fait jouir d’un avant-goût de la felicité future. Et quoyqu’il soit desintéressé, il fait par luy même notre plus grand bien et interest, quand même on ne l’y chercheroit pas, et quand on ne considereroit que le plaisir qu’il donne, sans avoir égard à l’utilité qu’il produit; car il nous donne une parfaite confiance dans la bonté de notre Auteur et Maitre, laquelle produit une veritable tranquillité de l’esprit, non pas comme chez les Stoiciens, resolus à une patience par force, mais par un contentement present, qui nous assûre même un bonheur futur. Et outre le plaisir present, rien ne sauroit être plus utile pour l’avenir, car l’amour de Dieu remplit encore nos esperances, et nous mene dans le chemin du supreme bonheur, parce qu’en vertu du parfait ordre établi dans l’univers, tout est fait le mieux qu’il est possible, tant pour le bien general, qu’encore pour le plus grand bien particulier de ceux qui en sont persuadés, et qui sont contents du divin gouvernement; ce que ne sauroit manquer dans ceux qui savent aimer la source de tout bien. Il est vray que la supreme felicité (de quelque vision beatifique, ou connoissance de Dieu, qu’elle soit accompagnée) ne sauroit jamais être pleine, parce que Dieu étant infini, ne sauroit être connu entierement. Ainsi notre bonheur ne consistera jamais, et ne doit point consister dans une pleine jouissance, où il n’y auroit plus rien à desirer, et qui rendroit notre esprit stupide, mais dans un progrès perpetuel à de nouveaux plaisirs et de nouvelles perfections.