Leibniz an Th. Burnett. Wolfenbuttel le 24 Aoust v. st. 1697
J'ay enfin receu vos deux paquets il n'y a que trois ou quatre semaines, et vostre lettre aussi m'a esté rendue par Madame l'Electrice même. Je vous écris celle cy au plustost, d'autant que vous m'avés ordonné d'accuser la reception des vostres. Il est vray qu'estant maintenant à Bronsvic (où la foire prochaine m'a obligé de venir faire la reverence à Messeigneurs les Ducs), je ne puis vous mander la liste des livres que vous m'avés envoyés; ce sera dans la suivante. Cependant je ne doute point que Messieurs Cuningham n'en ayent eu tout le soin qu'il faut, et que tout n'ait esté rendu avec exactitude. Je seray ravi de voir un jour celuy que j'ay vû autresfois à Florence avec Milord Duglas, qui a bien du merite. Je n'ay pas l'honneur de connoistre l'autre et ne sçay point s'ils sont parens. Le premier me parloit des desseins qu'il avoit sur l'ancienne langue Anglo-Saxonne; mais estant tousjours en mouvement, il sera difficile qu'il puisse poursuivre ces sortes de pensées. J'ay annoncé à Paris la nouvelle des lettres du President Vargas, touchant le Concile de Trente, qu'on publie en Angleterre. J'ay fait en cela la fonction de heraut, et je ne doute point que cette nouvelle ne mette en allarme tout le quartier du papisme, comme si Annibal estoit aux portes; car le Concile de Trente est chéri du Clergé comme son palladium. Mais les Cours Souveraines de France ont d'autres maximes, et elles se sont tousjours opposées à sa reception. Ce que je veux donner touchant ce Concile est une preuve qui fait voir que du temps du changement de Henri IV, Roy de France, les prelats mêmes qui l'instruisirent, le dispensérent de l'obligation de reconnoistre le Concile de Trente dans sa profession de foy, et qu'ainsi l'autorité de ce Concile estoit petite alors en matiere de foy. Cela paroist par le procès verbal de l'abjuration ou changement de ce Roy. C'est une piece curieuse et de consequence. Monsieur l'Eveque de Meaux fut surpris, lorsque je luy en parlay, car personne ne l'a remarqué; cependant il n'a point osé contredire, et ce procès verbal meriteroit peutestre d'estre imprimé conjointement avec l'edition Françoise des lettres du President Vargas.
Puisque vous m'offrés d'envoyer par la poste les catalogues des nouveaux livres, si je les souhaite, je vous diray, Monsieur, que vous nous obligerés fort par là, en les adressant seulement sous mon couvert à Monsieur nostre Resident, qui s'est offert à moy fort obligeamment, d'avoir soin de tout. Je le prieras même de faire venir pour nous effectivement plusieurs des livres. Je m'imagine aussi qu'on continue tousjours les Philosophical Transactions. J'ay vû une espece de Mercure galant Anglois il y a quelques années, mêlée de Sciences, de pieces de poësie et de Musique, et d'autres matieres; mais je ne sçay, si on le continue encor. Il est vray que tous les journaux des autres pays parlent fort peu de vos livres, et c'est dommage qu'il n'y ait point quelque scavant homme en Angleterre qui travaille à un bon journal. Mais il faudroit qu'il fùt assez universel pour cela. Monsieur de la Crose l'estoit effectivement, et je suis bien faché de sa mort. Il y a deux ans ou environ qu'un Ministre François, venant de Berlin et allant chez vous, me parla en passant à Hanover. Il avoit un journal des Sçavans dans l'esprit qu'il vouloit faire en Angleterre, mais en langue Françoise comme je crois. On nous fait esperer que les Inscriptions de l'incomparable Marquardus Gudius (Conseiller autresfois du Duc de Holstein, qui pouvoit estre mis en parallele avec les Saumaises et les Vossius, et qui avoit des Manuscrits admirables, et des lumieres encor plus grandes que ces Manuscrits en matiere d'antiquités) seront imprimées en Angeleterre au Théatre d'Oxfort; je le souhaiterois de tout mon coeur. Il a copié les Inscriptions luy même en bonne partie avec le plus grand soin du monde, il a corrigé quantité de fautes des autres editions, et il a ramassé autres inscriptions en tres grand nombre, qui n'ont jamais encor vû le jour. Ce sera une des plus importantes pieces qu'on ait encor vûe de long temps, et si vos Messieurs en regalent le public, on leur en aura une tres grande obligation. Mons. Gudius a laissé une infinité d'autres belles choses, mais on dit qu'une partie en a esté dissipée: on a fait imprimer quelques lettres de luy, mais ce ne sont pas les meilleures. Mons. de Spanhem et Mons. Gudius estoient en même temps à Rome, et il y eut un agreable combat entre eux, sçavoir si les Médailles ou les Inscriptions estoient les plus utiles et les plus instructives. Cette sçavante contestation produisit l'excellent livre de Mons. de Spanhem, De usu et praestantia Numismatum, auquel Mons. Gudius en vouloit opposer un autre, où il vouloit monstrer le grand usage des Inscriptions; mais comme il estoit trop scrupuleux et reservé, son ouvrage ne parut point. Mons. Gudius me conta luy même cette Histoire, et Mons. de Spanheim me l'a confirmée, et vous ne serés peutestre point faché de sçavoir ces particularités. Quand vous écrirés, Monsieur, au celebre Monsieur Bentley, faites luy mes baisemains, je vous en prie, et l'exhortés à favoriser la publication des Inscriptions de feu Monsieur Gudius (dont Mons. Graevius est le depositaire) mais sur tout à continuer à enrichir le public de ses propres productions, où il y a autant de solidité que d'erudition, comme ses incomparables discours pour la religion le font voir. Je souhaiterois aussi que quelque sçavant homme prit soin des ouvrages posthumes de l'excellent Monsieur Edouard Bernard, qui estoit aussi à mon avis un ornement de l'Angleterre. Luy et moy, nous fumes presque receus en même temps dans la Societé Royale. Il a publié une Table des Caracteres des lettres de toutes les nations, et il promettoit un commentaire là dessus. Si ce commentaire se trouvoit ébauché, il faudroit le donner au public, et toutes ses autres compositions qui se trouveroient tant soit peu en ordre.
Il faut que je vous raconte quelque chose d'une nouvelle guerre en France entre les Dominicains et les Jesuites, où l'Archeveque de Paris a pris le parti des premiers. C'est que le Pere Natalis Alexander, Jacobin ou Dominicain de Paris, a attaqué les Jesuites dans son livre de morale, que l'Archeveque de Paris a fort recommandé dans son diocese, ce qui a attiré quelques livres contre l'auteur de la part des Jesuites; l'auteur y a repondu, et l'Archeveque en a pris la defense dans une lettre pastorale qu'il a adressée à tout son diocese, où il semble condamner ce que les Jesuites ont fait contre ce livre. La lettre pastorale vient tout nouvellement d'estre mise en Latin. Depuis les Jesuites ont adressé une seconde lettre au Pere Alexandre, dans laquelle ils font un parallele de leur doctrine avec celle des Thomistes ou Dominicains. Cette lettre a donné encor occasion à une reponse du P. Alexandre. Encor l'Archeveque de Rheims semble faire la guerre aux Jesuites par une ordonnance touchant l'approbation des Reguliers de son diocese. De plus les Carmes se dechainent particulierement contre le Pere Papebroch et ses compagnons Jesuites d'Anvers, qui dans leur Acta Sanctorum n'ont pas voulu ny pû approuver les pretentions plaisantes de ces religieux, qui nous voudroient faire croire que le prophete Elie est leur fondateur. Les Carmes ont eu assez de credit pour faire censurer quelques livres des Jesuites dans l'inquisition d'Espagne. J'ay receu dernierement l'Apologie du P. Papebroch contre les Carmes. Si les Jesuites avoient tousjours autant de raison, qu'ils en ont dans cette rencontre, ils n'auroient jamais tort. Cependant ces particularités font voir que ces Peres encor ne sont pas tousjours ny par tout les plus puissans.
On a fort esté surpris en France de l'Election du Roy de Pologne en la personne de l'Electeur de Saxe; on en a même esté surpris en Allemagne. Car si jamais secret a esté bien gardé, ç'a esté celuy là. Si l'Electeur avoit brigué auparavant en public, on auroit fait jouer mille cabales pour l'exclure. En écrivant à un Saxon de mes amis, je luy dis, qu'il falloit leur faire en même temps des congratulations à cause de la couronne acquise à leur Prince, et des condoleances à cause de son changement de religion, à peu près comme on fait auprès du successeur d'un Prince mort, où les complimens de condoleance et de congratulation pari passu ambulant. Mais comme la congratulation l'emporte dans cette derniere rencontre, j'ay peur que la condoleance ne l'importe dans l'esprit de Messieurs les Saxons qui temoignent d'estre fort affligés. Cependant le nouveau Roy fait ce qu'il peut maintenant pour les consoler. Il a fait temoigner tant à ses sujets qu'à d'autres Princes Protestans, qu'il ne pretend pas de rien innover dans le pays. Il ne sçauroit se proposer en cette rencontre un meilleur modelle que l'exemple du feu Duc d'Hanover Jean Frederic, frere de l'Electeur de Bronsvic. Ce Prince (qui m'a appellé dans ces pays cy) estoit de la religion Romaine, et sans doute de bonne foy, mais avec une moderation admirable. Il n'a jamais donné aux Etats du pays et pas même aux Ecclesiastiques Protestans le moindre sujet de plainte, et ce qui pouvoit paroistre plaisant à ceux qui ne sont pas bien informés des droits, il exercoit le droit Episcopal comme font tous les autres Princes Protestans, conformement à la paix de Munster, malgré tout ce que le Nonce à Cologne, les Vicaires Apostoliques et les religieux missionnaires pouvoient dire; et l'affaire ayant este portée à Rome, le Pape même prononça pour luy, car ce Prince faisoit toutes choses avec beaucoup de circomspection. Je suis d'avis qu'on fasse chercher chez nous tout ce qui s'est passé dans les rencontres, pour le communiquer au nouveau Roy. Je suis tres marri qu'il n'est plus Protestant, mais enfin il faut le prendre tel qu'il est, et puisque c'est un Prince d'un tres grand mérite et qui a des qualités tout à fait heroïques, les Etats de Saxe feront bien de menager son esprit, et de ne rien faire qui le puisse aigrir; car il pourroit prendre son temps pour les en faire repentir un jour, au lieu que s'ils luy temoignent leur attention, non obstant son changement et leur douleur, il en usera tousjours avec eux d'une maniere modeste, comme son interest le demande, et j'espere que la consideration qu'il a pour le Roy de la Grande Bretagne y contribuera beaucoup. Cependant les Lutheriens ont perdu maintenant leur Pape fait Papiste, et il faut qu'ils ayent recours à un Pape Reformé. Car il faut sçavoir que l'Electeur de Saxe estoit le directeur des Protestans de l'Empire, tant Lutheriens que Calvinistes, dans les Dietes et dans toutes les autres occasions. Maintenant cette direction pourroit estre deferée à l'Electeur de Brandebourg, non obstant qu'il est reformé. Aussi est il vray qu'autresfois avant que l'Electorat fût transformé sur Baviere, le Comte Palatin, quoyque Reformé, estoit aussi directeur des Protestans. Quant à moy, j'ay tousjours crû et publié hautement dans toutes les rencontres, que la difference entre les nostres et les vostres est de nulle consequence, et qu'il est tres inutile et même tres dommageable de contester avec aigreur sur des questions qui n'ont point d'influence sur la pratique de la pieté et sur l'essentiel du Christianisme. Nous aurons bientost une seconde Edition du livre de l'incomparable Georgius Calixtus de Helmstat sur ce sujet, avec une preface et quelques additions de son fils, qui est aussi son successeur dans la chaire de Théologie.
Mais je m'écarte trop de nostre Electeur, maintenant Roy de Pologne. Les Polonois ont eu autresfois de la Saxe leur religion et leur loix; car ils reconnoissoient in spiritualibus l'Archeveque de Magdebourg, et ils suivoient le droit Saxon jusqu'à demander a Scabinis Saxoniae les decisions de leur questions, et le droit Polonois estoit appellé jus Magdeburgicum. Cela m'a fait faire cette Epigramme:
Ut quondam Leges, ita nunc a Saxone Regem
Sarmata qui regnum juraque servet, habet.
Si Dieu ne l'empeche pour nos pechés, cette Election du Roy de Pologne pourroit causer la ruine de l'Empire Ottoman dans l'Europe, car c'est un Prince dont la valeur et la puissance sont capables d'animer une nation guerriere, et la jonction de cette nation avec les Allemands et les Moscovites peut estre fatale aux Turcs.
Et si fata volunt, Caesar, Czar, Saxoque juncti
Europa poterunt pellere barbariem.
A propos des Moscovites, il faut que je vous parle de la Grande Ambassade de cet Empire, où le Monarque même se trouve incognito. Nous les avons vûs en passant dans le voisinage. Quoyque le Prince n'ait pas nos manieres, il ne laisse pas d'avoir beaucoup d'esprit. Le premier Ambassadeur s'appelle Mr. le Fort Genevois; le second est Gouverneur de Siberie, le même qui a esté Chef des Troupes Moscovites opposées aux Chinois, et Plenipotentiaire du Czar, et apparemment celuy là même, avec lequel le P. Gerbillon, Jésuite François, comme interprete des Chinois, avoit traité à Nipchou dans la Tartarie Orientale. Le troisieme Ambassadeur est le Grand Chancelier de l'Empire. Le Czar (qui parle un peu Hollandois ou Allemand) a dit à Mesdames les Electrices de Brandebourg et de Bronsvic (qui souperont avec luy dans le chateau de Coppenbrouck, appartenant à Mgr. l'Electeur de Bronsvic où on le traita) qu'il fait bastir 75 vaisseaux de guerre qu'il veut employer sur la Mer Noire. Il ne pense presentement qu'à incommoder les Turcs, et son grand plaisir est la marine qu'il a apprise et apprend en perfection, ayant en vue de se rendre maitre du Pont Euxin. Il sera maintenant en Hollande comme je crois, où il veut s'instruire personnellement sur tout ce qui regarde la navigation, et on croit qu'il se transportera jusqu'à Venise pour y voir les galeres et le fameux Arsenal. Au reste il veut absolument estre incognito, et qu'on fasse semblant de ne le point connoistre. Ce n'est qu'en presence des Electrices qu'il a voulu passer pour ce qu'il est.
Il faut que je vous supplie encor, Monsieur, de faire mes complimens à Monsieur Lock, que je remercie tres humblement des pieces considerables de sa façon qu'il m'a fait envoyer. J'ay déja commencé à lire ce qu'il a fait sur la monnoye. On ne sçauroit rien dire de plus solide ny de mieux sensé; et ces pretendus haussemens de monnoye sont chimeriques, tandis qu'on n'a pas moyen d'empecher les gens de hausser le prix des denrées et autres choses. Nous avons même trouvé en Allemagne un plus mechant effect; c'est que ces deux haussemens ne vont pas à proportion, comme ils devroient, tant à cause de la negligence de ceux qui doivent avoir soin de la police, qu'à cause des mauvais artifices des marchands et autres, qui haussent le prix des choses au delà du haussement de la monnoye; ce qui cause une perte notable au public. Sur tout les marchands estrangers y gagnent, et la perte tombe sur les naturels du pays, qui ne peuvent pas aussi hausser à proportion leur denrées, comme nous l'avons experimenté en Allemagne. Les marchands prennent pour pretexte de leur haussement excessif, l'inegalité de la mechante monnoye ou (pour parler favorablement de ces corruptions) de la monnoye haussée. Car quoyque les plus grands Princes de l'Empire eussent reglé les choses sur un certain pied, en vertu duquel un demi-ecu en espece a esté enfin haussé à la valeur de deux tiers d'ecu courant, neantmoins quantité de petits Seigneurs et villes qui ont droit de battre monnoye sont allés bien plus bas, ce qui a fait naistre une confusion horrible; et les marchands se sont reglés suivant la plus mechante monnoye pour estre plus seurs. Toutes les remontrances n'ont de rien servi; et le pis a esté qu'on a alteré terriblement l'alloy. Il n'y a que la Maison de Bronsvic qui ait maintenu de bon alloy, au lieu qu'ailleurs plusieurs ont tout brouillé pour pescher en eau trouble. La monnoye d'argent de Bronsvic qu'on bat au Harz est absolument la meilleure de l'Europe, et il faut que la vostre même baisse pavillon devant elle; car la nostre est de fin argent, et nous refutons par l'experience les interessés aux monnoyes, qui sont bien aises de faire croire aux gens qu'on ne doit point battre fin. Cependant nous faisons battre jusqu'à 500 mille ecus et au delà par an; et les moindres de nos pieces de fin argent sont une 36me partie d'un ecu. Je crois que Mons. Lock sera bien aise de sçavoir cela, car je juge par son livre qu'il n'a point sçu ces particularités, ayant esté obligé d'adjouter foy à l'opinion vulgaire qui ne veut pas qu'on batte fin par des raisons peu solides. Un sçavant Jurisconsulte Allemand a fait imprimer quantité d'Actes ou negociations sur la monnoye, passées dans les trois Cercles de l'Empire, Franconie, Baviere et Souabe, qui ont correspondance entre eux sur ce sujet. On m'a parlé du discours que le grand Copernic a fait autresfois sur la monnoye, et je m'en informeray.
A propos de Copernic, qui estoit Borussien, un autre Borussien nommé Schulz a fait un livre où il pretend prouver Poloniam nunquam fuisse tributariam Imperio. Il se trompe; elle estoit plus que tributaire, car elle estoit sujette. On nous fait esperer des memoires d'un Gentilhomme de Nurenberg, qu'on pretend avoir connu l'Amerique avant Colombe. Monsieur Wagenseil, qui en a parlé dans un ouvrage de Geographie, vient de publier un sçavant livre intitulé: Memorabilia Noribergae, où il a joint une dissertation qui contient une conjecture fort plausible de origine Cingarorum, qu'on appelle vulgairement Egyptiens ou Bohemiens. Il y a mis aussi une Dissertation vom Meistersang ou des vieux poëtes Allemands des temps rudes, dont il y a encor des reliques parmi le peuple que les vieillards conservent soigneusement. Cette dissertation est curieuse, comme tout ce qui se fait par cet auteur, qui est Jurisconsulte, mais d'une erudition universelle: il excelle sur tout dans l'Hebreu et dans les Rabbins. Mons. Cluver de la Societé Royale, qui est Holsatien, mais qui a demeuré plus long temps en Angleterre, m'a envoyé une dissertation sur une Medaille Astrologique qu'il a fait battre, qui represente l'Horoscope de l'Empereur. Je repondray une autre fois, Monsieur, aux articles de votre Postscriptum qui demandent un papier à part. Les vies de M. Sethward, Evêque de Sarum, et de M. Wilkins, Evêque de Chester, seront instructives. C'estoient deux excellens hommes. J'espere que Mons. Pope Blunt sera entré dans le detail de leur pensées. J'ay consideré avec attention le grand ouvrage du Caractere Reel et Langage Philosophique de Mons. Wilkins; je trouve qu'il y a mis une infinité de belles choses, et nous n'avons jamais eu une Table des predicateurs plus accomplie; mais l'application pour les Caracteres et pour la langue n'est point conforme à ce qu'on pourroit et devroit faire. J'avois consideré cette matiere avant le livre de Mr. Wilkins, quand j'estois un jeune homme de 19 ans, dans mon petit livre de Arte Combinatoria, et mon opinion est que les Caracteres veritablement reels et philosophiques doivent repondre à l'Analyse des pensées. Il est vray que ces Caracteres presupposeroient la veritable philosophie, et ce n'est que presentement que j'oserois entreprendre de les fabriquer. Les objections de M. Dalgarno et de M. Wilkins contre la methode veritablement philosophique, ne sont que pour excuser l'imperfection de leur essais, et marquent seulement les difficultés qui les en ont rebutés. J'ay plaint la mort prematurée de M. Wharton, dont on pouvoit attendre encor des belles choses. Puisqu'on a les originaux des lettres du President Vargas, on ne doit point craindre que les Romanistes osent s'inscrire en faux contre leur authenticité: il n'y a que les ignorans qui puissent estre capables de ces doutes. Pour bien faire la vie de Mahomet, auteur de la religion des Sarrasins, il faudroit consulter les Manuscrits Arabes, autrement on court risque de se tromper.
Je liray avec attention les Amoebaea de Mons. l'Eveque de Worchester et de Mons. Lock: je ne doute point que celuyci ne se tire fort bien d'affaire. Il a trop de jugement pour donner prise à Messieurs les Ecclesiastiques, qui sont les directeurs naturels des peuples et dont il faut suivre les formulaires autant qu'il est possible. Et j'ay déja remarqué dans les endroits que j'ay vûs d'abord que Mons. Lock se justifie d'une maniere tres solide. Il m'est arrivé quelque chose d'approchant avec le celebre Mons. Arnaud; il avoit vû quelque chose de moy et il avoit crû y trouver des mauvaises consequences, mais quand il eut vû mes explications, il me dechargea hautement luy même, et quoyque nous ne fussions pas d'accord en tout, il ne laissa pas de reconnoistre que mes sentimens n'avoient rien de mauvais. Je m'imagine qu'il pourra arriver la même chose à l'égard de M. de Worcester, car les sentimens peuvent demeurer differens sans estre dangereux ou reprehensibles. Je vous ay marqué autresfois en quoy je différe un peu moy même de Mons. Lock, et je seray bien aise d'en avoir un jour vostre sentiment. Les miens en philosophie approchent un peu davantage de ceux de feu Mad. la Comtesse de Conway, et tiennent le milieu entre Platon et Democrite, puisque je croy que tout se fait mechaniquement comme veulent Democrite et Descartes, contre l'opinion de M. Morus et ses semblables; et que neantmoins tout se fait encor vitalement et suivant les causes finales, tout estant plein de vie et de perceptions, contre l'opinion des Democriticiens. Un ami d'Hollande me demanda, si mes remarques sur les Essais de Mons. Lock ne pourroient pas estre jointes à la nouvelle Edition de Hollande, mais je m'en excusay, car il auroit esté injuste de publier dans son propre ouvrage quelque chose qui auroit pû paroistre fait contre luy, sans luy donner lieu d'y joindre sa reponse.
Vous me parlés, Monsieur, des additions de Mons. Bentley au livre de Mons. Wotton sur l'accroissement des Sciences et la preference des modernes. Je n'ay jamais vû ce que c'est que ce livre de Mons. Wotton. Si Mons. Bentley prononce pour les modernes (comme je croy qu'il fera) les defenseurs des anciens ne sçauroient plus resister: car sa grande connoissance de ce que l'antiquité a de plus beau et son equité ne permettent point qu'on le recuse ny qu'on appelle de son jugement. Je tache de trouver les regles de la Chancelerie Apostolique et la declaration que vous souhaités. Un Mathématicien de Suede, nommé M. Bilberg, a publié non pas le voyage du Roy de Suede, comme on vous l'a dit, mais le sien, fait par ordre du Roy aux extremités du Royaume, où le soleil ne se couche point durant les nuits d'esté. Nos libraires ne l'ont point. Il est vray que le Roy y avoit esté luy même l'année auparavant. Je chercheray quelques livres pour vous que j'espere ne vous devoir point deplaire, et je les envoyeray à Hambourg suivant vos ordres. Monsieur Bernoulli, Professeur à Bâle, ayant resolu aussi le probleme de la ligne Brachystochrone de Monsieur son frere, Professeur à Groningue, à peu pres comme Mons. Newton et moy, a proposé en même temps à son frere d'autres problemes dans les Actes de Leipzig que celuycy a aussi resolus, mais sa resolution n'a pas encor esté publiée. Il s'est trouvé que ma Methode pour l'autre probleme de Groningue de la ligne dont plusieurs points font un meme effect, est justement celle de Mons. Newton, au lieu que la Methode de Messieurs Bernouilli en estoit toute differente.
Vous nous faites un beau portrait, Monsieur, de Mad. Stillingfleet, et encor de feu Mons. Horneck qui estoit originaire du Palatinat, et j'ay connu ses parens. Les Predicateurs capables de toucher et de pousser les hommes à la veritable pieté ne sçauroient estre assez estimés: cependant il faut user de discretion dans les pratiques de devotion. Dieu nous a mis dans le monde pour agir suivant sa volonté, et non pas pour luy faire des harangues et des complimens. J'estime veritablement pieux ceux qui sont fort contents du gouvernement de Dieu et ont par consequent des grands sentimens de sa sagesse, et qui ont de l'ardeur pour faire du bien, se conformant à sa volonté autant qu'il est en leur pouvoir. Rien ne sert plus à la solide devotion que la veritable philosophie, qui fait connoistre et admirer les merveilles de Dieu, et qui en publie la gloire comme il faut. Car comment peut on aimer Dieu et le glorifier sans en connoistre la beauté? Mais le but de tout est la pratique des vertus morales pour le bien public, ou (ce qui est la même chose) pour la gloire de Dieu. Ainsi toute devotion qui ne nous propose pas quelque verité considerable sur les perfections et ouvrages de Dieu, ou qui ne tend point à produire quelque bien, est une simple ceremonie, qui ne doit servir qu'à exciter les hommes à ce qu'il y a de reel dans la pieté. Au lieu que beaucoup de devots, contents de leur façons, negligent le solide. Ainsi l'on voit qu'encor les directeurs des ames et les devots auroient besoin d'instruction et de réforme. Mais laissons en le soin à Mons. Stillingfleet et ses semblables; pour moy je suis avec zele etc. Commencée à Hanover, et expediée de Wolfenbuttel le 24 Aoust v. st. 1697.
P.S. Vous en userés de mes lettres comme il vous plaira, et vous les communiquerés à qui vous jugerés à propos.