Leibniz an Jaquelot

P. S. Hanover 28 Avril 1704

GerhardtFrench

Il me paroist fort aisé de repondre aux difficultés que vous tirés, Monsieur, de mon hypothese. Bien loin qu'elle soit contre la liberté, je crois au contraire qu'il n'y a aucun systeme, où la vraye liberté, c'est à dire la spontaneité avec choix et l'independance de l'ame de tout autre que Dieu paroisse d'avantage. Et je ne me suis attendu à rien moins qu'à ces sortes d'objections, mais la liberté d'indetermination ou de pleine indifference d'equilibre n'y sauroit avoir lieu, aussi est ce une notion chimerique, qui renverse le grand principe de la raison, et que je tiens que vous rejettés, Monsieur, comme je remarquay, ayant l'honneur de vous entretenir. Il y a tousjours une inclination plus grande dans les choses à ce qui arrivera, qu'à tout autre evenement, mais elle n'impose point de necessité. Et quoyque cette inclination prevalente serve à predeterminer l'avenir, comme en effect tout est predeterminé de cette maniere, c'est tousjours sauf la contingence dans les choses et sauf la liberté dans les Esprits: et l'harmonie preétablie ne veut pas d'avantage.

Mais venons à vos objections:

1mo. Si les idées que l'ame doit avoir avec le temps y sont toutes enveloppées dés le premier instant de sa creation, quelle liberté y pourroit il avoir dans une chose faite, à laquelle l'ame n'a concouru en façon du monde? habuit se ut merum subjectum et mere passive. Je reponds:

Quoyque les choses futures soyent enveloppées dans l'ame, elle n'en est pas moins libre, car tout l'avenir est dans l'entendement de Dieu, sans que cela leve la liberté. En second lieu les choses futures sont enveloppées dans l'ame encor moins qu'en Dieu, parce qu'elles sont dans l'ame distinctement seulement d'une façon inclinante et confuse, et non pas expressement et parfaitement comme dans les idées Divines. Et en troisieme lieu l'ame n'a point concouru sans doute à sa constitution originaire, mais elle concourra aux actions qui en naistront avec le temps. Habuit se mere ut subjectum, en recevant l'estre, sed non habebit se mere ut subjectum, imo concurret active aux actions quand elles arriveront.

2do. Je ne me souviens pas d'avoir allegué les Decrets absolus des Theologiens. Car je crois qu'il n'y en a point de Decrets en Dieu qui n'ayent leur raisons de choix, quoyqu'à nous inconnues. Vous adjoutés que la pluspart des Theologiens modernes fondent ses decrets sur sa prescience. Mais comme les objets de cette prescience dependent encor de luy, il faut recourir à la fin au choix du meilleur qu'il fait entre tous les possibles, qui est independant d'une prescience de ce qui arrivera actuellement.

3tio. Quand même (me dites vous, Monsieur) je ferois naistre les idées ou les perceptions de l'ame à l'instant qu'elles se produisent comme font les auteurs des causes occasionnelles, je ne detruirois pas moins la liberté; croyés vous donc, Monsieur, que ces auteurs la detruisent? Mais pourquoy la detruirois-je, puisque ce qui est volontaire et libre dans nos actions depend tousjours du choix, quoyque ce choix ait ces raisons preparées de tout temps, mais qui sont inclinantes et nullement necessitantes.

4o. Les mouvemens des corps, par exemple ceux de mon bras, arrivent necessairement selon moy (à ce que vous dites, Monsieur) sans qu'il soit en mon pouvoir de les changer. Où sera donc la liberté? Je reponds, que la liberté est en moy, et non pas dans les mouvemens des corps. Quelque libre que je sois, Dieu savoit tousjours ce que je choisirois, et y pouvoit accommoder les corps par avance. Je vous prie de me dire, en quoy il y ait de l'empechement, quelque idée qu'on ait de la liberté. Vous pouviés vouloir quitter la plume, qui en doute? mais Dieu savoit que vous ne le feriés pas.

5to. Je suis determiné (dites vous, Monsieur) par ce mouvement des esprits animaux tellement qu'il n'est pas en mon pouvoir de le suspendre. Supposons que je puisse les voir venir je les regarderay comme un boulet de canon qui va m'emporter. Reponse: les esprits animaux ne vous determinent pas: regarder et voir cela, ce seroit voir l'impossible. Vostre choix et jugement vous determinent. Et vostre jugement prevû de Dieu l'a fait determiner ces esprits par avance à vous obeir dans le temps.

6to. Cette idée (dites vous, Monsieur) que j'ay maintenant que je vous écris, estoit elle hier enveloppée dans mon ame à mon insçû? Ouy. Or il n'y a donc point de liberté dans une chose faite. Reponse: Ce n'estoit pas une chose faite, mais une chose à faire. Le futur est dans le passé non pas autrement que par une inclination qui estoit dans ce passé à la production du futur.

7mo. Vous demandés enfin, Monsieur, si ces esprits animaux qui vous font écrire estoient le jour auparavant determinés à faire ce qu'ils font aujourdhuy. Ouy, ils y estoient determinés, mais ce ne sont pas eux qui vous font écrire, quoyqu'ils vous aident.

Vostre conclusion est: ces deux propositions: je pense, donc je suis, Et je fais ce que je veux, donc je suis libre, sont d'une egale clarté. Ouy, Monsieur, j'y consens de tout mon coeur, et j'adjoute même que j'entends une liberté qui soit non seulement exemte de coaction, mais encor de necessité1.

P.S.

Hanover 28 Avril 1704.

J'avois oublié, Monsieur, de vous dire que mes remarques sur l'ouvrage de M. Locke, intitulé Essay concernant l'Entendement de l'homme, sont presque achevées. Il parle amplement de la liberté dans un chapitre du second livre qui agit de la puissance, et qui est un des plus prolixes et des plus subtils de son ouvrage. J'espere que ce que j'en diray ne vous deplaira pas, car l'harmonie preétablie n'y entre point. Je m'attache sur tout à vindiquer l'immaterialité de l'ame que M. Locke laisse douteuse; je justifie aussi les idées et les verités innées, en faisant voir que les verités eternelles ou necessaires ne sauroient estre prouvées par les sens, et que nous en tirons la connoissance du propre fonds de nostre entendement; l'erreur de M. Locke semblant venir de ce qu'il n'a pas assez consideré la nature des demonstrations. Je justifie aussi les Axiomes ou les Maximes dont M. Locke meprise l'usage. Je monstre encor contre le sentiment de cet auteur que l'individualité de l'homme qui le fait demeurer le même, consiste dans la durée de la substance simple ou immaterielle qui est en luy. Que l'ame n'est jamais sans pensée, qu'il n'y a point de vuide ny d'Atomes, que la matiere ou ce qui est passif, ne sauroit avoir de la pensée, à moins que Dieu n'y adjoute une substance qui pense. Et il y a une infinité d'autres points où nous sommes differens, et où je trouve qu'il affoiblit trop cette philosophie genereuse des Platoniciens (que M. des Cartes a relevée en partie) et qu'il met à sa place des sentimens qui nous abaissent et peuvent faire du tort même dans la morale. Je suis persuadé que l'intention de cet auteur habile est fort bonne, et qu'il a crû ce qu'il dit: mais je tiens que le contraire est en même temps plus conforme à la verité et plus convenable avec la religion et la bonne morale.

J'ay fait ces Remarques aux heures perdues quand j'estois en voyage, ou à Herenhausen, lorsque la Cour y estoit logée, où je ne pouvois pas vaquer à des recherches qui demandent plus d'application. Cependant l'ouvrage n'a pas laissé de croistre sous mes mains, parce que je trouvois presque dans tous les chapitres de quoy faire des animadversions, et bien plus que je n'avois crû.

Vous serés peutestre étonné, Monsieur, que de me voir écrire que j'y ay travaillé comme à un ouvrage qui ne demande gueres d'application. Mais c'est parce que j'ay tout reglé il y a long temps sur ces matieres philosophiques generales, d'une maniere que je crois demonstrative ou peu s'en faut, de sorte que je n'ay presque point besoin de nouvelles Meditations là dessus.

Ces Remarques sont en François, je les ay mises en forme de dialogue, l'un des personnages representant les sentimens de l'auteur, et l'autre les miens, ce qui m'a paru pouvoir estre un peu plus au goust d'un lecteur, que la forme seche des remarques à l'ordinaire. Le titre sera: Nouveaux Essais sur l'Entendement. Quelques personnes qui en ont veu quelque chose, me sollicitent de les faire imprimer, et même des Anglois m'ont écrit là dessus. Mais il faudroit les faire lire auparavant à une personne egalement savante en philosophie et en François et les sousmettre à sa correction. On dira que je ne devois donc point écrire en François. Mais je voy que si je mettois ces pensées en latin, elles ne seroient lues que des gens de lettres, au lieu que le livre de M. Locke, depuis qu'on l'a mis en François, se promene dans le grand monde hors de l'Angleterre. L'Anglois qui m'a écrit sur ce sujet, me presse de donner le mien au public, pendant que M. Locke est encor en vie, afin qu'il y puisse repliquer, et adjoute que ce celebre auteur estant fort agé, on ne doit point trop tarder. J'espere qu'il ne se plaindra pas de moy, car je l'estime veritablement, et j'en donne des marques dans les occasions, et même c'est parce que je l'estime que je crois qu'il vaut la peine que j'ay prise.

Le meilleur seroit apparemment de faire imprimer ce livre en Hollande, comme la version Françoise de M. Locke y a esté imprimée, et je n'en pretendois qu'un nombre considerable d'exemplaires, parce qu'il m'en faudroit beaucoup pour un grand nombre de personnes de ma connoissance en plusieurs endroits.

Je vous demande pardon, Monsieur, de ce détail, où vous ne vous interessés gueres, si ce n'est parce que vous estés assez obligeant pour me donner conseil là dessus.

P.S.

Hanover 29 Avril 1704.

Si l'auteur de l'Adresse au Roy de Prusse y menace, c'est un fat qui même merite punition. Mais on croit qu'il n'est point sujet de Sa Majesté. Cependant l'imprudence ou la malice de cet homme ne donne point de droit à celuy qui l'a voulu refuter d'attaquer tout le parti, et dire bien des duretés et des choses peu convenables avec la douceur qui est de saison quand on veut negotier sincerement la paix. C'est plustost faire tout ce qu'il faut pour renouveller les anciennes querelles, et tout ce que cet auteur souhaite peutestre. Et on a trompé M. l'Eveque en luy parlant de la modestie de cette refutation. Au besoin je pourrois marquer au doigt les endroits qui n'y devoient point estre à mon avis. On pouvoit dire à cet Auteur qu'on refutoit: vous estes un imprudent ou un malicieux, vous n'avés point de charge de vos Eglises de parler comme vous faites. Ainsi autant en emporte le vent: On ne s'y arreste pas, et la refutation que vous merités, c'est de blamer vostre conduite, et de tacher de vous decouvrir pour vous punir. Et il est tres seur, que si sous pretexte de refuter quelque auteur particulier sans aveu, on veut renouveller les aigreurs par rapport au general, les esprits seront irrités de nouveau, et une dureté attirera l'autre. Ainsi il est à souhaiter que Sa Majesté fasse defendre l'impression de tous les livres sur ce sujet qui se publient sans censures, et ne fasse point donner la licence de l'impression qu'à ceux qui paroissent tres propres à but qu'on a. Le premier Theologien de Saxe est homme de merite et de jugement et de mes anciens amis, et je suis asseuré qu'il desapprouvera tous les écrits de son costé, où il y aura la moindre indiscretion. Et je trouveray peutestre l'occasion de luy en insinuer quelque chose.

  1. 1Das Bisherige von Leibnizens Antwort ist ohne Ort und Datum.