Leibniz an Arnauld
Septembr. 1687
Comme je feray tousjours grand cas de vostre jugement, lorsque vous pouvés vous instruire de ce dont il s'agit, je veux faire icy un effort pour tacher d'obtenir que les positions que je tiens importantes et presqu'asseurées, vous paroissent si non certaines, au moins soutenables. Car il ne me semble point difficile de repondre aux doutes qui vous restent, et qui à mon avis ne viennent que de ce qu'une personne prevenue et distraite d'ailleurs, quelque habile qu'elle soit, a bien de la peine à entrer d'abord dans une pensée nouvelle, sur une maniere abstraite des sens, où ny figures, ny modelles, ny imaginations nous peuvent secourir.
J'avois dit, que l'ame exprimant naturellement tout l'univers en certain sens, et selon le rapport que les autres corps ont au sien, et par consequent exprimant plus immediatement ce qui appartient aux parties de son corps, doit en vertu des lois du rapport, qui luy sont essentielles, exprimer particulierement quelques mouvemens extraordinaires des parties de son corps; ce qui arrive lorsqu'elle en sent la douleur. A quoy vous repondés que vous n'avés point d'idée claire de ce que j'entends par le mot d'exprimer; si j'entends par là une pensée, vous ne demeurés pas d'accord que l'ame a plus de pensée et de connoissance du mouvement de la lymphe dans les vaisseaux lymphatiques que des Satellites de Saturne; mais si j'entends quelque autre chose, vous ne sçavés (dites vous) ce que c'est, et par consequent (supposé que je ne puisse point l'expliquer distinctement) ce terme ne servira de rien pour faire connoistre comment l'ame peut se donner le sentiment de la douleur, puisqu'il faudroit pour cela (à ce que vous voulés) qu'elle connust déja qu'on me pique, au lieu qu'elle n'a cette connoissance que par la douleur qu'elle ressent. Pour répondre à cela, j'expliqueray ce terme que vous jugés obscur, et je l'appliqueray à la difficulté que vous avés faite. Une chose exprime une autre (dans mon langage) lorsqu'il y a un rapport constant et reglé entre ce qui se peut dire de l'une et de l'autre. C'est ainsi qu'une projection de perspective exprime son geometral. L'expression est commune à toutes les formes, et c'est un genre dont la perception naturelle, le sentiment animal, et la connoissance intellectuelle sont des especes. Dans la perception naturelle et dans le sentiment il suffit que ce qui est divisible et materiel, et se trouve dispersé en plusieurs estres, soit exprimé ou representé dans un seul estre indivisible, ou dans la substance qui est douée d'une veritable unité. On ne peut point douter de la possibilité d'une belle representation de plusieurs choses dans une seule, puisque notre ame nous en fournit un exemple. Mais cette representation est accompagnée de conscience dans l'ame raisonnable, et c'est alors qu'on l'appelle pensée. Or cette expression arrive par tout, parceque toutes les substances sympathisent avec toutes les autres et reçoivent quelque changement proportionnel, répondant au moindre changement qui arrive dans tout l'univers, quoyque ce changement soit plus ou moins notable, à mesure que les autres corps ou leur actions ont plus ou moins de rapport au nostre. C'est de quoy je crois que M. des Cartes seroit demeuré d'accord luy même, car il accorderoit sans doute, qu'à cause de la continuité et divisibilité de toute la matiere, le moindre mouvement étend son effect sur les corps voisins, et par consequent de voisin à voisin à l'infini, mais diminué à proportion; ainsi nostre corps doit estre affecté en quelque sorte par les changemens de tous les autres. Or à tous les mouvemens de nostre corps repondent certaines perceptions ou pensées, plus ou moins confuses de nostre ame, donc l'ame aussi aura quelque pensée de tous les mouvemens de l'univers, et selon moy toute autre ame ou substance en aura quelque perception ou expression. Il est vray que nous ne nous appercevons pas distinctement de tous les mouvemens de nostre corps, comme par exemple de celuy de la lymphe, mais (pour me servir d'un exemple que j'ay déja employé) c'est comme il faut bien que j'aye quelque perception du mouvement de chaque vague du rivage, à fin de me pouvoir appercevoir de ce qui resulte de leur assemblage, sçavoir de ce grand bruit qu'on entend proche de la mer; ainsi nous sentons aussi quelque resultat confus de tous les mouvemens qui se passent en nous, mais estant accoustumés à ce mouvement interne, nous ne nous en appercevons distinctement et avec reflexion, que lorsqu'il y a une alteration considerable, comme dans les commencemens des maladies. Et il seroit à souhaiter que les medecins s'attachassent à distinguer plus exactement ces sortes de sentimens confus que nous avons de nostre corps. Or puisque nous ne nous appercevons des autres corps, que par le rapport qu'ils ont au nostre, j'ay eu raison de dire, que l'ame exprime mieux ce qui appartient à nostre corps, aussi ne connoist on les satellites de Saturne ou de Jupiter que suivant un mouvement qui se fait dans nos yeux. Je croy, qu'en tout cecy un Cartesien sera de mon sentiment, excepté que je suppose qu'il y a à l'entour de nous d'autres ames que la nostre, à qui j'attribue une expression ou perception inferieure à la pensée, au lieu que les Cartesiens refusent le sentiment aux bestes et n'admettent point de forme substantielle hors de l'homme; ce qui ne fait rien à la question que nous traitons icy de la cause de la douleur. Il s'agit donc maintenant de sçavoir comment l'ame s'apperçoit des mouvemens de son corps, puisqu'on ne voit pas moyen d'expliquer, par quels canaux l'action d'une masse estendue passe sur un estre indivisible. Les Cartesiens ordinaires avouent de ne pouvoir rendre raison de cette union; les auteurs de l'hypothese des causes occasionnelles croyent que c'est nodus vindice dignus, cui Deus ex machina intervenire debeat; pour moy je l'explique d'une maniere naturelle. Par la notion de la substance ou de l'estre accompli en general, qui porte que tousjours son estat present est une suite naturelle de son estat precedent, il s'ensuit que la nature de chaque substance singuliere et par consequent de toute ame est d'exprimer l'univers; elle a esté d'abord créée de telle sorte qu'en vertu des propres loix de sa nature il luy doit arriver de s'accorder avec ce qui se passe dans les corps, et particulierement dans le sien, il ne faut donc pas s'etonner qu'il luy appartient de se representer la piqueure, lorsqu'elle arrive à son corps. Et pour achever de m'expliquer sur cette matiere, soyent:
Estat des corps au moment A Estat de l'ame au moment A
Estat des corps au moment suivant B [piqueure]. Estat de l'ame au moment B [douleur].
Comme donc l'estat des corps au moment B suit de l'estat des corps au moment A, de même B estat de l'ame est une suite d'A, estat precedent de la même ame, suivant la notion de la substance en general. Or les estats de l'ame sont naturellement et essentiellement des expressions des estats repondans du monde, et particulierement des corps qui leur sont alors propres; donc puisque la piqueure fait une partie de l'estat du corps au moment B, la representation ou expression de la piqueure, qui est la douleur, fera aussi une partie de l'estat de l'ame au moment B; car comme un mouvement suit d'un autre mouvement, de même une representation suit d'une autre representation dans une substance dont la nature est d'estre representative. Ainsi il faut bien que l'ame s'apperçoive de la piqueure, lorsque les loix du rapport demandent qu'elle exprime plus distinctement un changement plus notable des parties de son corps. Il est vray que l'ame ne s'apperçoit pas tousjours distinctement des causes de la piqueure et de sa douleur future, lorsqu'elles sont encor cachées dans la representation de l'estat A, comme lorsqu'on dort ou qu'autrement on ne voit pas approcher l'épingle, mais c'est parce que les mouvemens de l'épingle font trop peu d'impression alors, et quoyque nous soyons déja affectés en quelque sorte de tous ces mouvemens et les representations dans nostre ame, et qu'ainsi nous ayons en nous la representation ou expression des causes de la piqueure, et par consequent la cause de la representation de la même piqueure, c'est à dire la cause de la douleur; nous ne les sçaurions démêler de tant d'autres pensées et mouvemens que lorsqu'ils deviennent considerables. Nostre ame ne fait reflexion que sur les phenomenes plus singuliers, qui se distinguent des autres, ne pensant distinctement à aucuns, lorsqu'elle pense également à tous. Apres cela je ne sçaurois deviner, en quoy on puisse plus trouver la moindre ombre de difficulté, à moins que de nier que Dieu puisse créer des substances qui soyent d'abord faites en sorte qu'il leur arrive en vertu de leur propre nature de s'accorder dans la suite avec les phenoménes de tous les autres. Or il n'y a point d'apparence de nier cette possibilité, et puisque nous voyons que des Mathematiciens representent les mouvemens des cieux dans une machine (comme lorsque
Jura poli rerumque fidem legesque deorum
Cuncta Syracusius transtulit arte senex,
ce que nous pouvons bien mieux faire aujourd'huy qu'Archimede ne pouvoit de son temps), pourquoy Dieu qui les surpasse infiniment ne pourrat-il pas d'abord créer des substances representatives en sorte qu'elles expriment par leurs propres loix suivant le changement naturel de leurs pensées ou representations tout ce qui doit arriver à tout corps, ce qui me paroist non seulement facile à concevoir, mais encor digne de Dieu et de la beauté de l'univers, et en quelque façon necessaire, toutes les substances devant avoir une harmonie et liaison entre elles, et toutes devant exprimer en elles le même univers, et la cause universelle qui est la volonté de leur createur, et les decrets ou loix qu'il a establies pour faire qu'elles s'accommodent entre elles le mieux qu'il se peut. Aussi cette correspondance mutuelle des differentes substances (qui ne sçauroient agir l'une sur l'autre à parler dans la rigueur metaphysique, et s'accordent neantmoins comme si l'une agissoit sur l'autre) est une des plus fortes preuves de l'existence de Dieu ou d'une cause commune que chaque effect doit tousjours exprimer suivant son point de veue et sa capacité. Autrement les phenomenes des esprits differens ne s'entraccorderoient point, et il y auroit autant de systemes que de substances; ou bien ce seroit un pur hazard, s'ils s'accordoient quelques fois. Toute la notion que nous avons du temps et de l'espace est fondée sur cet accord, mais je n'aurois jamais fait, si je devois expliquer à fonds tout ce qui est lié avec nostre sujet. Cependant j'ay mieux aimé d'estre prolixe que de ne me pas exprimer assez.
Pour passer à vos autres doutes, je croy maintenant, que vous verrés, Monsieur, comment je l'entends, quand je dis qu'une substance corporelle se donne son mouvement elle même ou plustost ce qu'il y a de reel dans le mouvement à chaque moment, c'est à dire la force derivative, dont il est une suite; puisque tout estat precedent d'une substance est une suite de son estat precedent. Il est vray qu'un corps qui n'a point de mouvement
ne s'en peut pas donner; mais je tiens qu'il n'y a point de tel corps2. Vous me dirés que Dieu peut reduire un corps à l'estat d'un parfait repos, mais je reponds que Dieu le peut aussi reduire à rien, et que ce corps destitué d'action et de passion n'a garde de renfermer une substance, ou au moins il suffit que je declare, que si jamais Dieu reduit quelque corps à un parfait repos, ce qui ne se sçauroit faire que par miracle, il faudra un nouveau miracle pour luy rendre quelque mouvement. Vous voyés aussi que mon opinion confirme plustost qu'elle ne detruit la preuve du premier moteur. Il faut tousjours rendre raison du commencement du mouvement et de ses loix et de l'accord des mouvemens entre eux; ce qu'on ne sçauroit faire sans recourir à Dieu. Au reste ma main se remue non pas à cause que je le veux, car j'ay beau vouloir qu'une montagne se remue, si je n'ay une foy miraculeuse, il ne s'en fera rien; mais parce que je ne le pourrois vouloir avec succés, si ce n'estoit justement dans le moment que les ressorts de la main se vont debander comme il faut pour cet effect; ce qui se fait d'autant plus que mes passions s'accordent avec les mouvemens de mon corps. L'un accompagne tousjours l'autre en vertu de la correspondance establie cy dessus, mais chacun a sa cause immediate chez soy.
Je viens à l'article des Formes ou Ames que je tiens indivisibles et indestructibles. Je ne suis pas le premier de cette opinion. Parmenide (dont Platon parle avec veneration) aussi bien que Melisse a soutenu qu'il n'y avoit point de generation ny corruption qu'en apparence; Aristote le temoigne livre 3. du ciel chap. 2. Et l'auteur du 1. libre de Diaeta qu'on attribue à Hippocrate dit expressement qu'un animal ne sçauroit estre engendré tout de nouveau, ny détruit tout à fait. Albert le Grand et Jean Bacon semblent avoir crû, que les formes substantielles estoient déja cachées dans la matiere de tout temps; Fernel les fait descendre du ciel, pour ne rien dire de ceux qui les detachent de l'ame du monde. Ils ont tous veu une partie de la verité, mais ils ne l'ont point developpée; plusieurs ont cru la transmigration, d'autres la traduction des ames, au lieu de s'aviser de la transmigration et transformant d'un animal déja formé. D'autres ne pouvant expliquer autrement l'origine des formes, ont accordé qu'elles commencent par une veritable creation, et au lieu que je n'admets cette creation dans la suite des temps qu'à l'égard de l'ame raisonnable, et tiens que toutes les formes qui ne pensent point ont esté créées avec le monde, ils croyent que cette creation arrive tous les jours quand le moindre vers est engendré. Philopone, ancien interprete d'Aristote dans son livre contre Proclus, et Gabriel Biel semblent avoir esté de cette opinion. Il me semble que S. Thomas tient l'ame des bestes pour indivisible. Et nos Cartesiens vont bien plus loin, puisqu'ils soutiennent que toute ame et forme substantielle veritable doit estre indestructible et ingenerable. C'est pour cela qu'ils la refusent aux bestes, bien que M. des Cartes dans une lettre à M. Morus temoigne de ne vouloir pas asseurer qu'elles n'en ont point. Et puisqu'on ne se formalise point de ceux qui introduisent des Atomes tousjours subsistans, pourquoy trouverat-on estrange qu'on dise autant des ames à qui l'indivisibilité convient par leur nature, d'autant qu'en joignant le sentiment des Cartesiens touchant la substance et l'ame avec celuy de toute la terre touchant l'ame des bestes, cela s'ensuit necessairement. Il sera difficile d'arracher au genre humain cette opinion receue tousjours et par tout, et catholique s'il en fut jamais, que les bestes ont du sentiment. Or supposant qu'elle est veritable, ce que je tiens touchant ces ames n'est pas seulement necessaire suivant les Cartesiens, mais encor important pour la morale et la religion, à fin de detruire une opinion dangereuse, pour la quelle plusieurs personnes d'esprit ont du penchant et que les philosophes Italiens, sectateurs d'Averroes, avoient repandue dans le monde, sçavoir que les ames particulieres retournent à l'ame du Monde lorsqu'un animal meurt, ce qui repugne à mes demonstrations de la nature de la substance individuelle, et ne sçauroit estre conçu distinctement; toute substance individuelle devant tousjours subsister à part, quand elle a une fois commencé d'estre. C'est pourquoy les verités que j'avance sont assez importantes, et tous ceux qui reconnoissent les ames des bestes les devant approuver, les autres au moins ne les doivent pas trouver estranges.
Mais pour venir à vos doutes sur cette indestructibilité,
1. j'avois soutenu qu'il faut admettre dans les corps quelque chose qui soit veritablement un seul estre, la matiere ou masse estendue en elle même n'estant jamais que plura Entia, comme S. Augustin a fort bien remarqué apres Platon. Or j'infere qu'il n'y a pas plusieurs estres là où il n'y a pas un, qui soit veritablement un estre, et que toute multitude suppose l'unité. A quoy vous repliqués en plusieurs façons; mais c'est sans toucher à l'argument en luy même, qui est hors de prise, en vous servant seulement des objections ad hominem et des inconveniens, et en tachant de faire voir que ce que je dis ne suffit pas à resoudre la difficulté. Et d'abord vous vous étonnés, Monsieur, comment je puis me servir de cette raison, qui auroit esté apparente chez Monsieur Cordemoy qui compose tout d'atomes, mais qui doit estre necessairement fausse selon moy (à ce que vous jugés), puisque hors les corps animés qui ne font pas la cent mille-millieme partie des autres, il faut necessairement que tous les autres soyent plura Entia, et qu'ainsi la difficulté revient. Mais c'est par là que je voy, Monsieur, que je ne me suis pas encor bien expliqué pour vous faire entrer dans mon hypothese. Car outre que je ne me souviens pas d'avoir dit, qu'il n'y a point de forme substantielle hors les ames, je suis bien éloigné du sentiment, qui dit que les corps animés ne sont qu'une petite partie des autres. Car je croy plustost que tout est plein de corps animés, et chez moy il y a sans comparaison plus d'ames, qu'il n'y a d'atomes chez M. Cordemoy, qui en fait le nombre fini, au lieu que je tiens que le nombre des ames, ou au moins des formes est tout à fait infini, et que la matiere estant divisible sans fin, on n'y peut assigner aucune partie si petite, où il n'y ait dedans des corps animés, ou au moins doués d'une Entelechie primitive ou (si vous permettés qu'on se serve si generalement du nom de vie) d'un principe vital, c'est à dire des substances corporelles, dont on pourra dire en general de toutes, qu'elles sont vivantes.
2. Quant à cette autre difficulté que vous faites, Monsieur, scavoir que l'ame jointe à la matiere n'en fait pas un estre veritablement un, puisque la matiere n'est pas veritablement une en elle même, et que l'ame, à ce que vous jugés, ne luy donne qu'une denomination extrinseque, je reponds que c'est la substance animée à qui cette matiere appartient, qui est veritablement un estre, et la matiere prise pour la masse en elle même n'est qu'un pur phenomene ou apparence bien fondée, comme encor l'espace et
le temps. Elle n'a pas même des qualités precises et arrestées qui la puissent faire passer pour un estre determiné, comme j'ay déja insinué dans ma precedente; puisque la figure même qui est de l'essence d'une masse etendue terminée, n'est jamais exacte et determinée à la rigueur dans la nature, à cause de la division actuelle à l'infini des parties de la matiere. Il n'y a jamais ny globe sans inegalités, ny droite sans courbures entremeslées, ny courbe d'une certaine nature finie, sans melange de quelque autre, et cela dans les petites parties comme dans les grandes, ce qui fait que la figure bien loin d'estre constitutive des corps, n'est pas seulement une qualité entierement reelle et determinée hors de la pensée, et on ne pourra jamais assigner à quelque corps une certaine surface precise, comme on pourroit faire, s'il y avoit des Atomes. Et je puis dire la même chose de la grandeur et du mouvement, scavoir que ces qualités ou prédicats tiennent du phenomene comme les couleurs et les sons, et quoyqu'ils enferment plus de connoissance distincte, ils ne peuvent pas soutenir non plus la derniere analyse, et par consequent la masse etendue considerée sans les Entelechies, ne consistant qu'en ces qualités, n'est pas la substance corporelle, mais un phenomene tout pur comme l'arc en ciel; aussi les philosophes ont reconnu que c'est la forme qui donne l'estre determiné à la matiere, et ceux qui ne prennent pas garde à cela ne sortiront jamais du labyrinthe de compositione continui, s'ils y entrent une fois. Il n'y a que les substances indivisibles et leur differens estats qui soyent absolument reels. C'est ce que Parmenide et Platon et d'autres anciens ont bien reconnu. Au reste j'accorde qu'on peut donner le nom d'un à un assemblage de corps inanimés quoyqu'aucune forme substantielle ne les lie, comme je puis dire: voilà un arc en ciel, voilà un troupeau; mais c'est une unité de phenomene ou de pensée qui ne suffit pas pour ce qu'il y a de reel dans les phenomenes. [que3 si on prend pour matiere de la substance corporelle non pas la masse sans formes, mais une matiere seconde, qui est la multitude des substances dont la masse est celle du corps en entier, on peut dire que ces substances sont des parties de cette matiere, comme celles qui entrent dans nostre corps, en font la partie, car comme nostre corps est la matiere, et l'ame est la forme de nostre substance, il en est de même des autres substances corporelles. Et je n'y trouve pas plus de difficulté qu'à l'égard de l'homme, où l'on demeure d'accord de tout cela. Les difficultés qu'on se fait en ces matieres viennent entre autres, qu'on n'a pas communement une notion assez distincte du tout et de la partie, qui dans le fonds n'est autre chose qu'un requisit immediat du tout, et en quelque façon homogene. Ainsi des parties peuvent constituer un tout, soit qu'il ait ou qu'il n'ait point une unité veritable. Il est vray que le tout qui a une veritable unité, peut demeurer le même individu à la rigueur, bien qu'il perde ou gagne des parties, comme nous experimentons en nous mêmes; ainsi les parties ne sont des requisits immediats que pro tempore. Mais si on entendoit par le terme de matiere quelque chose qui soit tousjours essentiel à la même substance, on pourroit au sens de quelques Scholastiques entendre par là la puissance passive primitive d'une substance, et en ce sens la matiere ne seroit point étendue ny divisible, bien qu'elle seroit le principe de la divisibilité du de ce qui en revient à la substance. Mais je ne veux pas disputer de l'usage des termes.]
3. Vous objectés que je n'admets point de formes substantielles que dans le corps animé (ce que je ne me souviens pourtant pas d'avoir dit); or tous les corps organisés estant plura entia, par consequent les formes ou ames bien loin d'en faire un estre, demandent plustost plusieurs estres à fin que les corps puissent estre animés. Je reponds que supposant qu'il y a une ame ou Entelechie dans les bestes ou autres substances corporelles, il en faut raisonner en ce point comme nous raisonnons tous de l'homme, qui est un estre doué d'une véritable unité, que son ame luy donne, non obstant que la masse de son corps est divisée en organes, vases, humeurs, espirits; et que les parties sont pleines sans doute d'une infinité d'autres substances corporelles douées de leur propres Entelechies. Comme cette 3me objection convient en substance avec la precedente, cette solution y servira aussi.
4. Vous jugés que c'est sans fondement, qu'on donne une ame aux bestes, et vous croyés que s'il y en avoit, elle seroit un esprit, c'est à dire une substance qui pense, puisque nous ne connoissons que les corps et les esprits, et n'avons aucune idée d'une autre substance. Or de dire qu'une huistre pense, qu'un vers pense, c'est ce qu'on a peine à croire. Cette objection regarde egalement tous ceux qui ne sont pas Cartesiens; mais outre qu'il faut croire, que ce n'est pas tout à fait sans raison, que tout le genre humain a tousjours donné dans l'opinion qu'il a du sentiment des bestes, je croy d'avoir fait voir que toute substance est indivisible, et que par consequent toute substance corporelle doit avoir une ame ou au moins une Entelechie qui ait de l'analogie avec l'ame, puisqu'autrement les corps ne seroient que des phenomenes.
D'asseurer que toute substance qui n'est pas divisible (c'est à dire selon moy toute substance en general) est un esprit et doit penser, cela me paroist sans comparaison plus hardi et plus destitué de fondement que la conservation des formes. Nous ne connoissons que cinq sens et un certain nombre de metaux, en doit on conclure qu'il n'y a point d'autres dans le monde? Il y a bien plus d'apparence que la nature qui aime la varieté a produit d'autres formes que celles qui pensent. Si je puis prouver qu'il n'y a point d'autres figures du second degré que les sections coniques, c'est parce que j'ay une idée distincte de ces lignes, qui me donne moyen de venir à une exacte division; mais comme nous n'avons point d'idée distincte de la pensée, et ne pouvons pas demonstrer que la notion d'une substance indivisible est la même avec celle d'une substance qui pense, nous n'avons point de sujet de l'asseurer. Je demeure d'accord que l'idée que nous avons de la pensée est claire, mais tout ce qui est clair n'est pas distinct. Ce n'est que par le sentiment interieur, que nous connoissons la pensée (comme le P. Malebranche a déja remarqué); mais on ne peut connoistre par sentiment que les choses qu'on a experimentées; et comme nous n'avons pas experimenté les fonctions des autres formes, il ne faut pas s'estonner que nous n'en avons point d'idée claire, car nous n'en devrions point avoir, quand mêmes il seroit accordé qu'il y a de ces formes. C'est un abus de vouloir employer les idées confuses, quelques claires qu'elles soyent, à prouver que quelque chose ne peut estre. Et quand je ne regarde que les idées distinctes, il me semble qu'on peut concevoir que les phenomenes divisibles ou de plusieurs estres peuvent estre exprimés ou representés dans un seul estre indivisible, et cela suffit pour concevoir une perception, sans qu'il soit necessaire d'attacher la pensée ou la reflexion à cette representation. Je souhaitterois de pouvoir expliquer les differences ou degrés des autres expressions immaterielles qui sont sans pensée, à fin de distinguer les substances corporelles ou vivantes d'avec les animaux, autant qu'on les peut distinguer; mais je n'ay pas assez medité là dessus, ny assez examiné la nature pour pouvoir juger des formes par la comparaison de leur organes et operations. Monsieur Malpighi fondé sur des analogies fort considerables de l'anatomie, a beaucoup de penchant à croire que les plantes peuvent estre comprises sous le même genre avec les animaux, et sont des animaux imparfaits.
5. Il ne reste maintenant que de satisfaire aux inconveniens, que vous allegués, Monsieur, contre l'indestructibilité des formes substantielles; et je m'étonne d'abord que vous la trouvés étrange et insoutenable, car suivant vos propres sentimens tous ceux qui donnent aux bestes une ame et du sentiment doivent soutenir cette indestructibilité. Ces inconveniens pretendus ne sont que des prejugés d'imagination qui peuvent arrester le vulgaire, mais qui ne peuvent rien sur les esprits capables de meditation. Aussi crois-je qu'il sera aisé de vous satisfaire là dessus. Ceux qui conçoivent qu'il y a quasi une infinité de petits animaux dans la moindre goutte d'eau, comme les experiences de M. Leewenhoeck ont fait connoistre, et qui ne trouvent pas étrange que la matiere soit remplie par tout de substances animées, ne trouveront pas étrange non plus, qu'il y ait quelque chose d'animé dans les cendres mêmes et que le feu peut transformer un animal et le reduire en petit, au lieu de le detruire entierement. Ce qu'on peut dire d'une chenille ou vers à soye, se peut dire de cent ou de mille; mais il ne s'ensuit pas que nous devrions voir renaistre des vers à soye des cendres. Ce n'est peutestre pas l'ordre de la nature. Je sçay que plusieurs asseurent que les vertus seminales restent tellement dans les cendres, que les plantes en peuvent renaistre, mais je ne veux pas me servir d'experiences douteuses. Si ces petits corps organisés enveloppés par une maniere de contraction d'un plus grand qui vient d'estre corrompu, sont tout à fait (ce semble) hors de la ligne de la generation, ou s'ils peuvent revenir sur le theatre en leur temps, c'est ce que je ne sçaurois determiner. Ce sont là des decrets de la nature, où les hommes doivent reconnoistre leur ignorance.
6. Ce n'est qu'en apparence et suivant l'imagination que la difficulté est plus grande à l'égard des animaux plus grands qu'on voit ne naistre que de l'alliance de deux sexes, ce qui apparemment n'est pas moins veritable des moindres insectes. J'ay appris depuis quelque temps que M. Leewenhoeck a des sentimens assez approchans des miens, en ce qu'il soutient que même les plus grands animaux naissent par une maniere de transformation; je n'ose ny approuver ny rejetter le detail de son opinion, mais je la tiens tres veritable en general, et Mons. Swammerdam, autre grand observateur et Anatomiste, témoigne assez qu'il y avoit aussi du penchant. Or les jugemens de ces Messieurs là valent ceux de bien d'autres en ces matieres. Il est vray que je ne remarque pas qu'ils ayent poussé leur opinion jusqu'à dire que la corruption et la mort elle même est aussi une transformation à l'égard des vivans destitués d'ame raisonnable, comme je le tiens; mais je crois, que s'ils s'estoient avisés de ce sentiment, ils ne l'auroient pas trouvé absurde, et il n'est rien de si naturel que de croire que ce qui ne commence point, ne perit pas non plus. Et quand on reconnoist que toutes les generations ne sont que des augmentations et developpemens d'un animal déja formé, on se persuadera aisément, que la corruption ou la mort n'est autre chose que la diminution et enveloppement d'un animal qui ne laisse pas de subsister et de demeurer vivant et organisé. Il est vray qu'il n'est pas si aisé de le rendre croyable par des experiences particulieres comme à l'égard de la generation, mais on en voit la raison: c'est parceque la generation avance d'une maniere naturelle et peu à peu, ce qui nous donne le loisir d'observer, mais la mort mene trop en arriere, per saltum, et retourne d'abord à des parties trop petites pour nous, parcequ'elle se fait ordinairement d'une maniere trop violente, ce qui nous empeche de nous appercevoir du détail de cette retrogradation; cependant le sommeil qui est une image de la mort, les Ecstases, l'ensevelissement d'un vers à soye dans sa coque, qui peut passer pour une mort, la ressuscitation des mouches noyées avancée par le moyen de quelque poudre seche dont on les couvre (au lieu qu'elles demeureroient mortes tout de bon, si on les laissoit sans secours), et celle des hirondelles qui prennent leurs quartiers d'hyver dans les roseaux et qu'on trouve sans apparence de vie; les experiences des hommes morts de froid, noyés ou estranglés, qu'on a fait revenir, sur quoy un homme de jugement a fait il n'y a pas long temps un traité en Allemand, où apres avoir rapporté des exemples, même de sa connoissance, il exhorte ceux qui se trouvent là où il y a de telles personnes, de faire plus d'efforts que de coustume pour les remettre, et en prescrit la methode; toutes ces choses peuvent confirmer mon sentiment que ces estats differens ne different que du plus et du moins, et si on n'a pas le moyen de practiquer des ressuscitations en d'autres genres de morts, c'est ou qu'on ne sçait pas ce qu'il faudroit faire, ou que quand on le sçauroit, nos mains, nos instrumens et nos remedes n'y peuvent arriver, sur tout quand la dissolution va d'abord à des parties trop petites. Il ne faut donc pas s'arrester aux notions que le vulgaire peut avoir de la mort ou de la vie, lorsqu'on a et des analogies et qui plus est, des argumens solides, qui prouvent le contraire. Car je croy d'avoir assez fait voir qu'il y doit avoir des Entelechies s'il y a des substances corporelles; et quand on accorde ces Entelechies ou ces ames, on en doit reconnoistre l'ingenerabilité et indestructibilité; apres quoy il est sans comparaison plus raisonnable de concevoir les transformations des corps animés que de s'imaginer le passage des ames d'un corps à un autre, dont la persuasion tres ancienne ne vient apparemment que de la transformation mal entendue. De dire que les ames des bestes demeurent sans corps, ou qu'elles demeurent cachées dans un corps qui n'est pas organisé, tout cela ne paroist pas si naturel. Si l'animal fait par la contraction du corps du belier qu'Abraham immola au lieu d'Isaac, doit estre appellé un belier, c'est une question de nom, à peu pres comme seroit la question, si un papillon peut estre appellé un vers à soye. La difficulté que vous trouvés, Monsieur, à l'égard de ce belier reduit en cendres, ne vient que de ce que je ne m'estois pas assez expliqué, car vous supposés qu'il ne reste point de corps organisé dans ces cendres, ce qui vous donne droit de dire, que ce seroit une chose monstrueuse, que cette infinité d'ames sans corps organisés, au lieu que je suppose que naturellement il n'y a point d'ame sans corps animé, et point de corps animé sans organes; et n'y cendres ny autres masses ne me paroissent incapables de contenir des corps organisés.
Pour ce qui est des Esprits, c'est à dire des substances qui pensent, qui sont capables de connoistre Dieu et de decouvrir des verités eternelles, je tiens que Dieu les gouverne suivant des loix differentes de celles dont il gouverne le reste des substances. Car toutes les formes des substances exprimant tout l'univers, on peut dire que les substances brutes expriment plustost le monde que Dieu, mais que les Esprits expriment plustost Dieu que le monde. Aussi Dieu gouverne les substances brutes suivant les loix materielles de la force ou des communications du mouvement, mais les Esprits suivant les loix spirituelles de la Justice, dont les autres sont incapables. Et c'est pour cela que les substances brutes se peuvent appeller materielles, parceque l'oeconomie que Dieu observe à leur égard, est celle d'un ouvrier ou Machiniste; mais à l'égard des esprits, Dieu fait la fonction de Prince ou de Legislateur, qui est infiniment plus relevée. Et Dieu n'estant à l'egard de ces substances materielles, que ce qu'il est à l'égard de tout, sçavoir l'auteur general des estres, il prend un autre personnage à l'égard des esprits qui le fait concevoir revestu de volonté et de qualités morales, puisqu'il est luy même un esprit, et comme un d'entre nous, jusqu'à entrer avec nous dans une liaison de societé dont il est le chef. Et c'est cette societé ou Republique generale des Esprits sous ce souverain Monarque, qui est la plus noble partie de l'univers, composée d'autant de petits Dieux sous ce grand Dieu. Car on peut dire que les esprits creés ne different de Dieu que de plus à moins, du fini à l'infini. Et on peut asseurer veritablement, que tout l'univers n'a esté fait que pour contribuer à l'ornement et au bonheur de cette cité de Dieu. C'est pourquoy tout est disposé en sorte que les loix de la force ou les loix purement materielles conspirent dans tout l'univers à executer les loix de la justice ou de l'amour, que rien ne sçauroit nuire aux ames qui sont dans la main de Dieu, et que tout doit reussir au plus grand bien de ceux qui l'aiment. C'est pourquoy les esprits devant garder leur personnage et leur qualités morales, à fin que la cité de Dieu ne perde aucune personne, il faut qu'ils conservent particulierement une maniere de reminiscence ou conscience, ou le pouvoir de sçavoir ce qu'ils sont, d'où depend toute leur moralité, peines et chastimens, et par consequent il faut qu'ils soyent exemts de ces revolutions de l'univers qui les rendroient tout à fait méconnoissables à eux mêmes, et en feroient moralement parlant une autre personne. Au lieu qu'il suffit, que les substances brutes demeurent seulement le même individu dans la rigueur metaphysique, bien qu'ils soyent assujettis à tous les changemens imaginables, puisqu'aussi bien ils sont sans conscience ou reflexion. Quant au detail de l'estat de l'ame humaine apres la mort, et comment elle est exemte du bouleversement des choses, il n'y a que la revelation qui nous en puisse instruire particulierement; la jurisdiction de la raison ne s'étend pas si loin. On me fera peutestre une objection sur ce que je tiens que Dieu a donné des ames à toutes les machines naturelles qui en estoient capables, parce que les ames ne s'entrempechant point, et ne tenant point de place, il est possible de leur en donner d'autant qu'il y a plus de perfection d'en avoir et que Dieu fait tout de la maniere la plus parfaite qui est possible; et non magis datur vacuum formarum quam corporum. On pourroit donc dire par la même raison que Dieu devoit aussi donner des ames raisonnables ou capables de reflexion à toutes les substances animées. Mais je reponds, que les loix superieures à celles de la nature materielle, sçavoir les loix de la justice, s'y opposent, puisque l'ordre de l'univers n'auroit pas permis, que la justice eût pû estre observée à l'egard de toutes, il falloit donc faire qu'au moins il ne leur pût arriver aucune injustice; c'est pourquoy elles ont esté faites incapables de reflexion ou de conscience, et par consequent insusceptibles de bonheur et de malheur.
Enfin pour ramasser mes pensées en peu de mots: je tiens que toute substance renferme dans son estat present tous ses estats passés et à venir et exprime même tout l'univers suivant son point de veue, rien estant si éloigné de l'autre qu'il n'ait commerce avec luy; et sera particulierement selon le rapport aux parties de son corps, qu'elle exprime plus immediatement; et par consequent rien ne luy arrive que de son fonds, et en vertu de ses propres loix, pourveu qu'on y joigne le concours de Dieu. Mais elle s'apperçoit des autres choses, parce qu'elle les exprime naturellement, ayant esté créée d'abord en sorte qu'elle le puisse faire dans la suite et s'y accommoder comme il faut, et c'est dans cette obligation imposée dès le commencement, que consiste ce qu'on (appelle) l'action d'une substance sur l'autre. Quant aux substances corporelles, je tiens que la masse, lorsqu'on n'y considere que ce qui est divisible, est un pur phenomene, que toute substance a une veritable unité à la rigueur metaphysique, et qu'elle est indivisible, ingenerable et incorruptible, que toute la matiere doit estre pleine de substances animées ou du moins vivantes, que les generations et les corruptions ne sont que des transformations du petit ou grand ou vice versa, et qu'il n'y a point de parcelle de la matiere, dans la quelle ne se trouve un monde d'une infinité de creatures, tant organisées qu'amassées: et sur tout ce que les ouvrages de Dieu sont infiniment plus grands, plus beaux, plus nombreux, et mieux ordonnés qu'on ne croit communement; et que la machine ou l'organisation, c'est à dire l'ordre, leur est comme essentiel jusque dans les moindres parties. Et qu'ainsi il n'y a point d'hypothese qui fasse mieux connoistre la sagesse de Dieu que la nostre, suivant la quelle il y a par tout des substances qui marquent sa perfection, et sont autant de miroirs mais differens de la beauté de l'univers, rien ne demeurant vuide, sterile, inculte et sans perception. Il faut même tenir pour indubitable que les loix du mouvement et les revolutions des corps servent aux loix de justice et de police, qui s'observent sans doute le mieux qu'il est possible dans le gouvernement des esprits, c'est à dire des Ames intelligentes, qui entrent en societé avec luy et composent avec luy une maniere de Cité parfaite, dont il est le Monarque.
Maintenant je croy, Monsieur, de n'avoir rien laissé en arriere de toutes les difficultés que vous aviés expliquées, ou au moins indiquées, et encor de celles que j'ay crû que vous pouviés avoir encor. Il est vray que cela a grossi cette lettre; mais il m'auroit esté plus difficile de renfermer le même sens en moins de paroles, et peut estre que ce n'auroit esté sans obscurité. Maintenant je croy que vous trouverés mes sentimens assez bien liés, tant entre eux qu'avec les opinions receues. Je ne renverse point les sentimens establis; mais je les explique et je les pousse plus avant. Si vous pouviés avoir le loisir de revoir un jour ce que nous avions enfin establi touchant la Notion d'une substance individuelle, vous trouveriés peutestre qu'en me donnant ces commencemens, on est obligé dans la suite de m'accorder tout le reste. J'ay taché cependant d'écrire cette lettre en sorte qu'elle s'explique et se defende elle même. On pourra encor separer les questions; car ceux qui ne voudront pas reconnoistre qu'il y a des ames dans les bestes, et des formes substantielles ailleurs, pourront neantmoins approuver la maniere dont j'explique l'union de l'esprit et du corps, et tout ce que je dis de la substance veritable; sauf à eux de sauver, comme ils pourront, sans telles formes et sans rien qui ait une veritable unité, ou bien par des points ou par des atomes, si bon leur semble, la realité de la matiere et des substances corporelles, et même de laisser cela indécis; car on peut borner les recherches là où on le trouve à propos. Mais il ne faut pas subsister en si beau chemin, lorsqu'on desire d'avoir des idées veritables de l'univers et de la perfection des ouvrages de Dieu, qui nous fournissent encor les plus solides argumens à l'egard de Dieu et de nostre ame.
C'est une chose étrange que M. l'abbé Catelan s'est entiérement éloigné de mon sens, et vous vous en êtes bien douté, Monsieur. Il met en avant trois propositions, et dit que j'y trouve contradiction. Et moi je n'en trouve aucune, et me sers de ces mêmes propositions pour prouver l'absurdité du principe Cartésien. Voilà ce que c'est que d'avoir affaire à des gens qui ne considerent les choses que superficiellement. Si cela arrive dans une matiere de mathématique, que ne devroit on pas attendre en métaphysique et en morale? C'est pourquoi je m'estime heureux d'avoir rencontré en vous un censeur également exact et équitable. Je vous souhaite encore beaucoup d'années, pour l'intérêt du public et pour le mien, et suis etc.4
Zugleich mit vorstehendem Schreiben richtete Leibniz noch folgenden im Entwurf nicht ganz vollendeten Brief an Arnauld (Lettre à part à Monsieur Arnaud à laquelle le discours precedent a esté joint):
Voicy la reponse à vos dernieres objections qui est devenue un peu longue, parceque je me voulois expliquer exactement et ne laisser rien en arriere de vos doutes. J'ay inseré souvent vos propres paroles, ce qui a encor contribué à la grossir. Comme j'avois établi toutes ces choses il y a long temps, et prevenu si je l'ose dire la pluspart des objections, elle ne in'a couté presque point de meditation, et il ne me falloit que de me decharger des pensées sur le papier et les relire par apres. C'est ce que je dis, Monsieur, à fin que vous ne me croyiés pas fort enfoncé dans ces choses au depens d'autres soins necessaires. Vous m'avés engagé vous même à aller si loin, en me faisant des objections et des demandes, auxquelles j'ay voulu satisfaire tant à fin de profiter de vos lumieres, qu'à fin de vous faire connoistre ma sincerité à ne rien deguiser.
Je suis à present fort occupé à l'Histoire de la Sme Maison de Bronsvic, j'ay vû plusieurs Archifs cet esté, et je vay faire un tour dans la haute Allemagne pour chercher quelques monumens. Cela ne m'empeche pas que je ne souhaitte d'apprendre vostre sentiment sur mes eclaircissemens, lorsque vostre commodité le permettra, aussi bien que sur ma reponse à M. l'Abbé Catelan que je vous envoye icy, d'autant qu'elle est courte et à mon avis demonstrative, pourveu qu'on se donne tout fort peu d'attention. Si ce M. l'Abbé Catelan ne s'y prend pas mieux que jusqu'icy, ce n'est pas de luy qu'il faut attendre l'eclaircissement de cette matiere. Je souhaitterois que vous y puissiés donner un moment d'attention serieuse, vous seriés peutestre surpris de voir qu'on a supposé pour un principe incontestable ce qui est si aisé à renverser. Car il est demonstratif, que les vistesses que les corps ont acquis en descendant sont comme les racines quarrées des hauteurs dont il sont tombés. Or si on fait abstraction des resistances exterieures, un corps peut precisement remonter à la hauteur dont il est descendu, donc (hier bricht das Schreiben ab).
An einer andern Stelle dieses Schreibens heißt es: Je vous communique icy ma reponse (à M. l'Abbé Catelan) qui sera peutestre inserée dans les Nouvelles de la Rep. des lettres. Ainsi nous sommes encor à recommencer et j'ay fait une faute en repliquant à la premiere reponse, je devois simplement dire qu'elle ne touchoit point mon objection, et luy marquer les endroits auxquels il faut repondre comme je fais maintenant. ..... J'ay adjouté dans ma reponse un probleme mecanique qui se peut reduire à la Geometrie, mais il faut user d'adresse, et je verray si M. Catelan y osera mordre. Il me semble qu'il n'est pas de plus forts, et je m'estonne de voir que parmy tant de Cartesiens il y en a si peu qui imitent M. des Cartes en tachant d'aller plus avant.
- 1Leibniz hat bemerkt: A Monsieur Arnaud Septembr. 1687. Nach den gedruckten Briefen Arnauld's ist dieses Schreiben datirt: A Hanovre 9. Octobr. 1687.
- 2Im Original findet sich hier folgende Stelle, die Leibniz durch Klammern eingeschlossen hat, zum Zeichen daß sie, wie er auch ausdrücklich bemerkt hat, in der Abschrift des Briefes wegbleiben soll: aussi les corps à parler dans la rigueur ne sont pas poussés par les autres, quand il se fait un choc, mais par leur propre mouvement, ou par leur ressort, qui est encor un mouvement de leur parties. Toute masse corporelle grande ou petite a déja en elle toute la force qu'elle peut jamais acquerir, mais la rencontre des autres corps ne luy en donne que la determination, ou plustost cette determination n'arrive que dans le temps de la rencontre.
- 3Von Leibniz in Klammern eingeschlossen.
- 4So lautet der Schluß in den gedruckten Briefen Arnauld's. Leibniz hatte dafür ursprünglich geschrieben: J'ay veu la Remarque de M. Catelan dans les Nouvelles de la Rep. des lettres du mois de Juin, et je trouve que vous avés deviné ce qui en est, en disant que peutestre il n'a pas pris mon sens. Il l'a si peu pris que c'est une pitié. Il met en avant trois propositions, et disant que j'y trouve de la contradiction, il s'attache à les prouver et à les concilier; et cependant bien loin que j'y aye jamais trouvé la moindre difficulté ou contradiction, c'est par leur conjonction que je pretends d'avoir demonstré la fausseté du principe Cartesien. Voila ce que c'est que d'avoir à faire à des gens, qui traitent les choses à la legere. Le bon est qu'il a declaré si nettement, en quoy il se trompoit, autrement nous aurions peutestre encore battu bien du pays. Dieu nous garde d'un tel Antagoniste; en morale ou en Metaphysique, mais surtout en Theologie il n'y auroit pas moyen de sortir d'affaire.