Leibniz an Arnauld
J'ai appris avec beaucoup de joie, que S. A. S., Msgr. le Landgrave Ernest, vous a vu jouir de bonne santé2. Je souhaite de tout mon coeur d'avoir encore souvent de semblables nouvelles, et que le corps se ressente aussi peu de votre âge, que l'esprit, dont les forces se font assez connoitre. C'est de quoi je me suis bien apperçu, et j'avoue de ne connoître personne à présent dont je me promette un jugement sur mes meditations plus solide et plus pénétrant, mais aussi plus sincere que le vôtre.
Je ne voudrois plus vous donner de la peine, mais la matiere des dernieres lettres étant une des plus importantes après celles de la religion, et y ayant même grand rapport, j'avoue que je souhaiterois de pouvoir encore jouir de vos lumieres, et d'apprendre au moins vos sentimens sur mes derniers éclaircissemens. Car si vous y trouvez de l'apparence, cela me confirmera; mais si vous y trouvez encore à redire, cela me fera aller bride en main, et m'obligera d'examiner un jour la matiere tout de nouveau.
Au lieu de M. de Catelan, c'est le R. P. Mallebranche qui a répliqué depuis peu, dans les Nouvelles de la république des lettres, à l'objection que j'avois faite. Il semble reconnoître que quelques-unes des loix de nature, ou regles du mouvement qu'il avoit avancées, pourront difficilement être soutenues. Mais il croit que c'est parcequ'il les avoit fondées sur la dureté infinie, qui n'est pas dans la nature; au lieu que je crois que quand elle y seroit, ces regles ne seroient pas soutenables non plus. Et c'est un défaut des raisonnemens de M. des Cartes et des siens, de n'avoir pas considéré que tout ce qu'on dit du mouvement, de l'inégalité et du ressort, se doit vérifier aussi, quand on suppose ces choses infiniment petites, ou infinies. En quel cas le mouvement (infiniment petit) devient repos, l'inégalité (infiniment petite) devient égalité, et le ressort (infiniment prompt) n'est autre chose qu'une dureté extrême; à peu près comme tout ce que les géometres démontrent de l'ellipse, se vérifie d'une parabole, quand on la conçoit comme une ellipse dont l'autre foyer est infiniment éloigné. Et c'est une chose étrange de voir que presque toutes les regles du mouvement de M. des Cartes choquent ce principe, que je tiens aussi infaillible en physique qu'il l'est en géométrie, parceque l'Auteur des choses agit en parfait géometre. Si je replique au R. P. Mallebranche, ce sera principalement pour faire connoître le dit principe, qui est d'une très grande utilité, et qui n'a guere encore été considéré en général, que je sache.
Mais je vous arrête trop, et cette matiere n'est pas assez digne de votre attention. Je suis etc.
- 1Nach den gedruckten Briefen Arnauld's ist dieses Schreiben datirt: Hannovre 1 Août 1687.
- 2Der Landgraf Ernst von Hessen-Rheinfels hatte Arnauld gesehen und gesprochen; er schreibt unter dem 18/8 Juliet 1687 an Leibniz: J'ay veu et parlé à de certains personnages doctes: entre aultres à Mons. Arnauld desormais aagé de 86, qui se ports Dieu mercy encore assez bien et s'y tient fort.