Leibniz an Arnauld

Avril 1687

GerhardtFrench

Vos lettres estant à mon égard des bienfaits considerables et des effects de vostre pure liberalité, je n'ay aucun droit de les demander, et par consequent vous ne repondés jamais trop tard. Quelques agréables et utiles qu'elles me soyent, je considere ce que vous devés au bien public, et cela fait taire mes desirs. Vos considerations m'instruisent tousjours, et je prendray la liberté de les parcourir par ordre.

Je ne croy pas, qu'il y ait de la difficulté dans ce que j'ay dit que l'ame exprime plus distinctement (caeteris paribus) ce qui appartient à son corps, puisqu'elle exprime tout l'univers d'un certain sens et particulierement suivant le rapport des autres corps au sien, car elle ne sçauroit exprimer egalement toutes choses; autrement il n'y auroit point de distinction entre les ames; mais il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle se doive appercevoir parfaitement de ce qui se passe dans les parties de son corps, puisqu'il y a des degrés de rapport entre ces parties mèmes, qui ne sont pas toutes exprimées egalement, non plus que les choses exterieures. L'éloignement des uns est recompensé par la petitesse ou autre empechement des autres, et Thales voit les astres, qui ne voit pas le fossé qui est devant ses pieds.

Les nerfs et les membranes sont des parties plus sensibles pour nous que les autres, et ce n'est peutestre que par elles que nous nous appercevons

des autres, ce qui arrive apparemment, parceque les mouvemens des nerfs ou des liqueurs y appartenantes imitent mieux les impressions et les confondent moins, or les expressions plus distinctes de l'ame repondent aux impressions plus distinctes du corps. Ce n'est pas que les nerfs agissent sur l'ame, à parler metaphysiquement, mais c'est que l'un represente l'estat de l'autre spontanea relatione. Il faut encor considerer qu'il se passe trop de choses dans nostre corps, pour pouvoir estre separement apperceues toutes, mais on en sent un certain resultat, auquel on est accoustumé, et on ne sçauroit discerner ce qui y entre à cause de la multitude, comme lorsqu'on entend de loin le bruit de la mer, on ne discerne pas ce que fait chaque vague, quoyque chaque vague fasse son effect sur nos oreilles; mais quand il arrive un changement insigne dans nostre corps, nous le remarquons bientost, et mieux que les changemens de dehors qui ne sont pas accompagnés d'un changement notable de nos organes.

Je ne dis pas due l'ame connoisse la piqueure avant qu'elle a le sentiment de douleur, si ce n'est comme elle connoist ou exprime confusement toutes choses suivant les principes déja establis; mais cette expression, bien qu'obscure et confuse, que l'ame a de l'avenir par avance, est la cause veritable de ce qui luy arrivera et de la perception plus claire qu'elle aura par apres, quand l'obscurité sera developpée, l'estat futur estant une suite du precedent.

J'avois dit que Dieu a créé l'univers en sorte que l'ame et le corps agissans chacun suivant ses loix, s'accordent dans les phenomenes. Vous jugés, Monsieur, que cela convient avec l'hypothese des causes occasionnelles. Si cela estoit, je n'en serois point faché, et je suis tousjours bien aise de trouver des approbateurs, mais j'entrevoy vostre raison, c'est que vous supposés que je ne diray pas qu'un corps se puisse mouvoir soy même, ainsi l'ame n'estant pas la cause reelle du mouvement du bras et le corps non plus, ce sera donc Dieu. Mais je suis dans une autre opinion, je tiens que ce qu'il y a de reel dans l'estat qu'on appelle le mouvement, procede aussi bien de la substance corporelle, que la pensée et la volonté procedent de l'esprit. Tout arrive dans chaque substance en consequence du premier estat que Dieu luy a donné en la creant, et le concours extraordinaire mis à part, son concours ordinaire ne consiste que dans la conservation de la substance même, conformement à son estat precedent et aux changemens qu'il porte. Cependant on dit fort bien, qu'un corps pousse un autre, c'est à dire qu'il se trouve qu'un corps ne commence jamais d'avoir une certaine tendence, que lorsqu'un autre qui le touche en perd à proportion suivant les loix constantes que nous observons dans les phenomenes. Et en effect les mouvemens estant des phenomenes reels plustost que des estres, un mouvement comme phenomene est dans mon esprit la suite immediate ou effect d'un autre phenomene et de même dans l'esprit des autres, mais l'estat d'une substance n'est pas la suite immediate de l'estat d'une autre substance particuliere.

Je n'ose pas asseurer que les plantes n'ont point d'ame, ny vie, ny forme substantielle, car quoyque une partie de l'arbre plantée ou greffée puisse produire un arbre de la même espece, il se peut qu'il y soit une partie seminale qui contienne déja un nouveau vegetable, comme peutestre il y a déja des animaux vivans quoyque tres petits dans la semence des animaux qui pourront estre transformés dans un animal semblable. - Je n'ose donc pas encor asseurer, que les animaux seuls sont vivans et doués d'une forme substantielle. Et peutestre qu'il y a une infinité de degrés dans les formes des substances corporelles.

Vous dites, Monsieur, que ceux qui soutiennent l'hypothese des causes occasionnelles, disans que ma volonté est la cause occasionnelle, et Dieu la cause reelle du mouvement de mon bras, ne pretendent pas que Dieu fasse cela dans le temps par une nouvelle volonté, qu'il ait chaque fois que je veux lever mon bras, mais par cet acte unique de la volonté éternelle, par laquelle il a voulu faire tout ce qu'il a prevu qu'il seroit necessaire qu'il fist. A quoy je reponds qu'on pourra dire par la même raison, que les miracles mêmes ne se font pas par une nouvelle volonté de Dieu, estant conformes à son dessein general, et j'ay déja remarqué dans les precedentes que chaque volonté de Dieu enferme toutes les autres, mais avec quelque ordre de priorité. En effect, si j'entends bien le sentiment des auteurs des causes occasionnelles, ils introduisent un miracle qui ne l'est pas moins pour estre continuel. Car il me semble que la notion du miracle ne consiste pas dans la rareté. On me dira que Dieu n'agit en cela que suivant une regle generale et par consequent sans miracle, mais je n'accorde pas cette consequence, et je crois que Dieu peut se faire des regles generales à l'égard des miracles mêmes, par exemple si Dieu avoit pris la resolution de donner sa grace immediatement ou de faire une autre action de cette nature toutes les fois qu'un certain cas arriveroit, cette action ne laisseroit pas d'estre un miracle, quoyqu'ordinaire. J'avoue que les auteurs des causes occasionnelles pourront donner une autre definition du terme, mais il semble que suivant l'usage le miracle differe interieurement et par la substance de l'acte d'une action commune, et non pas par un accident exterieur de la frequente repetition, et qu'à proprement parler Dieu fait un miracle, lorsqu'il fait une chose qui surpasse les forces qu'il a données aux creatures et qu'il y conserve. Par exemple si Dieu faisoit qu'un corps estant mis en mouvement circulaire, par le moyen d'une fronde, continuât d'aller librement en ligne circulaire, quand il seroit delivré de la fronde, sans estre poussé ou retenu par quoyque ce soit, ce seroit un miracle, car selon les loix de la nature il devroit continuer en ligne droite par la tangente; et si Dieu decernoit que cela devroit tousjours arriver, il feroit des miracles naturels, ce mouvement ne pouvant point estre expliqué par quelque chose de plus simple. Ainsi de même il faut dire que si la continuation du mouvement surpasse la force des corps, il faudra dire, suivant la notion receue, que la continuation du mouvement est un vray miracle, au lieu que je crois que la substance corporelle a la force de continuer ses changemens suivant les loix que Dieu a mis dans sa nature et qu'il y conserve. Et à fin de me mieux faire entendre, je crois que les actions des esprits ne changent rien du tout dans la nature des corps, ny les corps dans celle des esprits, et même que Dieu n'y change rien à leur occasion, que lorsqu'il fait un miracle; et les choses à mon avis sont tellement concertées que jamais esprit ne veut rien efficacement, que lorsque le corps est prest de le faire en vertu de ses propres loix et forces; au lieu que selon les auteurs des causes occasionnelles Dieu change les loix des corps à l'occasion de l'ame et vice versa. C'est là la différence essentielle entre nos sentimens. Ainsi on ne doit pas estre en peine, selon moy, comment l'ame peut donner quelque mouvement ou quelque nouvelle determination aux esprits animaux, puisqu'en effect elle ne leur en donne jamais d'autant qu'il y a nulle proportion entre un esprit et un corps, et qu'il n'y a rien qui puisse determiner, quel degré de vistesse un esprit donnera à un corps, pas même quel degré de vistesse Dieu voudroit donner au corps à l'occasion de l'esprit suivant une loy certaine, la même difficulté se trouvant à l'égard de l'hypothese des causes occasionnelles, qu'il y a à l'égard de l'hypothese d'une influence reelle de l'ame sur le corps et vice versa, en ce qu'on ne voit point de connexion ou fondement d'aucune regle. Et si l'on veut dire, comme il semble que M. des Cartes l'entend, que l'ame ou Dieu à son occasion change seulement la direction ou determination du mouvement, et non la force qui est dans les corps, ne luy paroissant pas probable que Dieu viole à tout moment à l'occasion de ......2 les volontés des esprits cette loy generale de la nature, que la même force doit subsister; je reponds qu'il sera encor assez difficile d'expliquer quelle connexion il y peut avoir entre les pensées de l'ame et les costés ou angles de la direction des corps et de plus qu'il y a encor dans la nature une autre loi generale, dont M. des Cartes ne s'est point apperçû, qui n'est pas moins considerable, sçavoir que la même determination ou direction en somme doit tousjours subsister; car je trouve que si on menoit quelque ligne droite que ce soit, par exemple d'orient en occident par un point donné, et si on calculoit toutes les directions de tous les corps du monde autant qu'ils avancent ou reculent dans des lignes paralleles à cette ligne, la difference entre les sommes des quantités de toutes les directions orientales et de toutes les directions occidentales se trouveroit tousjours la même, tant entre certains corps particuliers, si on suppose qu'ils ont seuls commerce entre eux maintenant, qu'à l'égard de tout l'univers, où la difference est tousjours nulle, tout estant parfaitement balancé et les directions orientales et occidentales estant parfaitement egales dans l'univers; et si Dieu fait quelque chose contre cette regle, c'est un miracle.

Il est donc infiniment plus raisonnable et plus digne de Dieu, de supposer qu'il a créé d'abord en telle façon la machine du monde, que sans violer à tout moment les deux grandes loix de la nature, sçavoir celles de la force et de la direction, et plustost en les suivant parfaitement (excepté le cas de miracles), il arrive justement que les ressorts des corps soyent preste à jouer d'eux mêmes, comme il faut, dans le moment que l'ame a une volonté ou pensée convenable qu'elle aussi bien n'a eues que conformement aux precedens estats des corps, et qu'ainsi l'union de l'ame avec la machine du corps, et les parties qui y entrent et l'action de l'un sur l'autre ne consiste que dans cette concomitance qui marque la sagesse admirable

du createur bien plus que toute autre Hypothese; on ne sçauroit disconvenir que celle cy ne soit au moins possible, et que Dieu ne soit assez grand artisan pour la pouvoir executer, apres quoy on jugera aisement que cette Hypothese est la plus probable, estant la plus simple et la plus intelligible, et retranche tout d'un coup toutes les difficultés, pour ne rien dire des actions criminelles, où il paroist plus raisonnable de ne faire concourir Dieu que la seule conservation des forces créées.

Enfin pour me servir d'une comparaison, je diray qu'à l'égard de cette concomitance que je soutiens, c'est comme à l'égard de plusieurs differentes bandes de musiciens ou choeurs, jouans separément leurs parties, et placés en sorte qu'ils ne se voyent et même ne s'entendent point, qui peuvent neantmoins s'accorder parfaitement en suivant seulement leur notes, chacun les siennes, de sorte que celuy qui les écoute tous, y trouve une harmonie merveilleuse et bien plus surprenante que s'il y auroit de la connexion entre eux. Il se pourroit même faire que quelqu'un, estant du costé de l'un de ces deux choeurs, jugeast par l'un ce que fait l'autre, et en prist une telle habitude (particulierement si on supposoit, qu'il pust entendre le sien sans le voir, et voir l'autre sans l'entendre), que son imagination y suppleant, il ne pensât plus au choeur où il est, mais à l'autre, ou ne prit le sien que pour un echo de l'autre n'attribuant à celuy où il est que certains intermedes, dans lesquels quelques regles de symphonie, par les quelles il juge de l'autre, ne paroissent point; ou bien attribuant au sien certains mouvemens qu'il fait faire de son costé suivant certains desseins, qu'il croit estre imités par les autres, à cause du rapport à cela qu'il trouve dans la sorte de la melodie, ne sçachant point que ceux qui sont de l'autre costé font encor en cela quelque chose de repondant suivant leur propres desseins.

Cependant je ne desapprouve nullement qu'on dise les esprits causes occasionnelles et même reelles en quelque façon de quelques mouvemens des corps, car à l'égard des resolutions divines, ce que Dieu a preveu et preétabli à l'égard des esprits, a esté une occasion qui l'a fait regler ainsi les corps d'abord, afin qu'ils conspirassent entre eux suivant les loix et forces qu'il leur donneroit; et comme l'estat de l'un est une suite immanquable, quoyque souvent contingente et même libre, de l'autre, on peut dire que Dieu fait qu'il y a une connexion reelle en vertu de cette notion generale des substances, qui porte qu'elles s'entrexpriment parfaitement toutes, mais cette connexion n'est pas immediate, n'estant fondée que sur ce que Dieu a fait en les creant.

Si l'opinion que j'ay, que la substance demande une veritable unité, n'estoit fondée que sur une definition que j'aurois forgée contre l'usage commun, ce ne seroit qu'une dispute des mots, mais outre que les philosophes ordinaires ont pris ce terme à peu pres de la même façon distinguendo unum per se et unum per accidens, formamque substantialem et accidentalem, mixta imperfecta et perfecta, naturalia et artificialia, je prends les choses de bien plus haut, et laissant là les termes, je croy que là, où il n'y a que des estres par aggregation, il n'y aura pas même des estres reels; car tout estre par aggregation suppose des estres doués d'une veritable unité, parcequ'il ne tient sa realité que de celle de ceux dont il est composé, de sorte qu'il n'en aura point du tout, si chaque estre dont il est composé est encor un estre par aggregation, ou il faut encor chercher un autre fondement de sa realité, qui de cette maniere s'il faut tousjours continuer de chercher ne se peut trouver jamais. J'accorde, Monsieur, que dans toute la nature corporelle il n'y a que des machines (qui souvent sont animées), mais je n'accorde pas qu'il n'y ait que des aggregés de substances, et s'il y a des aggregés de substances, il faut bien qu'il y ait aussi des veritables substances dont tous les aggregés resultent. Il faut donc venir necessairement ou aux points de mathematique dont quelques auteurs composent l'étendue, ou aux atomes d'Epicure et de Mr. Cordemoy (qui sont des choses que vous rejettés avec moy), ou bien il faut avouer qu'on ne trouve nulle realité dans les corps; ou enfin il y faut reconnoistre quelques substances qui ayent une veritable unité. J'ay déja dit dans une autre lettre que le composé des diamans du Grand Duc et du Grand Mogol se peut appeller une paire de diamans, mais ce n'est qu'un estre de raison, et quand on les approchera l'un de l'autre, ce sera un estre d'imagination ou perception, c'est à dire un phenoméne; car l'attouchement, le mouvement commun, le concours à un même dessein ne changent rien à l'unité substantielle. Il est vray qu'il y a tantost plus tantost moins de fondement de supposer comme si plusieurs choses en faisoient une seule, selon que ces choses ont plus de connexion, mais cela ne sert qu'à abreger nos pensées et à representer les phenomenes.

Il semble aussi que ce qui fait l'essence d'un estre par aggregation, n'est qu'une maniere d'estre de ceux dont il est composé, par exemple ce qui fait l'essence d'une armée n'est qu'une maniere d'estre des hommes qui la composent. Cette maniere d'estre suppose donc une substance, dont l'essence ne soit pas une matiere d'estre d'une substance. Toute machine aussi suppose quelque substance dans les pieces dont elle est faite et il n'y a point de multitude sans des veritables unités. Pour trancher court, je tiens pour un axiome cette proposition identique qui n'est diversifiée que par l'accent, sçavoir que ce qui n'est pas veritablement un estre, n'est pas non plus veritablement un estre. On a tousjours crû que l'un et l'estre sont des choses reciproques. Autre chose est l'estre, autre chose est des estres; mais le pluriel suppose le singulier, et là où il n'y a pas un estre, il y aura encor moins plusieurs estres. Que peut on dire de plus clair? J'ay donc crû qu'il me seroit permis de distinguer les Estres d'aggregation des substances, puisque ces Estres n'ont leur unité que dans nostre esprit, qui se fonde sur les rapports ou modes des veritables substances. Si une machine est une substance, un cercle d'hommes qui se prennent par les mains le sera aussi, et puis une armée, et enfin toute multitude de substances.

Je ne dis pas qu'il n'y a rien de substantiel ou rien que d'apparent dans les choses qui n'ont pas une veritable unité, car j'accorde qu'ils ont tousjours autant de realité ou de substantialité, qu'il y a de veritable unité dans ce qui entre dans leur composition.

Vous objectés, Monsieur, qu'il pourra estre de l'essence du corps de n'avoir pas une vraye unité, mais il sera donc de l'essence du corps d'estre un phenomene, depourveu de toute realité, comme seroit un songe reglé, car les phenomenes mêmes comme l'arc en ciel ou comme un tas de pierres seroient tout à fait imaginaires, s'ils n'estoient composés d'estres qui ont une veritable unité.

Vous dites de ne pas voir ce qui me porte à admettre ces termes substantielles ou plustost ces substances corporelles douées d'une veritable unité; mais c'est parceque je ne conçois nulle realité sans une veritable unité. Et chez moy la notion de la substance singuliere enveloppe des suites incompatibles avec un estre par aggregation; je conçois des proprietés dans la substance qui ne sçauroient estre expliquées par l'étendue, la figure et le mouvement, outre qu'il n'y a aucune figure exacte et arrestée

dans les corps à cause de la sousdivision actuelle du continu à l'infini; et que le mouvement en tant qu'il n'est qu'une modification de l'estendue et changement de voisinage enveloppe quelque chose d'imaginaire, en sorte qu'on ne sçauroit determiner à quel sujet il appartient parmy ceux qui changent, si on n'a recours à la force qui est cause du mouvement, et qui est dans la substance corporelle. J'avoue qu'on n'a pas besoin de faire mention de ces substances et qualités pour expliquer les phenomenes particuliers, mais on n'y a pas besoin non plus d'examiner le concours de Dieu, la composition du continu, le plein et mille autres choses. On peut expliquer machinalement (je l'avoue) les particularités de la nature, mais c'est apres avoir reconnu ou supposé les principes de la mecanique même, qu'on ne sçauroit establir a priori que par des raisonnemens de Metaphysique, et mêmes les difficultés de compositione continui ne se resoudront jamais, tant qu'on considerera l'étendue comme faisant la substance des corps, et nous nous embarrassons de nos propres chimeres.

Je croy aussi que de vouloir renfermer dans l'homme presque seul la veritable unité ou substance, c'est estre aussi borné en Metaphysique que l'estoient en physique ceux qui enfermoient le monde dans une boule. Et les substances veritables estant autant d'expressions de tout l'univers pris dans un certain sens et autant de replications des oeuvres divines, il est conforme à la grandeur et à la beauté des ouvrages de Dieu, puisque ces substances ne s'entrempechent pas d'en faire dans cet univers autant qu'il se peut et autant que des raisons superieures permettent. La supposition de l'étendue toute nûe detruit toute cette merveilleuse varieté, la masse seule (s'il estoit possible de la concevoir) est autant au dessous d'une substance qui est perceptive et representation de tout l'univers suivant son point de veue et suivant les impressions (ou plustost rapports) que son corps reçoit mediatement ou immediatement de tous les autres, qu'un cadavre est au dessous d'un animal, ou plustost qu'une machine est au dessous d'un homme. C'est même par là que les traits de l'avenir sont formés par avance et que les traces du passé se conservent pour tousjours dans chaque chose et que la cause et l'effect s'entrepriment exactement jusqu'au detail de la moindre circomstance, quoyque tout effect depende d'une infinité de causes, et que toute cause ait une infinité d'effects; ce qui ne seroit pas possible d'obtenir, si l'essence du corps consistoit dans une certaine

figure, mouvement ou modification d'estendue, qui fut determinée. Aussi dans la nature il n'y en a point; tout est indefini à la rigueur à l'égard de l'étendue, et ce que nous en attribuons aux corps, ne sont que des phenomenes et des abstractions; ce qui fait voir combien on se trompe en ces matieres, faute d'avoir fait ces reflexions si necessaires pour reconnoistre les veritables principes et pour avoir une juste idée de l'univers. Et il me semble qu'il y a autant de prejudice à ne pas entrer dans cette idée si raisonnable, qu'il y en a à ne pas reconnoistre la grandeur du monde, la soubsdivision à l'infini et les explications machinales de la nature. On se trompe autant de concevoir l'estendue comme une notion primitive sans concevoir la veritable notion de la substance et de l'action, qu'on se trompoit autres fois en se contentant de considerer les formes substantielles en gros, sans entrer dans le detail des modifications de l'étendue.

La multitude des ames (à qui je n'attribue pas pour cela tousjours la volupté ou la douleur) ne doit pas nous faire de peine, non plus que celle des Atomes des Gassendistes, qui sont aussi indestructibles que ces ames. Au contraire c'est une perfection de la nature d'en avoir beaucoup, une ame ou bien une substance animée estant infiniment plus parfaite qu'un atome, qui est sans aucune varieté ou subdivision, au lieu que chaque chose animée contient un monde de diversités dans une veritable unité. Or l'experience favorise cette multitude des choses animées. On trouve qu'il y a une quantité prodigieuse d'animaux dans une goutte d'eau imbue de poivre; et on en peut fait mourir des millions tout d'un coup, et tant les grenouilles des Egyptiens que les cailles des Israelites dont vous parlés, Monsieur, n'y approchent point. Or si ces animaux ont des ames, il faudra dire de leur ames ce qu'on peut dire probablement des animaux mêmes, sçavoir qu'ils ont déja esté vivans dès la creation du monde, et le seront jusqu'à sa fin, et que la generation n'estant apparemment qu'un changement consistant dans l'accroissement, la mort ne sera qu'un changement de diminution, qui fait rentrer cet animal dans l'enfoncement d'un monde et de petites creatures, où il a des perceptions plus bornées, jusqu'à ce que l'ordre l'appelle peutestre à retourner sur le theatre. Les anciens se sont trompés d'introduire les transmigrations des ames au lieu des transformations d'un même animal qui garde tousjours la même ame; ils ont mis metempsychoses pro metaschematismis. Mais les esprits ne sont pas sousmis à ces revolutions, ou bien il faut que ces revolutions des corps servent à l'oeconomie divine par rapport aux esprits. Dieu les crée quand il est temps, et les detache du corps (au moins du corps grossier) par la mort, puisqu'ils doivent tousjours garder leur qualités morales et leur reminiscence pour estre citoyens perpetuels de cette republique universelle toute parfaite, dont Dieu est le monarque, laquelle ne sçauroit perdre aucun de ses membres, et dont les loix sont superieures à celles des corps. J'avoue que le corps à part, sans l'ame, n'a qu'une unité d'aggregation, mais la realité qui luy reste provient des parties qui le composent et qui retiennent leur unité substantielle à cause des corps vivans qui y sont enveloppés sans nombre.

Cependant quoyqu'il se puisse qu'une ame ait un corps composé de parties animées par d'ames à part, l'ame ou forme du tout n'est pas pour cela composée des ames ou formes des parties. Pour ce qui est d'un insecte qu'on coupe, il n'est pas necessaire que les deux parties demeurent animées, quoyqu'il leur reste quelque mouvement. Au moins l'ame de l'insecte entier ne demeurera que d'un seul costé, et comme dans la formation et dans l'accroissement de l'insecte l'ame y estoit dès le commencement dans une certaine partie deja vivante, elle restera aussi apres la destruction de l'insecte dans une certaine partie encor vivante, qui sera tousjours autant petite qu'il le faut, pour estre à couvert de l'action de celuy qui dechire ou dissipe le corps de cet insecte, sans qu'il soit besoin de s'imaginer avec les Juifs un petit os d'une dureté insurmontable, où l'ame se sauve.

Je demeure d'accord, qu'il y a des degrés de l'unité accidentelle, qu'une societé reglée a plus d'unité qu'une cohue confuse et qu'un corps organisé ou bien une machine a plus d'unité qu'une societé, c'est à dire il est plus à propos de les concevoir comme une seule chose, parcequ'il y a plus de rapports entre les ingrediens; mais enfin toutes ces unités ne reçoivent leur accomplissement que des pensées et apparences, comme les couleurs et les autres phenomenes, qu'on ne laisse pas d'appeller reels. La tangibilité d'un tas de pierres ou bloc de marbre ne prouve pas mieux sa realité substantielle que la visibilité d'un arc en ciel prouve la sienne, et comme rien n'est si solide qu'il n'ait un degré de fluidité, peutestre que ce bloc de marbre n'est qu'un tas d'une infinité de corps vivans ou comme un lac plein de poissons, quoyque ces animaux ordinairement ne se distinguent à l'oeil que dans les corps demy pourris; on peut donc dire de ces composés et choses semblables ce que Democrite en disoit fort bien, sçavoir esse opinione, lege, nomô. Et Platon est dans le même sentiment à l'égard de tout ce qui est purement materiel. Nostre esprit remarque ou conçoit quelques substances veritables qui ont certains modes, ces modes enveloppent des rapports à d'autres substances d'où l'esprit prend occasion de les joindre ensemble dans la pensée et de mettre un nom en ligne de compte pour toutes ces choses ensemble, ce qui sert à la commodité du raisonnement, mais il ne faut pas s'en laisser tromper pour en faire autant de substances ou Estres veritablement reels; cela n'appartient qu'à ceux qui s'arrestent aux apparences, ou bien à ceux qui font des realités de toutes les abstractions de l'esprit, et qui conçoivent le nombre, le temps, le lieu, le mouvement, la figure, les qualités sensibles comme autant d'estres à part. Au lieu que je tiens, qu'on ne sçauroit mieux retablir la philosophie, et la reduire à quelque chose de precis, que de reconnoistre les seules substances ou Estres accomplis, doués d'une veritable unité avec leur differens estats qui s'entresuivent, tout le reste n'estant que des phenomenes, des abstractions ou des rapports.

On ne trouvera jamais rien de reglé pour faire une substance veritable de plusieurs estres par aggregation, par exemple si les parties qui conspirent à un même dessein, sont plus propres à composer une veritable substance que celles qui se touchent, tous les officiers de la compagnie des Indes de Hollande feront une substance reelle, bien mieux qu'un tas de pierres; mais le dessein commun, qu'est il autre chose qu'une ressemblance, ou bien un ordre d'actions et passions que nostre esprit remarque dans des choses differentes? Que si l'on veut preferer l'unité d'attouchement, on trouvera d'autres difficultés. Les corps fermes n'ont peutestre leur parties unies que par la pression des corps environnans et d'eux mêmes, et en leur substance ils n'ont pas plus d'union qu'un monceau de sable, arena sine calce. Plusieurs anneaux entrelassés pour faire une chaine, pourquoy composeront ils plustost une substance veritable, que s'ils avoient des ouvertures pour se pouvoir quitter l'un l'autre? Il se peut que pas une des parties de la chaine ne touche l'autre et même ne l'enferme point, et que néantmoins elles soyent tellement entrelassées, qu'à moins de se prendre d'une certaine maniere, on ne les sçauroit separer, comme dans la figure cy jointe; dira-t-on en ce cas, que la substance du composé de ces choses est comme en suspens et depend de l'adresse future de celuy qui les voudra déjoindre? Fictions de l'esprit par tout, et tant qu'on ne discernera point ce qui est veritablement un estre accompli, ou bien une substance, on n'aura rien à quoy on se puisse arrester, et c'est là l'unique moyen d'establir des principes solides et reels. Pour conclusion, rien ne se doit asseurer sans fondement, c'est donc à ceux, qui font des estres et des substances sans une veritable unité, de prouver qu'il y a plus de realité que ce que nous venons de dire, et j'attends la notion d'une substance ou d'un estre, qui puisse comprendre toutes ces choses, apres quoy et les parties et peutestre encor les songes y pourront un jour pretendre, à moins qu'on donne des limites bien precis à ce droit de bourgeoisie qu'on veut accorder aux estres formés par aggregation.

Je me suis estendu sur ces matieres, afin que vous puissiés juger non seulement de mes sentimens, mais encor des raisons qui m'ont obligé de les suivre, que je sousmets à votre jugement, dont je connois l'equité et l'exactitude. J'y sousmets aussi ce que vous aurés trouvé dans les Nouvelles de la republique des lettres, pour servir de reponse à M. l'Abbé Catelan, que je crois habile homme, apres ce que vous en dites; mais ce qu'il a écrit contre M. Huygens et contre moy, fait voir qu'il va un peu viste. Nous verrons comment il en usera maintenant.

Je suis ravi d'apprendre le bon estat de vostre santé, et en souhaite la continuation avec tout le zele et de toute la passion qui fait que je suis etc.

P.S. Je reserve pour une autre fois quelques autres matieres que vous avés touchées dans votre lettre.

  1. 1Leibniz hat auf dem Original bemerkt: »ist abgangen Avril 1687.« In den gedruckten Briefen Arnauld's ist dieser Brief datirt: A Gottingue 30 Avril 1687.
  2. 2Ein unleserliches Wort.