Leibniz an Foucher

GerhardtFrench

J'ay receu vostre lettre avec le discours que vous avés fait sur le sentiment de S. Augustin à l'egard des Academiciens, dont je vous remercie fort. Je l'ay lû avec beaucoup de plaisir, et je vous diray sans vous flatter que je le trouve entierement à mon gré. Les loix des Academiciens que vous exprimés par les paroles de S. Augustin sont celles de la veritable Logique. Tout ce que je trouve à adjouter, c'est qu'il faut commencer à les pratiquer non seulement en regrettant1 ce qui est mal establi, mais en tachant d'establir peu à peu des verités solides. Je fis autre fois un essai des demonstrations de continente et contento, où je demonstray par caracteres (à peu pres de la facon de l'Algebre et des nombres) des propositions [dont les regles des syllogismes et quelques propositions de mathematique ne sont que des corollaires.2 J'en pourrois donner non seulement sur la grandeur, mais encor sur la qualité, forme et relation bien d'autres, qui se demonstrent toutes hypothetiquement sur quelque peu de suppositions, par la simple substitution des charactères equivalentes. Les plus importantes seroient sur la cause, l'effect, le changement, l'action, le temps, où je trouve que la verité est bien differente de ce qu'on s'imagine; car quoyqu'une substance se puisse appeler avec raison cause physique et souvent morale de ce qui se passe dans une autre substance, neantmoins parlant dans la rigueur metaphysique, chaque substance (conjointement avec le concours de Dieu) est la cause réelle immediate de ce qui se passe dans elle, de sorte qu'absolument parlant, il n'y a rien de violent. Et même on peut dire qu'un corps n'est jamais poussé que par la force qui est en luy même. Ce qui est encor confirmé par les experiences [car c'est par la force de son ressort qu'il s'eloigne d'un autre corps en se restituant après la compression. Et quoyque la force du ressort vienne du mouvement d'un fluide, neantmoins ce fluide, quand il agit, est dans le corps pendant qu'il exerce son ressort]. Mais il s'ensuit encor que dans chaque substance, qui l'est veritablement et qui n'est pas simplement une Machine ou un aggregé de plusieurs substances, il y a quelque moy qui repond à ce que nous appelons l'ame en nous, et qui est ingenerable et incorruptible, et ne peut commencer que par la creation. Et si les animaux ne sont pas de simples Machines, il y a lieu de croire que leur generation, aussi bien que leur corruption apparente, ne sont que des simples transformations d'un même animal, qui est tantost plus tantost moins visible. Ce qui estoit dejà le sentiment de l'auteur du livre De diaeta, qu'on attribue à Hippocrate. Cependant je tiens que les Esprits, tels que le nostre, sont creés dans le temps et exemtés de ces revolutions après la mort, car ils ont un rapport tout particulier au souverain estre, un rapport, dis-je, qu'ils doivent conserver [et ce Dieu à l'egard n'est pas seulement cause, mais encor seigneur; c'est ce que la religion et mesme la raison nous enseigne]. Si les corps n'estoient que de simples Machines, et s'il n'y avoit que de l'etendue ou de la matiere dans les corps, il est demonstrable que tous les corps ne seroient que des phenomènes: c'est ce que Platon a bien reconnu à mon avis. Et il me semble que j'entrevoy quelque chose d'y conforme dans vos pensées, pag. 59. de vostre discours sur le sentiment de S. Augustin touchant les Academiciens. [Je prouve mesme que l'estendue, la figure et le mouvement enferment quelque chose d'imaginaire et d'apparent, et quoyqu'on les concoive plus distinctement que la couleur ou la chaleur, neantmoins, quand on pousse l'analyse aussi loin que j'ay fait, on trouve que ces notions ont encor quelque. Chose de confus, et que, sans supposer quelque substance qui consiste en quelque autre chose, elles seroient aussi imaginaires que les qualités sensibles, ou que les songes bien reglés. Car par le mouvement en luy même, on ne sçauroit determiner à quel sujet il appartient; et je tiens pour demonstrable qu'il n'y a nulle figure exacte dans les corps. Platon avoit reconnu quelque chose de tout cela, mais il ne pouvoit sortir des doutes. C'est qu'en son temps la Geometrie et l'Analyse n'estoient pas assez avancées. Aristote aussi a connu la necessité de mettre quelqu'autre chose dans les corps que l'estendue, mais n'ayant pas sceu le mystère de la durée des substances, il a crû des veritables generations et corruptions, ce qui luy a renversé toutes ces idées. Les Pythagoriciens ont enveloppé la verité par leur metempsychoses, au lieu de concevoir les transformations d'un même animal, ils ont crû ou du moins debité les passages d'une ame d'un animal dans l'autre, ce qui n'est rien dire.] Mais ces sortes de considerations ne sont pas propres à estre veues de tout le monde, et le vulgaire n'y sçauroit rien comprendre avant que d'avoir l'esprit preparé.

Monsieur Tschirnhaus estoit autrefois bien plus Cartesien qu'il n'est à present; mais j'ay contribué quelque chose à le desabuser, et je luy ay fait voir qu'on ne sçauroit fonder sur aucun raisonnement, avant que de scavoir si la notion est possible, en quoy M. Des Cartes a manqué; aussi la conception pretendue claire et distincte est sujette à bien d'illusions. Cependant il ne faut pas s'imaginer que nous puissions tousjours pousser l'analyse à bout jusqu'aux premiers possibles, aussi ne l'est-il pas necessaire pour la science. Il est vray qu'en ce cas elle seroit accomplie. Cependant il y a quantité de bonnes pensées dans le livre de M. Tschirnhaus; sa manière de concevoir des foyers qui soyent des lignes au lieu de points, est une belle invention; mais il y a quelques particularités et des consequences où je tiens qu'il va trop viste. Car il croit de pouvoir determiner aisement le nombre de toutes les courbes de chaque degré, ce que je sçay de ne pouvoir estre ainsi. Et je voudrois avoir sçeu son dessein de faire imprimer l'ouvrage pour le desabuser de bonne heure. Mais cela ne diminue rien de l'estime que je fais de son esprit.

Pour ce qui est des loix du mouvement, sans doute les regles de la statique sont bien differentes de celle de la percussion; mais elles s'accordent dans quelque chose de général, sçavoir dans l'égalité de la cause avec son effect. C'est par là que je puis determiner tant les unes que les autres. Il est constant que les loix de M. des Cartes ne s'accordent point avec l'experience; mais j'en ay fait voir la veritable raison, c'est qu'il a mal pris la force. Je ne croy pas que ce que vous dites d'un pendule qui rencontre un autre en repos et l'emporte avec soy pour aller ensemble de compagnie, me soit contraire. Deux corps n'iroient jamais ensemble de compagnie apres le choc, pour en composer un seul, si une partie de la force n'estoit amortie par leur mollesse, c'est à dire transferée à leur petites parties. Et cette partie de la force qui est perdue en ce cas, est justement celle du choc. Il est bien manifeste que le soutien A d'une Romaine, où 7 livre et 20 livres sont en equilibre, n'est chargé que de 21 livres, parce que leur centre de gravité y est attaché. Et cela se trouve aussi veritable dans le cas de l'equilibre des liqueurs. Je me souviens bien de l'experience curieuse que vous fistes voir dans la maison de M. Dalancé, en presence de M. de Mariotte et d'autres. On a parlé dans le journal de Hollande de quelque chose de semblable. Mais je n'ay besoin que d'un seul principe pour rendre raison de toutes ces choses.

M. de Mariotte et quelques autres ont fait voir que les regles de M. des Cartes sur le mouvement s'eloignent tout à fait de l'experience, mais ils n'ont pas fait voir la veritable raison; aussi M. Mariotte se fonde le plus souvent sur des principes d'experience dont je puis faire voir la raison par mon axiome general duquel, à mon avis, depend toute la Mecanique. Les regles de la composition du mouvement, sur lesquelles plusieurs se fondent en ces matieres, souffrent plus de difficulté qu'on ne pense.

P.S. Nostre amy3 vous est bien obligé de vostre bonne volonté, mais il avoit crû qu'on ne voulait plus gueres d'estrangers. C'est de quoy il faudroit estre eclairci, et en ce cas (ce qui est assez vraisemblable) si on croyoit neantmoins qu'il pourroit estre utile, le meilleur expedient de se servir de luy, seroit de l'engager à des correspondences pour donner part non seulement de quelques decouvertes curieuses et de consequences qu'il apprend de temps en temps, mais particulierement des observations qu'il fait depuis quelques années, et qu'il apprend continuellement dans ses voyages et recherches touchant les Mines et Minéraux; car bien des gens se sont attachés aux plantes et animaux, mais cette matiere des mineraux est encor la moins éclaircie. Il croit d'avoir des ouvertures considerables là dessus, pouvant monstrer à l'oeil qu'Agricola et tous les autres qui ont parlé de l'origine de ces choses, sont bien éloignés de la verité, et que les idées que les livres et les personnes prevenues par les livres en ont, sont souvent fort mal fondées. Il seroit même prest de venir de temps en temps en personne, faire des rapports à l'Academie, et de recevoir des instructions pour la continuation de ces recherches auxquelles l'Allemagne et les pays voisins fournissent principalement de la matiere, et particulierement ce pays-cy, au lieu que les mines sont moins exercées en France, en Espagne et en Italie. Bien des gens amassent des Cabinets, où il y a des mineraux, mais à moins que d'avoir des observations exactes du lieu d'où ils ont esté tirés, et de toutes les circonstances, ces collections donnent plus de plaisir aux yeux que des lumieres à la raison. Car une plante ou un animal est un tout achevé, au lieu que les Mineraux sont ordinairement des pieces detachées, qu'on ne scauroit bien considerer que dans leur tout. Il a fait aussi de la depense pour faire faire quantité de modelles curieux des instrumens, machines et structures dont on se sert effectivement aux mines; car ces choses se trouvent encor nulle part décrites de la maniere qu'elles se practiquent, et on scait maintenant bien des choses inconnues à Agricola, à Erker, et à d'autres.

Si vous voyés, Monsieur, que cette proposition qui paroist assez plausible, ne tente point, c'est une marque que les belles choses qu'on vous a dites ne sont que des complimens, ou bien, si on a de la bonne volonté comme je l'espere, qu'on n'a gueres d'esperance de reussir. Cependant je vous supplie, Monsieur, de faire en sorte que la chose n'eclate inutilement et qu'on ne se commette point.

  1. 1Vielleicht rejetant.
  2. 2Die [ ] bedeuten, daß das Eingeschlossene bei der Abschrift des Briefes wegbleiben sollte.
  3. 3Es ist Leibniz, der gegen seine Freunde den Wunsch geäußert, Mitglied der Pariser Akademie zu sein.