Foucher an Leibniz
de Paris le 28 Decembre 1686
de Paris le 28 Decembre 1686.
Je vous rends graces de vostre grande lettre. Vous m'avez traitté en ami. Je regarde vos scavantes réflections comme des trésorts que je conserveray cherement. Je ne scaurois pourtant m'empescher d'en faire part à plusieurs de vos amis et des miens. J'ay fait voir vostre lettre à plusieurs d'honestes gens, et je me persuade que vous ne m'en devez point scavoir mauvois gré. Mr. Lantin en aura une copie et quelques autres de nos amis qui m'en ont demendé une avec instance; mais dans ces copies je ne metteray que ce qui regarde les sciences, avertissant que l'on ne juge point en dernier ressort du système que vous proposez et que l'on donne du loisir et de l'espace pour vous expliquer d'avantage, si vous le trouvez bon sur une si grande matiere. Mr. Huet a esté nommé par le Roy à l'Evesché de Soissons; je luy ay lu la copie de vostre lettre, il vous baise les mains. Mr. l'Abbé Galois vous fait aussi ses civilitez. Mr. Mathion fait la mesme chose à vostre egard. J'ay parlé de vous, Monsieur, à Mr. Tevenot, qui vous estime fort; il est à cet heure dans la place de Mr. Carcavi à la bibliothèque du Roy. Les manuscrits de Mr. Mariotte qui ont resté après sa mort, ont esté mis par son ordre porté dans son testament entre les mains de Mr. de la Hire de l'Academie Royale des Sciences, lequel nous a donné un posthume de Mr. Mariotte de l'Élévation des Eaux. Je pense que vous aurez vu ce livre, il est beau et curieux. Mr. de Brosseau m'a rendu luy mesme vostre lettre, je ne vous réponds pas qu'elle ne soit quelque jour imprimée. J'y repondray emplement d'une maniere qui ne vous sera pas desagreable, il faut auparavant que nous scachions ce qu'en dira Mr. Lantin. Je souhaiterois fort que Mr. Delarue fût retabli. On a fait une nouvelle edition de mon petit traité des Hygrometres, j'y ay adjouté plusieurs choses. Je vous l'enverray par la premiere commodité, j'en metteray seulement une figure dans cette lettre en attendant le livre. J'aurois bien souhaité de voir ce que vous avez donné au journal de Lipsick touchant les idées. Nous ne voyons point en France, ou fort difficilement du moins, les journaux etrangers. On ne scait pas encore ce que vous me demendez touchant Mr. l'Abbé de la Rhoc. Mr. de Brosseau consultera le Pere Mabillon touchant l'histoire dont vous m'avez demandé de l'eclaircissement; je n'en ay pu rien apprendre, vous en pourrez trouver quelques mots dans l'histoire de Meseré.1 Le Pere Malbranche vous salue; j'ay vu dans le journal de Holende vostre probleme avec une reponse qu'on y a faite touchant le principe de la mechanique; je ne scais qui a fait cette reponse. Je vous feray quelque jour la mienne, Dieu aidant. Je n'entre point icy en matière. J'espere que vous aurez bientost ma reponse à Dom Robert sur le sentiment de St. Augustin touchant les Academiciens. Apres avoir repondu sur cette matiere pour ce qui regarde la Religion, je satisferay pour ce qui concerne les sciences humaines; ce qui retarde davantage, ce sont les libraires. Ces matieres sont importantes, mais elles ne sont estimées que des scavants et de ceux qui ont le gou fin comment vous, Monsieur. Cependant cela ne regle point le jugement que les libraires en font, surtout en France où l'on aime mieux les livres de plaisanteries et de bibus que les bons livres qui concernent les commencemens des sciences. On a mesme du degout pour les reflexions qui regardent les principes, parce qu'on se flatte de scavoir beaucoup et l'on aprehende que les systemes que l'on a fait ne soient ruinez, c'est pour cela qu'on ne veut pas ouvrir les yeux, mais il n'y a rien de plus glorieux à tout esprit bien fait que de se rendre à la vérité. C'est une marque que l'on ne se connoit pas encore lorsque l'on pense estre infaillibile. D'ailleurs il y a des gens qui profitent aux disputes et s'interessent à les continuer de sorte que ce n'est pas les attirer que de leur dire que l'on travaille pour la paix et la reunion des esprits. Mais, Monsieur, cela ne doit pas nous empescher de chercher la verité et de la preferer à tous les interests humains. Impossibile est mala paenitus extirpare, dit fort bien Platon. Neanmoins on ne doit pas laisser de les diminuer autant que l'on peut. Je suis etc.
Quand vous me ferez la faveur de m'ecrire, distinguez, s'il vous plait, les matieres des sciences des choses personnelles par différens papiers afin que les unes soient vues et les autres non. Car les personnes de vostre merite et de vostre habilité n'ecrivent rien que l'on ne soit curieux de voir. Il y a des matieres sur lesquelles on n'est pas faché de parler en public, et d'autres qui ne sont bonnes que pour quelques Personnes ad hominem.
Ma Sagesse des Anciens n'est point achevée, il y manque encore deux parties et ce que vous en avez vu n'est presque que la preambule, le fort de la matiere est reservé pour les deux autres parties. Si vous ecrivez à Mr. Thirnous, je vous prie, Monsieur, de luy faire mes civilitez. Mr. Arnaut ne paroist plus et on ne scait où il est. Le Pere Mallebranche a esté malade, il l'est encore quoyqu'il commence à se mieux porter. Mr. Hos ... est à Rome. Mr. Toinard vous baise les mains.2
Il y a longtems que j'ay receu vostre lettre et j'attends à vous faire reponse sur le tout, mais parce que je n'ay pu encore avoir la reponse de Mr. Lantin, j'ay differé.