Foucher an Leibniz

De Paris le 8 Decembre 1684

GerhardtFrench

De Paris le 8 Decembre 1684.

Si nous perdons tous les jours nos amis parce que la mort nous les enleve, du moins nous ne devons pas prevenir cette perte par nostre negligeance; c'est pour cela, Monsieur, que je vous prie de renouveller nostre amitié. Je crois que vous avez du deplaisir de la mort de Mr. l'Abbé Mariotte, et si vous me jugez propre à vous rendre quelques services en sa place, faites moy la grace de m'employer et de m'honnorer de vos lettres. Mr. Lantin, nostre amy, m'a promis par sa derniere, qu'il viendroit à Paris bientost; je le souhaite, afin que nous parlions de vous ensemble. Il vous estime extremement, et c'est avec raison. J'ay vû des vers que vous avez fait en françois chez Mr. Justel. Vous pouvez croire qu'il y a longtems, car nous ne voyons plus icy ce Monsieur, qui est presentement en Angleterre. Dites moy des nouvelles de Mr. Thirnous1, de M. Hanse et de quelques autres habiles Messieurs, que vous connoissez. Vous scavez que le Pere Malbranche est aux prises avec Mr. Arnaud, qui a fait une critique de son Sentiment des Idées: Je crois, Monsieur, que vous aurez vu ce livre. Le Pere Malbranche y a repondu tout de mesme qu'à la critique de son premier volume de la Recherche de la Verité. Mr. Arnaud a depuis fait un 2 volume contre luy pour deffendre le premier sur les idées. On dit qu'on imprime encore la critique de Mr. Arnaud du traitté de la Nature et de la Grace du P. Malbranche. J'aurois bien des choses à dire et à ecrire sur cette dispute pour ce qui concerne seulement la Philosophie, car je laisse la Theologie à Mr. Arnaud, mais nous n'avons pas icy toute la facilité d'imprimer que l'on pourroit souhaiter. Je devrois repondre à Don Robert des Gabets sur le sujet des Academiciens, enfin il y auroit bien des choses à faire que l'on ne fera peut estre jamais. Ars longa, vita brevis. Cependant, Monsieur, je souhaitterois de tout mon coeur que nous eussions de vous sur toutes ces choses tout ce qui nous manque. Vos parolles nous sont cheres. Vous me permettrez de joindre à cette lettre deux petites pieces de ma façon, scavoir, de la Morale ou Sagesse des Anciens, et une oraison funebre en vers sur la mort de nostre Raine. Ces vers de la Sagesse des Anciens ont esté traduits en latin par un habile homme de Copenague en Danemarc, nommé Mr. Vinding, il est professeur royal. J'ay commencé une espece de commentaire de ces vers à l'instard du commentaire des vers des Pythagoriciens: Carmina aurea Pitagoricorum, fait par Hierocles. Les deux premieres parties sont desja imprimées. Le reste n'est point encor achevé. Je voudrois pouvoir vous envoyer ce livre. Il est de la grosseur de ma Critique de la Recherche. Je ne scais si vous avez entendu parler de la Logique des Academiciens. C'est un livre que j'avois fait imprimer plus d'un an avant que le premier volume de la Recherche du P. Malbranche ait paru. Cette logique est grosse comme le premier volume dont je parle à peu pres. C'est ce qui m'a porté à faire la Critique. Il est parlé de cette logique dans la premiere page de la critique sous le titre de dissertations. Je n'en ay plus et je n'en fis imprimer qu'un tres petit nombre, seulement pour la communiquer aux scavants. Mr. l'Abbé Mariotte a légué son livre du mouvement des eaux à Mr. de la Hir de l'Académie Royale. Ce livre n'est pas encor imprimé. Ce sera un posthume; s'il avoit esté achevé entierement par son auteur avant sa mort, ce seroit un tres excellent ouvrage. Vous scavez, Monsieur, que Mr. Mariotte estoit fort habile en ce genre, et depuis vostre eloignement il avoit fait un tres grand nombre d'experiences fort curieuses sur ce sujet. Je donneray la presente à Mr. vostre Resident, pour vous la faire tenir. Je vous prie, Monsieur, de me faire l'honneur de m'écrire emplement. Vous pouvez addresser chez ce Monsieur, rue Geofroy, j'enseigneray là mon addresse, ou bien directement dans la rue de la Truanderie, auprès du Puis d'Amour, chez un Espicier. Je suis etc.

  1. 1Tschirnhaus.